Bilan

Les tribulations viticoles de Paul Dubrule

L’homme d’affaires, cofondateur du groupe Accor, a été l’initiateur de l’œnotourisme en France. Il est également propriétaire d’un très joli domaine qu’il a rénové dans le Lubéron.

  • Dessinée par l’architecte Jean-Michel Wilmotte, la cave inaugurée en 2016 comprend un lieu de vente, de pédagogie et d’animation.

    Crédits: Didier Gemignani/Dr
  • «On m’avait dit que les vignes rapportaient de l’argent. (...) Ça a été le plus gros mensonge que je n’ai jamais entendu.»

    Crédits: Didier Gemignani/Dr

Paul Dubrule, né en 1934 à Tourcoing dans le nord de la France, est tombé dans le monde viticole un peu par hasard. Il l’admet lui-même: il n’a jamais eu la culture de la vigne, ni l’envie de produire un jour son propre vin: «Je ne voulais pas me lancer car je n’avais ni la compétence ni la passion. Ce que je sais faire, c’est l’hôtellerie», raconte celui qui a cofondé le groupe Accor (4300 hôtels à travers le monde) avec Gérard Pélisson. Pourtant, lorsqu’il acquiert dans les années 1980 une propriété dans le Lubéron avec 7 hectares de vignes, il décide de tenter l’aventure parce qu’on lui avait dit que «cela rapportait de l’argent. (...) Ça a été le plus gros mensonge que je n’ai jamais entendu.» Au départ, l’entrepreneur vend ses raisins à la Coopérative de Lourmarin. Il n’a guère le temps de s’en occuper puisqu’il mène déjà de front la gestion du géant de l’hôtellerie et une carrière politique, comme maire de Fontainebleau puis sénateur de Seine-et-Marne. Bien qu’il dise qu’il n’est «pas un spécialiste du vin», il assure la présidence de la Maison de la France et crée par la suite le Conseil supérieur de l’œnotourisme, qui, de fil en aiguille, a accouché d’une politique de l’œnotourisme dans l’Hexagone. 

Un jour, chez lui dans le Lubéron, il décide de produire son propre vin. Il commence par acquérir plus de vignes dans le seul but de «produire plus pour gagner plus». Il s’associe à un ami voisin afin de détenir ensemble non moins de 45 hectares de vignes puis de construire en 1986 leur propre chai. L’associé, pourtant passionné, jette l’éponge après quelques années parce que l’affaire continue à perdre de l’argent et que le vin, malgré les efforts fournis, n’est guère buvable. Cultivé avec un grand nombre de produits phytosanitaires, il est vendu en grande partie en vrac. 

En 1996, Paul Dubrule reprend le tout. Il donne une nouvelle mission au maître de chai: faire un bon vin qu’il puisse boire et offrir à ses amis. «Nous avons commencé par améliorer la culture en limitant les pesticides. Le vin a fait des progrès. Nous en faisions vieillir une partie en fûts de chêne. J’ai commencé à le boire.» C’est Olivier Poussier, Meilleur sommelier du monde en 2000, qui lui donne des conseils. Ce dernier lui présente Alain Graillot, l’un des dix meilleurs producteurs du monde selon le magazine Wine Spectator. «J’avais 65 hectares, il m’a fait arracher des vignes pour en replanter d’autres. Avec le maître de chai, ils ont commencé à faire de la qualité il y a une dizaine d’années maintenant.» 

Booster le tourisme

Malgré ces améliorations, les 200 000 bouteilles produites chaque année s’écoulent mal. «Je me suis dit à un moment donné: soit je continue à améliorer la qualité des crus avec Alain Graillot et j’essaie d’avoir de la visibilité, soit je laisse tomber.» L’homme d’affaires entend sortir par le haut. Il rencontre l’architecte de renommée internationale Jean-Michel Wilmotte à un dîner, qui venait de terminer le chai de Cos d’Estournel à Bordeaux détenu par Michel Reybier. Il lui donne le mandat de dessiner un magnifique caveau à La Cavale, dans le parc du Lubéron, afin d’asseoir une nouvelle réputation au domaine. En 2016 est inaugurée la nouvelle cave comprenant aussi un lieu de vente, de pédagogie et d’animation. Objectif: réaliser 60% du chiffre d’affaires de l’exploitation viticole directement au domaine grâce à l’œnotourisme.  

Même s’il n’avait que peu de connaissances du monde viticole, Paul Dubrule s’est toujours intéressé à l’œnotourisme qu’il trouvait «archaïque au niveau de sa conception» en France. En 2007, alors qu’il travaille pour la promotion du tourisme français, il réalise un rapport sur ce secteur après avoir visité des vignobles en Espagne, en Italie, au Portugal, en Nouvelle-Zélande et en Australie. «L’œnotourisme est important pour booster le tourisme.» 

Il essaie dès lors de comprendre comment fonctionne la promotion du vin et ce qu’il pourrait apporter pour l’améliorer. «A l’époque, on parlait de tourisme vitivinicole. J’ai pensé qu’il fallait trouver un vocabulaire plus simple, j’ai donc proposé le terme œnotourisme.» L’idée était d’ouvrir le monde cloisonné des viticulteurs au monde du tourisme. «Tout le monde travaillait dans son coin, personne ne voulait collaborer. Mon objectif était de mettre en réseau ce secteur avec d’autres activités touristiques.» 

Accident de vélo

En 2016, alors qu’il souhaite enfin s’impliquer dans son domaine réhabilité par le projet architectural à 12 millions d’euros de Jean-Michel Wilmotte, Paul Dubrule se fait percuter à vélo. Il passe de longs mois à l’hôpital et marche encore aujourd’hui avec difficulté. «Cet accident m’a handicapé, je n’ai pas réussi à m’occuper de La Cavale. Finalement, j’ai demandé l’an dernier à mon gendre de reprendre le domaine.» Les vins commencent alors à se vendre (prix entre 11 et 40 euros), en France, mais aussi un peu en Suisse et en Belgique. 

Paul Dubrule, qui détient encore 1% du groupe Accor, est toujours membre du conseil, où il va une fois sur trois, car «ça ne (le) passionne plus comme avant». Il possède également un Hôtel Ibis à Delémont, capitale du Jura suisse, qui marche très bien. «Nous sommes de loin le plus grand hôtel du canton, avec 90 chambres.» Et puis il a financé, pour son fidèle majordome, le Restaurant B comme Brasserie à Archamps, en France voisine, où il a aussi fait construire un Hôtel Ibis. Il en possède encore un autre, non loin de là, ainsi qu’un hôtel pour le neveu de son épouse Céleste (4es noces), à Villefranche-sur-Saône. Au Portugal, pays d’origine de Céleste où il détient une propriété, il est sur le point d’acquérir deux nouveaux hôtels. 

C’est en 2006 que Paul Dubrule est venu s’installer à Genève (à Plan-les-Ouates, Cologny lui faisant trop penser à Neuilly), après avoir quitté le groupe Accor et la politique. «J’ai décidé de changer de vie en quittant tout pour m’installer dans la ville du bout du lac.» C’est en effet ici qu’il a fait ses études HEC parce qu’il ne souhaitait pas étudier dans les grandes écoles françaises. Il revient donc, cinquante ans plus tard, y habiter car il a toujours apprécié cette ville, tout comme la Suisse où il venait enfant avec ses parents en vacances. 

Classé au palmarès des 300 plus riches de Bilan, avec une fortune estimée entre 200 et 300 millions de francs, il précise ne plus être au forfait fiscal, ce système de taxation étant devenu trop contraignant pour travailler en Suisse et en France. La Confédération, par contre, est mieux lotie que l’Hexagone au niveau de l’impôt sur les successions. Ses trois filles – et son épouse – seront les héritières de son affaire. L’une d’elles habite à Genève et y a terminé des études de psychologie, l’autre vit à Barcelone et la troisième dans le Lubéron. Paul Dubrule a également six petits-enfants et une arrière-petite-fille. 

Toujours aussi sportif, celui qui a rallié en selle, à l’âge de 68 ans, durant huit mois, Fontainebleau à Siem Reap au Cambodge  pour y ouvrir une école hôtelière, pratique désormais la petite reine avec une assistance électrique. Cela ne l’empêche pas de parcourir en moyenne 10 000 km par an et de monter encore des cols. Les limites, il aime les repousser! 

Domaine La Cavale, route de Lourmarin à Cucuron (F), www.domaine-lacavale.com


Les rencontres suisses de l’œnotourisme

Les Rencontres suisses de l’œnotourisme, organisées par Œnotourisme Vaud, se sont tenues en septembre à Féchy, avec Paul Dubrule comme intervenant. Le Prix suisse de l’œnotourisme 2018 a été remis à l’Œnoparc des Celliers de Sion. Cet établissement, ouvert depuis l’an dernier, propose des parcours de découverte, des dégustations, un bar à vins et une boutique. La 3e édition aura lieu le 11 septembre 2019 à Chamoson (Valais). 

Chantal De Senger
Chantal de Senger

JOURNALISTE

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Licenciée des Hautes Etudes Internationales de Genève en 2001, Chantal de Senger obtient par la suite un Master en médias et communication à l’Université de Genève. Elle débute sa carrière au sein de la radio genevoise Radio Lac. Journaliste depuis 2010 pour le magazine Bilan, elle est spécialisée dans les PME. En grande amatrice de vins et gastronomie, elle est également responsable du supplément Au fil du goût encarté deux fois par année dans le magazine Bilan. Chantal contribue par ailleurs régulièrement aux suppléments Luxe et Immo Luxe de Bilan.

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