Bilan

Les nouveaux entrepreneurs du vin

Si des applications mobiles apportent des solutions d’achat et de classement intéressantes, les dernières innovations du vin touchent à l’étape la plus cruciale: la dégustation.
  • Avec Wiine.me, Timothée Bardet mise sur la connaissance générale et l’éducation au goût.

  • "La personnalisation de masse, l’intelligence artificielle et les algorithmes permettent d’arriver à une nouvelle dimension", analyse Sébastien Fleury, directeur de l’accélérateur genevois Fintech Fusion.

  • Paolo Basso, meilleur sommelier du monde (2013): «Dans notre travail, il y a aussi une dimension de psychologie, on connaît les goûts du client, ce qu’il veut, on peut donc l’accompagner pour élargir ses connaissances.»

    Crédits: Oliviero Carlo Venturi
  • Evoé permet aux particuliers et aux professionnels de cartographier et gérer leur cave à la bouteille près. «L’idée est d’apporter du conseil haut de gamme», explique son directeur Olivier Beaumont.

  • Johanna Dayer, de IntelliWine, parie sur l’instantané et l’intuition.

Reconnaissance d’étiquettes, bases de données sur les cépages les appellations ou les phases de maturité... En ligne, toute une série d’outils, bien connus des amateurs de vins, existent depuis quelques années.

La plus connue? Vivino, qui permet d’acheter, noter et commenter ses découvertes. Lancée en 2009, l’application revendiquait trois millions de vins référencés et 6,8 millions d’utilisateurs en 2014. Mais il faut compter aussi avec CellarTracker, axée sur la notation des grands crus par les utilisateurs, WineSearcher ciblée sur les prix, ou Delectable qui, à partir du scanner d’étiquettes, offre la possibilité de se constituer sa sélection de vins virtuelle.

Lire aussi: L'oenotourisme décolle en Suisse

L’enjeu: un outil personnalisé

Une base de données ou de notation ne suffit plus. Aujourd’hui, amateurs de vin et néophytes ont d’autres exigences: commander et recevoir un vin qui corresponde à leur goût, identifier quelle bouteille choisir sur un rayonnage, ou encore savoir ce que contient sa propre cave et sur quel breuvage miser pour un dîner improvisé.

L’objectif aujourd’hui n’est pas tant le bon prix, mais plutôt l’aide à la décision voire le choix sur mesure, immédiat et intuitif. En Suisse, où 34,3 litres de vins étaient consommés par habitant et par an en 2014, ce besoin de personnalisation a été compris et anticipé par plusieurs entrepreneurs. Leur point commun: une offre de caviste en ligne facilitée, complétée ou améliorée par des services proches de ceux offerts par un caviste en chair et en os... ce qui augmente au final la proposition de valeur pour le consommateur.

Une nouvelle frontière franchie?

«Toute industrie est touchée par la transformation digitale, celle du vin est sans doute en train de connaître la sienne en ce moment. Cela s’est fait par étapes. Dans le vin, on arrive à une nouvelle frontière: après les databases, la personnalisation de masse, l’intelligence artificielle et les algorithmes permettent d’arriver à une nouvelle dimension», analyse l'entrepreneur Sébastien Flury, fondateur du blog startupolic.com et directeur de l’accélérateur genevois Fintech Fusion.

Lire aussi: L'internet des objets s'invite à la cave 

De fait, face aux exigences actuelles des consommateurs, plusieurs technologies et approches sont testées par ces nouveaux entrepreneurs du vin.

Avec Wiine.me, Timothée Bardet mise sur la connaissance générale et l’éducation au goût. Le parti pris de ce Genevois de 30 ans, qui a lancé sa startup en 2013? Eduquer une jeune génération chez qui la culture du vin est peu présente. «C’est comme si on avait appris à faire la cuisine avec uniquement des tomates et des courgettes: il existe 6000 cépages dans le monde, les gens en boivent en moyenne cinq. Sans compter qu’en Suisse, 97% des gens ne savent pas quel vin choisir.»

Wiine.me permet de s’abonner à un service de découverte. Chaque mois, deux ou trois bouteilles sélectionnées par l’équipe de sept personnes sont envoyées. «Sur une année, on fait découvrir ainsi une trentaine de cépages.» L’éducation, elle, se fait au moyen d’outils digitaux et selon une méthodologie rôdée.

«Nous offrons huit leçons en ligne par mois, liées aux vins reçus, des cours de cuisine et de dégustation fondés sur une double pédagogie, à la fois visuelle et progressive, structurée, partant des vins blancs puis rouges, etc.» Par an, près de 120 évènements ‘réels’ sont aussi organisés, pour faire grandir la communauté. Au final, la startup voit le palais de ses clients s’affiner. «On constate une amélioration dans leur niveau, leur goût évolue: après six mois, ils apprécient mieux, par exemple, l’acidité dans le vin», constate Timothée Bardet.

Le sommelier digital

Connaître ses goûts et le type de vins qui sied à ses habitudes alimentaires est en principe le travail d’une vie, ou en tout cas le résultat d’une relation de long terme avec un sommelier. «C’est une de nos valeurs ajoutées», reconnaît Paolo Basso, élu meilleur sommelier du monde (2013) et aujourd’hui sollicité à travers le monde par de grands groupes comme Air France, des restaurants prestigieux ou des particuliers. «Dans notre travail, il y a aussi une dimension de psychologie. On connaît les goûts du client, ce qu’il veut, on peut donc l’accompagner pour élargir ses connaissances.»

C’est ce même créneau que vise Johanna Dayer et ses associés de l’EPFL, avec IntelliWine. Pourtant, à l’opposé de Timothée Bardet qui mise sur le long terme et une connaissance des vins à parfaire en permanence, la jeune diplômée de l’EHL et du Wine Spirit and Education Trust, organisation internationalement reconnue dans le domaine de la sommellerie, parie sur l’instantané et l’intuition.

Son application, qui sortira en 2017, prévoit d’offrir une sélection de vins sur mesure à l’utilisateur… à partir de dix questions, pas plus. «Je voulais que cela soit rapide et intuitif», explique la Suisso-suédoise de 25 ans, au parcours déjà riche de dizaines d’expériences professionnelles. «Nous sommes vraiment un sommelier en ligne, venant en aide aux clients qui se sentent perdus et ne possèdent pas le langage spécialisé. Le questionnaire que j’ai conçu se base sur des goûts, des habitudes, voire des instincts alimentaires: façon de boire le thé, goût pour certains fruits etc… autant de détails objectifs et très personnels, donnés par des molécules chimiques.»

Le panel de réponses possibles est infini, car «ces dernières sont pondérées par un algorithme mis au point par IntelliWine». Les recommandations de dégustation émises sont donc extrêmement personnalisées. Elles restent toujours basées sur des dégustations réelles, réalisées selon une méthodologie pratiquée à l’aveugle par Johanna Dayer et son équipe. «En cela, le métier de sommelier n’est pas menacé, juste déplacé, remarque Paolo Basso. La question est toujours de savoir qui est derrière un site, qui sélectionne et fait le conseil, quel est son diplôme. L’outil, lui, permet simplement de toucher potentiellement 100 clients contre dix auparavant.»

L’enjeu des délais

Autre exigence actuelle des amateurs de vins: pouvoir commander tout, ici et maintenant et être livrés dans la minute. Et une fois le vin livré, savoir où et comment le stocker. Outre une jeune génération qui n’a plus l’habitude -ou la possibilité physique- d’élaborer une cave dans des conditions optimales, ceux qui le peuvent sont parfois dépourvus pour la gérer au quotidien, et apprécient les conseils personnalisés d’un sommelier. C’est là qu’intervient la startup vaudoise Evoe Wine Technologies, présidée par l’entrepreneur suisse Jean-Pierre Rosat et dirigée par Olivier Beaumont, ingénieur industriel et financeur de start-ups.

Au moyen de patchs NFC, d’une borne wifi et d’une technologie de reconnaissance des bouteilles, Evoé permet aux particuliers et aux professionnels de cartographier et gérer leur cave à la bouteille près. «L’idée est d’apporter du conseil haut de gamme, explique Olivier Beaumont. S’il a un aperçu de ce qui figure dans une cave, un sommelier peut rapidement suggérer de compléter avec tel ou tel cépage. Et les informations existantes en ligne sur les vins –maturité etc-, que nous centralisons, permettent des alertes personnalisées: tel grand cru est à consommer dans les deux ans, etc.»

Reste un défi pour cette scène naissante: «Que tous ces acteurs se connectent entre eux», résume Sébastien Flury, afin d’apporter au consommateur le conseil le plus personnalisé possible, l’offre de vins la plus complète… et la solution de gestion la plus pratique.

 

Camille Andres

JOURNALISTE

Lui écrire

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."