Bilan

Quand le vin naît des livres anciens

Rencontre aux Etats-Unis avec Sean Thackrey, le plus iconique des «winemakers», ces vignerons sans vigne qui sélectionnent leurs grappes pour composer des nectars. Par Fabrice Delaye

  • Sean Thackrey trouve l’inspiration dans son extraordinaire collection de grimoires «viticoles».

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Quand le joaillier Cartier reçoit – ce jour-là pour un social lab – il ne fait pas les choses à moitié. Une table de 15 mètres de long taillée dans le tronc d’un séquoia. Derrière les fourneaux, le chef étoilé Daniel de la Falaise. Et comme sommelier, Sean Thackrey, qui, lui, met des étoiles dans les noms des vins qu’il présente: Sirius, Orion, Pléiades, Andromède... Aucun n’est noté moins de 92 au Parker. 

Sean Thackrey est un personnage. Marchand d’art pendant vingt-cinq ans, il est devenu winemaker par la magie des livres anciens. Ce qu’on ne peut comprendre, comme Européen, qu’en se rendant dans sa «winery» sur la côte au nord de San Francisco à Bolinas, c’est qu’il n’a pas de vignoble.  

Ni vignerons ni négociants, les winemakers américains incarnent un rêve: produire leur propre vin. A la différence de l’Europe, où domine le système des appellations, eux achètent leurs raisins pour les presser, les vinifier et les mettre en bouteilles. Dans le cas de ceux de Sean Thackrey, les blancs démarrent à 20 dollars et les rouges à 45. Il produit 10 000 caisses par année mais seulement 700 par type de vin. Il dit avoir surtout du mal à satisfaire la demande.

Avant d’en arriver là, il a beaucoup tâtonné. Il se lance parce qu’après avoir planté des vignes pour clôturer sa maison, il veut, par caprice, faire du vin. «J’ai adoré le processus, dit-il. C’était comme s’asseoir devant un piano et se rendre compte que vous êtes fait pour en jouer.» Sa petite production ne lui suffisant plus, en 1979, il achète une récolte de cabernet sauvignon. Après deux années d’essais, il commercialise ses bouteilles. Spécialiste des cépages snobés, il arpente les vallées de Sonoma et de Napa à la recherche de productions uniques. Il remet le merlot à l’honneur. Il s’essaie au sangiovese, au grenache et achète une année toute la (petite) production californienne de nebbiolo. Son plus grand vin, Orion, vient d’un minuscule vignoble planté en 1905 à St. Helena (Napa) dont il a nommé le cépage «California Native Red Wine» faute d’origine.

Chez Panisse, un fameux restaurant de Berkeley, Alice Waters, pionnière du slow food, a l’idée d’envoyer quelques-unes de ses bouteilles à Robert Parker en 1984. Le célèbre critique en fait depuis l’un des plus iconiques winemakers des Etats-Unis. Il faut dire qu’il ne fait rien comme les autres. Ses méthodes sortent volontairement des canons de l’œnologie moderne. 

«L’absence de défauts n’est pas la vertu»

Il est vrai qu’à Bolinas l’excentricité est la norme. Les habitants y cachent (littéralement, ils enlèvent les panneaux indiquant le village) un esprit hippie que chérissent les stars de la Silicon Valley. Le designer suisse Yves Béhar y a une maison. C’est un autre Helvète, Andreas Krieger, qui est devenu l’assistant de Sean Thackrey avant d’être son associé avec une deuxième «winery» près de Sonoma. 

Inspirées par l’histoire plus que par la science, ses méthodes ont souvent été dénichées dans l’extraordinaire collection de grimoires «viticoles» qui occupent sa maison. Il met des gants blancs pour ouvrir une édition anglaise de 1534 de L’économique, «L’art et la manière de bien gérer un grand domaine agricole» de Xenophon. Il s’affaire à chercher un anonyme Traité complet sur la manière de planter, d’élever et de cultiver la vigne publié à Yverdon en 1768. 

Sean Thackrey croit plus à l’histoire qu’à la science. «Parce que l’absence de défauts n’est pas la vertu.» La lecture du poème d’Hésiode, Les travaux et les jours, l’amène à laisser ses raisins reposer 24 heures avant de les presser. C’est dans des cuves ouvertes à la belle étoile que se fait la fermentation. Ajoutez le parfum des eucalyptus et les vents du Pacifique voisin, et vous obtenez des bouquets devenus cultes. 

www.thackreyandcompany.com

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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