Les youtubeurs suisses suivent la recette française

Cumuler les millions, les youtubeurs romands en rêvent. Certains y parviennent en termes de nombre de vues. Mais comment s’en assurer aussi côté finance? Interview avec des youtubeurs suisses et le patron de Studio Bagel à l'occasion du Swiss Web Program Festival.

À l’été 2015, plus de 330'000 personnes ont vu sur YouTube la vidéo de Dear Caroline parlant de poils, d’odeurs et de boutons. Cette Suissesse de 25 ans qui vit entre Genève et Lugano a aussi intéressé plus de 200'000 personnes sur la marijuana.

«Il n’y a pas de secret, confie, un peu penaude, la youtubeuse. J’ai débuté par hasard en découvrant les stars américaines de la vidéo en ligne, quand l’exercice était peu répandu sur le web francophone.» L’étudiante en audiovisuel a vu là une occasion de s’exprimer sur divers sujets tout en mettant en pratique les enseignements qu’elle recevait.

A contrario, c’est sur le web que Yoann Provenzano a apprivoisé la vidéo: «Je me suis lancé au moment où Instagram s’est ouvert à la vidéo en 2013: je faisais du stand up et j’ai commencé à mettre en ligne des vidéos de quinze secondes.» Au fil des mois, le Vaudois diversifie les contenus: «Sur Instagram, je poste des formats courts avec des blagues qui font mouche de suite; sur YouTube, mes vidéos sont plus longues; mais je suis aussi présent sur Facebook, Vine… Il faut se diversifier et cibler ce qu’on poste sur quelle plateforme. J’aime poster sur Facebook car c’est là que la viralité est maximale.»

Dear Caroline et Yoann Provenzano sont deux exemples suisses de cette nouvelle scène de la vidéo en ligne qui fleurit depuis une dizaine d’années. A l’instar, en France, des Norman et Cyprien dans le registre de l’humour ou encore de la blogueuse mode EnjoyPhoenix. Une vague initiée par le Montpelliérain Rémi Gaillard avec ses vidéos insolites dès 1999. 

La manne du sponsoring

Voici quelques mois pourtant, ce même Rémi Gaillard lançait un pavé dans la mare en levant le voile sur ses revenus: malgré plus de 1,5  milliard de vues sur ses vidéos, il doit «se contenter» de toucher entre 3000 et 5000 euros par mois. Aux antipodes du youtubeur suédois PewDieDie qui a déclaré 7,5 millions de dollars de revenus en 2014. Comment expliquer cette différence?

«Rémi Gaillard n’a jamais cherché à rentabiliser ses contenus, et il doit verser des royalties pour les musiques ou les personnages qu’il utilise dans ses vidéos. Si on n’utilise que des éléments libres de droits, on peut vivre de sa chaîne YouTube», assure Daphné Thavaud, directrice de l’agence Vacarme qui gère les intérêts d’une série de talents du web francophones.

Contrairement à Rémi Gaillard, de nombreux humoristes, blogueurs, gamers ou experts de divers domaines tirent aujourd’hui tout ou partie de leurs revenus de la vidéo en ligne. «Les humoristes des collectifs Golden Moustache ou Studio Bagel sont arrivés au bon moment, quand toute une génération s’est mise à consommer en masse de la vidéo en ligne», constate Daphné Thavaud. Et sur ce marché, YouTube s’est taillé la part du lion: l’immense majorité des acteurs du secteur poste ses contenus sur le portail vidéo de la galaxie Google.

Mais la majeure partie des revenus ne vient pas des vues YouTube et des royalties versées par la plateforme. Ainsi, EnjoyPhoenix a confirmé voici quelques semaines toucher «autour de 300 000 euros par an», mais la majeure partie de ces revenus serait issue de partenariats et sponsorings divers. Pour elle qui évoque maquillages, coiffures et choix vestimentaires, ce sont notamment des marques de cosmétiques ou de textile qui paient les talents du web pour évoquer leurs produits.

«Les studios de jeux vidéo ont été les premiers à mesurer le potentiel des gamers. Mais très vite des marques comme Crunch ou Orangina ont embrayé. Aujourd’hui, tout le monde les veut. Au point qu’on a parfois l’impression que les créatifs ne font plus leur travail. En fait, parmi ces derniers, beaucoup n’y connaissent rien et viennent avec des contraintes incroyables», analyse Daphné Thavaud.

Un modèle qui mêle donc contenus créatifs, trafic sur le web et sponsoring des marques. Et que refusent certains. «J’ai décidé de parler de tout ce qui me plaît et donc de refuser ce type de contrat. Une décision qui n’est pas anecdotique: je ne gagne presque rien et le peu que je touche, je l’investis dans du matériel», concède Dear Caroline.

Choix similaire pour Yoann Provenzano, qui reconnaît «ne rien gagner sur Facebook et très peu sur YouTube». Mais pour lui, l’intérêt est ailleurs: «Mes vidéos m’ont permis de décrocher des stages et des petits contrats, ça a légitimé mon profil et mes candidatures», assure celui qui continue la scène.

La scène, c’est souvent un autre moyen de monétiser son audience sur le web. En France, Norman a attiré 200'000 spectateurs en un an pour son spectacle, tandis que la youtubeuse Natoo a vendu 140'000 exemplaires de son livre qui parodie les magazines féminins.

Julien Donzé, alias le Grand JD, n’en est pas encore là: «Mon modèle économique n’est pas rentable, je ne vis pas encore de mes vidéos. Mais il y a clairement de ma part une volonté de monétiser l’audience que j’ai sur le web.»

Ouvert à diverses formules, ce youtubeur romand a cartonné voici trois ans avec sa parodie de la série Bref, diffusée sur Canal+: sa vidéo Bref j’ai joué à Call of Duty a cumulé près de 10 millions de vues.

 Désormais, il reçoit régulièrement des sollicitations de la part de marques pour du placement de produit: «Je n’ai rien contre la pub, mais à deux conditions: le produit doit me plaire et je dois conserver mon indépendance sur le contenu.» 

Facebook s’en mêle

Pourtant, une autre source de revenus pourrait surgir. La guerre qui fait rage entre Facebook et Google pourrait tourner à l’avantage des adeptes de la vidéo en ligne: depuis quelques mois, la firme de Mark Zuckerberg a commencé à recruter les talents du web pour qu’ils postent sur le réseau social et non sur YouTube.

En jeu: des millions de connexions, donc autant de revenus publicitaires. Et pour attirer les meilleurs d’entre eux, Facebook va sortir le cash: des contrats sont proposés avec une rémunération stable pour les bénéficiaires. Ce modèle n’a pour le moment été mis en œuvre qu’outre-Atlantique. Mais il pourrait bien débarquer en Europe prochainement. 

Une table ronde consacrée au business des youtubeurs s'est tenue lors du Swiss Web Program Festival le 30 octobre à Lausanne, en partenariat avec Bilan.

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