Bilan

Quand l’art est aussi sur l’étiquette

Les bouteilles de vin sont devenues le terrain de jeu de nombreux artistes, de Jean Cocteau à John Armleder, et du Bordelais jusqu’en Valais.
  • Mouton-Rothschild confie chaque année ses étiquettes à un artiste différent.

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  • Un Aigle habillé par Tinguely en 1987.

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  • Tardi illustre le terroir valaisan en 1989.

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Depuis trois siècles, les meilleurs vins se sont mis à voyager de plus en plus loin. Pour informer ceux qui les dégustent, les viticulteurs ont progressivement pris l’habitude d’apposer sur le verre un carré de papier détaillant l’origine du vin, le cépage, le millésime, puis, au fil des années, le taux d’alcool et divers avertissements légaux. Rapidement, les grands domaines ont ajouté une gravure du château ou des chais.

Pourtant, si certains œnographes ou œnosémiophiles collectionnent toutes les étiquettes, par région, période, domaine ou autres thématiques, rares sont ces carrés de papier à avoir fait l’objet d’une réelle démarche artistique jusqu’au milieu du XXe siècle. Le premier à avoir rompu les conventions n’est autre que le baron Philippe de Rothschild.

Lorsque le propriétaire du prestigieux Mouton-Rothschild modifie les techniques de vinification du vin de son domaine en 1924, il se tourne vers le jeune illustrateur Jean Carlu, qui a dessiné l’affiche française du Kid de Charlie Chaplin ou encore une affiche pour les cosmétiques Monsavon.

Durant près de vingt ans, c’est le même artiste qui va créer les étiquettes des glorieuses bouteilles de bordeaux. Ce n’est qu’à la Libération que le baron Philippe va confier la mission à un autre artiste: Philippe Jullian adapte le V de la victoire pour mettre le grand cru à l’heure du triomphe sur le IIIe Reich.

Satisfait du résultat, Mouton-Rothschild récidive en décidant de choisir chaque année un autre artiste: Jean Cocteau en 1947, Marie Laurencin en 1948, Georges Braque en 1955, puis Salvador Dali, Joan Miró, Marc Chagall, Wassily Kandinsky, Pierre Soulages, Pablo Picasso, Francis Bacon, Andy Warhol, Keith Haring, Georg Baselitz…

Au fil des années, l’illustration des étiquettes par des plasticiens renommés devient la marque de Mouton-Rothschild. Une tradition perpétuée de nos jours avec Anish Kapoor pour le millésime 2009, Jeff Koons pour l’étiquette 2010, ou Lee Ufan en 2013. Et ce n’est qu’au tournant des années 1960 que d’autres maisons suivent la tendance.

Tinguely, Derib, Zep...

En Italie, le projet Vendemmia d’Artista Ornellaia s’appuie sur des artistes contemporains pour soutenir des œuvres caritatives. «De 2009 à aujourd’hui, ce projet a permis d’offrir plus de 1 million d’euros dans le monde à des fondations en mesure de soutenir l’art dans toutes ses expressions: du Whitney Museum de New York à la Neue Nationalgalerie de Berlin en passant par la Royal Opera House de Londres et la H2 Foundation de Hongkong, sans oublier le Musée Poldi Pezzoli de Milan», explique Antonella Lotti, porte-parole du projet.

En 2015, l’unique salmanazar du millésime Ornellaia 2012 L’Incanto a été vendu aux enchères pour 60 000 francs à la Fondation Beyeler à Bâle. L’étiquette de la bouteille toscane avait été conçue par l’artiste suisse John Armleder. Dès lors, quoi de plus logique que de retrouver dans les salles du sublime bâtiment imaginé par Renzo Piano les plus grands passionnés de vin et d’art réunis au pied du pupitre? 

Au cours des dernières années, de grands noms des arts ont prêté leur inspiration à cette initiative, comme Ghada Amer, Zhang Huan, Michelangelo Pistoletto ou encore Rodnay Graham. Et toujours sur un thème bien spécifique: cette année, c’est Yutaka Sone qui va interpréter l’Elégance pour le millésime 2013.

John Armleder n’est cependant pas le seul artiste suisse à s’être prêté à cet exercice. Jean Tinguely a notamment dessiné un aigle pour une bouteille d’Aigle en 1987. Roger Pfund a fait de même avec des cuvées valaisannes de Giroud Vins.

«Parmi les belles initiatives, il y a le Festival de la BD de Sierre qui confiait chaque année la réalisation d’une étiquette de vin au lauréat de l’édition précédente», confie Jean-Michel Devaud, président de la Confrérie de l’étiquette et collectionneur d’œuvres artistiques. Tardi a laissé son imagination jouer en 1989, mais Derib, Zep et d’autres illustrateurs ont également pris leur crayon pour cet exercice.

Des rencontres exceptionnelles

Si le terroir valaisan restait à l’honneur pour les vins du Festival de la BD de Sierre avec les artistes qui tournaient, d’autres initiatives marient chaque année d’autres terroirs et d’autres illustrateurs. Ainsi, Nicolas Wüst est à l’origine de Magnificients, qui va tous les ans s’immerger dans un terroir suisse différent et fait appel à un artiste réputé pour une création particulière: en 2013, Magnificients s’est penché sur les vignobles valaisans et a fait appel au sculpteur Etienne Krähenbühl, avant de passer en Dézaley en 2014 avec le caricaturiste Bürki. «C’est une démarche itinérante qui permet des rencontres exceptionnelles entre des passionnés, ceux qui façonnent les meilleurs vins du pays et des artistes qui savent le sublimer avec leur talent», confie Nicolas Wüst.

Si les étiquettes de vin n’ont pas de cote officielle, Jean-Michel Devaud concède que «l’un des graals en la matière est de détenir l’intégralité des étiquettes Mouton-Rothschild de 1945 à aujourd’hui, mais rares sont ceux qui peuvent affirmer avoir toutes les éditions».

Si la prestigieuse maison bordelaise propose des rééditions des étiquettes anciennes (munies de la mention spécimen pour éviter toute fraude), elle a aussi adapté ses véritables étiquettes, et «aujourd’hui il est pratiquement impossible de les décoller des bouteilles», glisse Jean-Michel Devaud. 

Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

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Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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