Bilan

Romanée-Conti: «Un savoir-faire que l’on ne peut pas acheter»

Interview exclusive avec le viticulteur français Aubert de Villaine, à la tête de l’un des plus prestigieux domaines viticoles du monde.

Aubert de Villaine: «Ce dont je suis heureux, c’est d’avoir pu garder le domaine au niveau qui est le sien.»

Crédits: Eric Feferberg/AFP

Aubert de Villaine dirige l’une des exploitations viticoles les plus prestigieuses du monde, le Domaine de la Romanée-Conti en Bourgogne. Le viticulteur français est aussi celui qui a fait inscrire les «climats de Bourgogne» au Patrimoine mondial de l’Unesco en 2015. Nous l’avons rencontré mi-novembre lors du Symposium du vin à la Villa d’Este, en Italie. Interview exclusive.

Comment expliquez-vous la qualité des vins du Domaine de la Romanée-Conti? Est-ce une histoire de terroir, de savoir-faire ancestral? 

C’est un tout, le mariage de terroirs d’exception avec un matériel végétal que nous essayons de conserver dans toute sa finesse bien spécifique. Nous avons aussi une philosophie qualitative qui essaie d’utiliser tout ce que le monde moderne peut apporter, mais dans le cadre de nos savoir-faire anciens et de la tradition. 

Vous êtes environ 35 copropriétaires du Domaine de la Romanée-Conti. Est-ce compliqué à gérer?

C’est à la fois simple et compliqué. Mon rôle est de conserver un esprit de pérennité familiale entre nous. Bien s’entendre permettra de faire durer ce domaine, si possible de le perpétuer. 

Vous étiez l’un des premiers domaines viticoles à vous lancer en bio il y a plus de trente ans, comment l’expliquez-vous? 

Nous étions en effet parmi les premiers en Bourgogne à travailler en bio à partir de 1986. Puis nous avons appliqué les principes de la biodynamie à partir de 2006, une méthode qui nous a apporté ce que j’appelle une finesse de maturité supplémentaire. Mais ma vision reste modérée par rapport au bio. Je préfère, en effet, un vigneron qui travaille en conventionnel de manière très raisonnée, en utilisant peu de produits, plutôt qu’un vigneron qui travaille en bio mais qui utilise 10 kilos de cuivre métal par hectare et qui risque ainsi de tuer son sol. 

Craignez-vous le réchauffement climatique pour les vins de Bourgogne?

Le réchauffement climatique est évident, nous l’observons notamment au niveau de la date des vendanges. Alors qu’elle se trouvait autour du 5 octobre dans les années 1970, elle se situe aujourd’hui entre le 10 et le 15 septembre. Mais ces vendanges plus précoces ont aussi pour cause une amélioration de la qualité, notamment par une meilleure maîtrise des rendements qui engendre forcément une maturité plus précoce. Avec le réchauffement, on risque d’avoir plus de millésimes comme 2003 ou 2018, mais je pense qu’à terme, il y aura une adaptation naturelle des cépages et des techniques humaines. En effet, alors que nous cherchions il y a plus de vingt ans des types de pinot qui mûrissaient tôt, nous cherchons aujourd’hui des types qui mûrissent plus tard. La Bourgogne a toujours été un mariage entre une nature exceptionnelle et l’homme. Ce dernier a compris qu’il y avait une grande diversité de terroirs en Bourgogne, et il a su adapter deux cépages – le pinot noir et le chardonnay – à cette nature très spécifique. Je suis certain que ce mariage va continuer, malgré les changements climatiques. 

Qu’apportera l’intelligence artificielle au monde viticole, selon vous?

La technologie peut être très intéressante dans le domaine du matériel végétal, comme aussi dans le domaine du bouchon. Au niveau du matériel végétal, la technologie va, pour moi,  nous montrer ce qu’il ne faut pas faire chez nous, comme l’hybridation. Au contraire, nous devons persévérer dans la sélection classique afin de trouver des types résistant à la chaleur ou encore au mildiou. Je suis d’ailleurs de ceux qui pensent que, quand ces maladies sont présentes mais contenues, elles peuvent être des facteurs de qualité pour le vin. 

Vous avez aussi un domaine à Bouzeron, en Saône-et-Loire, et des vignes en Californie?

Mon épouse est Américaine d’origine. Elle a des cousins qui vendaient leurs raisins aux meilleures winery en Californie et nous avons pensé que ça serait un amusant challenge que de faire une toute petite winery en utilisant les raisins d’une partie de leurs vignes. Nous ne produisons pas plus de 2000 caisses, en majorité du chardonnay, avec un peu de cabernet, merlot et de pinot noir. 

Mais ce dont je suis le plus fier, c’est de mon domaine de Bouzeron, dans les vignobles de la côte chalonnaise. J’y ai mis beaucoup de mon cœur. Nous l’avons fondé avec mon épouse en 1973, aujourd’hui, c’est mon neveu Pierre de Benoist qui le dirige. 

Recevez-vous régulièrement des offres d’achat pour le Domaine de la Romanée-Conti?

Nous n’en avons jamais reçu. Je pense que le domaine fait l’objet d’un certain respect. Les gens sont conscients qu’il y a une forte cohésion familiale et un savoir-faire derrière que l’on ne peut pas acheter. 

Vous n’aimez pas l’acronyme DRC?

Non, je lutte pour que l’on dise Domaine de la Romanée-Conti. Cet acronyme vient des Etats-Unis qui l’a adopté il y a quelques années et je le trouve réducteur. Mais mon combat est un peu désespéré! 

Vos vins s’arrachent dans le monde entier. Est-ce une fierté pour vous?

Les prix pratiqués dans les enchères ou sur les marchés parallèles n’ont rien à voir avec les prix que nous pratiquons au domaine. Les vins du Domaine de la Romanée-Conti sont vendus à des prix élevés mais qui n’ont rien à voir avec ce qui se fait sur ces marchés. Nous n’apprécions pas cette spéculation, mais nous ne pouvons malheureusement rien y faire. Cependant, cette réalité nous a amenés à mettre en place un système de distribution qui est quasiment direct jusqu’aux consommateurs, que ce soit les particuliers ou les restaurants. 

Comment luttez-vous contre les faussaires?

Nous conseillons toujours à nos clients d’acheter nos vins à travers nos distributeurs officiels. En Suisse, il s’agit de Martel et du Caveau de Bacchus, par exemple. Il vaut mieux éviter les marchés parallèles et les enchères car le risque existe d’acheter des faux. 

Vous limitez au maximum les allocations. Qui sont les chanceux qui ont la possibilité d’acheter des flacons directement au domaine? 

Nous avons historiquement des clients à qui nous allouons quelques bouteilles. Ensuite, les allocations sont faites par pays, en pourcentages. En France, nous distribuons nos vins à un certain nombre de particuliers et de restaurants dont les allocations ne sont d’ailleurs pas plus importantes qu’ailleurs. Nous connaissons bien sûr tous nos distributeurs pour qu’il n’y ait pas de possibilités de revente. Nous aimerions pouvoir allouer plus de quantité à chaque client, mais ce n’est pas possible. 

Le 13 octobre dernier, Sotheby’s a vendu la bouteille la plus chère du monde, une Romanée-Conti de 1945 adjugée à 558 000 dollars. Comment l’expliquez-vous? 

Deux bouteilles ont été vendues, l’une à ce prix et l’autre à 496 000 dollars. Il s’agit de deux flacons qui proviennent de la vigne de la Romanée-Conti à l’époque où elle était encore en vigne française non greffée. C’est-à-dire avant d’avoir été replantée, en 1947, sur porte-greffe comme toutes les autres vignes de Bourgogne et de France. La Romanée-Conti était la dernière vigne française conservée comme cela jusqu’en 1945. On injectait du sulfure de carbone dans le sol pour écarter le phylloxera et on perpétuait les ceps par provignage, méthode qui consistait à coucher en terre un cep entier et à le faire repartir par les yeux d’un, deux ou trois sarments créant chacun un nouveau cep. Pendant la guerre, le sulfure de carbone était impossible à trouver, donc la vigne a périclité et n’a produit que 600 bouteilles en 1945. Elle a alors été arrachée. Ces deux bouteilles sont ainsi les dernières d’une époque disparue du vin. Ce sont des témoins d’une rareté extrême, en plus d’une grande année viticole et historique. Et le prix élevé vient aussi du fait qu’elles proviennent des caves de la famille Drouhin depuis le début, elles n’ont jamais bougé, donc d’une provenance en principe impeccable. 

Est-ce qu’il vous reste de grands millésimes dans votre cave?

Oui, nous avons quelques très rares bouteilles de millésime du début du siècle passé, mais pas de 1945. 

Avez-vous des liens avec la Suisse? Une connaissance des vins helvétiques?

Non. Je connais mal les vins suisses, mais je sais tous les progrès qu’ils ont faits. Ceux que j’ai goûtés, je les ai en tout cas toujours trouvés très bons.

De quoi êtes-vous le plus fier? 

Je n’ai pas beaucoup la notion de fierté en moi. Je déteste quand nos vins sont classés dans la catégorie «luxe» des ventes aux enchères. Nous ne faisons pas du luxe, mais du vin. C’est un métier difficile, quand nous nous levons à 4 heures du matin pour passer une préparation en biodynamie. Ce dont je suis heureux, c’est d’avoir pu garder le domaine au niveau qui est le sien. Et puis, nous avons réussi avec une belle équipe à faire inscrire les Climats de Bourgogne - parcelles de vignes souvent délimitées par des murets – au Patrimoine mondial de l’Unesco. C’est une bonne chose pour la Bourgogne et ses vignerons qui, ainsi, n’oublieront pas qu’ils sont les gardiens d’un patrimoine très précieux qu’il faut préserver. 

Que voulez-vous que les gens retiennent de vous? 

Rien de particulier. J’ai juste été un maillon qui est passé après beaucoup d’autres dans ce beau domaine. Il faut peut-être juste retenir que j’ai su garder cet esprit familial. Esprit que les successions récentes n’ont en rien entamé. Il y a aussi le problème de l’impôt sur les successions. Si l’Etat veut que des entreprises familiales comme la nôtre perdurent, il faut que la taxation soit calculée en fonction de cette volonté, mais peut-on demander à l’Etat une taxation intelligente? 

Le cogérant du Domaine de la Romanée Conti, Henry-Frédéric Roch, est décédé subitement le 19 novembre dernier. Comment va se passer la succession?

Durant vingt-six ans, Henry-Frédéric Roch m’a accompagné dans toutes les décisions importantes prises pour le domaine. Notre collaboration était excellente. La cogérance du domaine est statutairement sous la responsabilité d’un membre de ma famille et d’un membre de la famille Leroy. Celle-ci désignera prochainement un nouveau cogérant. De mon côté, j’ai un neveu auquel j’ai donné les clés de Bouzeron et un deuxième, Bertrand de Villaine, qui travaille avec moi et qui me succèdera au Domaine de la Romanée-Conti.

A bientôt 80 ans, vous pensez à la retraite?

Non, pas pour l’instant. 

Domaine de la Romanée-Conti, place de l’Eglise à Vosne-Romanée (F), www.romanee-conti.fr


Le domaine en chiffres

33: Nombre de collaborateurs.

85 000: Nombre total de bouteilles produites en moyenne par année par les huit grands crus du domaine (Côte de Nuits et Côte de Beaune).

5000: Nombre de flacons produits en moyenne par année pour la Romanée-Conti.

558 000 dollars: Prix d’un flacon de Romanée-Conti millésime 1945 vendu aux enchères en octobre 2018. 


Le think tank du vin

La Villa d’Este Wine Symposium a été créée en Italie il y a dix ans par le président et fondateur du Grand Jury européen, François Mauss. L’objectif: réunir durant quatre jours, une fois par an, les acteurs du monde du vin.  Producteurs, négociants, distributeurs, fournisseurs, médias, politiques et grands amateurs se retrouvent ainsi à ce «Forum de Davos du vin» pour des dégustations de vins de prestige, des ateliers et des tables rondes menées par des conférenciers de stature internationale. L’édition 2018, qui s’est déroulée du 8 au 11 novembre, a accueilli 200 personnalités, parmi lesquelles Aubert de Villaine (Domaine de la Romanée-Conti), Richard Geoffroy (Dom Pérignon) ou encore Antoine Petit, PDG du Centre national de la recherche scientifique. 

Chantal De Senger
Chantal de Senger

JOURNALISTE

Lui écrire

Licenciée des Hautes Etudes Internationales de Genève en 2001, Chantal de Senger obtient par la suite un Master en médias et communication à l’Université de Genève. Elle débute sa carrière au sein de la radio genevoise Radio Lac. Journaliste depuis 2010 pour le magazine Bilan, elle est spécialisée dans les PME. En grande amatrice de vins et gastronomie, elle est également responsable du supplément Au fil du goût encarté deux fois par année dans le magazine Bilan. Chantal contribue par ailleurs régulièrement aux suppléments Luxe et Immo Luxe de Bilan.

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