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Yves Béhar: la montre d’Apple va démocratiser le «soi quantifié»

Star dans la Silicon Valley, le designer suisse s’exprime pour la première fois sur la montre connectée d’Apple. Il en est persuadé: le «quantified self», c’est le futur.
  • Yves Béhar, 42 ans, a été élu designer le plus influent du monde par «Forbes».

    Crédits: Steeve Double/Camera Press/Keystone
  • Déclinaisons d’Apple Watch. Pour Yves Béhar, c’est «le bon produit pour Apple au bon moment. Ils en vendront des millions.»

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  • Yves Béhar a cofondé la serrure intelligente August Smart Lock.

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Lausannois émigré à San Francisco, Yves Béhar, 42 ans, vient d’être hissé au rang de designer le plus influent du monde par le magazine Forbes. Fondateur de Fuse Project – un bureau de 75 designers aussi bien numériques qu’industriels pour le packaging que pour la stratégie et l’innovation – il est aussi le chief designer officer de Jawbone. Bilan lui a demandé son avis sur la très controversée Apple Watch. 

Etes-vous impliqué dans le design de l’Apple Watch ou d’autres montres connectées?

Bien sûr, je m’intéresse à tout. La montre est l’endroit logique où devait aller Apple. Il s’agit de placer un smartphone sur le poignet. Fondamentalement, Apple a conçu un produit de collecte et d’affichage des données qui répond bien à la demande d’un certain type de consommateurs.

Ce que les gens aiment, ce sont ces données personnelles collectées par différents capteurs, avec des analyses et des conseils qui vont continuer de s’améliorer et d’aller plus en profondeur. Certaines personnes voudront recueillir ces données via une smartwatch avec un mode d’affichage qui peut être distrayant et un produit qui demande beaucoup d’attention.

Ma conviction, et celle de mes partenaires chez Jawbone, est que les accessoires discrets sur le corps sont une alternative très sexy: longue durée de vie des batteries, pas de distraction et la possibilité de s’adapter aux styles de personnes très différentes. Même les montres traditionnelles pourraient s’enrichir de capteurs d’une manière discrète et élégante.

Comme designer n’avez-vous pas été déçu par l’Apple Watch?

Elle est dans la lignée du langage de design qu’Apple a développé depuis le lancement de l’iPhone en 2007. Personnellement, je ne pense pas que ce soit un produit excitant mais c’est le bon produit pour Apple au bon moment. Ils en vendront des millions.

La vraie prouesse de l’Apple Watch est de donner aux consommateurs toute cette expérience de «quantified self» (le soi quantifié, c’est-à-dire la mesure de ses données personnelles: pouls, cycle du sommeil… ndlr), toute cette technologie dans un produit sophistiqué et de haute qualité pour 350  dollars. C’est quelque chose que même les fabricants de montres suisses devraient reconnaître. 

Ces derniers ont réagi à l’annonce de l’Apple Watch en affirmant que cela ne les menace en rien. Qu’en pensez-vous?

(Rires.) Bien sûr, les fabricants de montres suisses font de petites quantités de produits très chers. Leur petit marché n’est donc pas menacé. Mais à quand remonte la dernière fois qu’ils ont vraiment innové en lançant un produit qui a séduit des millions de consommateurs? Ce que les horlogers suisses ne voient pas, c’est ce que la rupture n’est pas dans le hardware des smartwatches mais dans le fait que les consommateurs aiment les capteurs et les données qu’ils récoltent avec des objets portés au poignet.

Plus les capteurs vont devenir sophistiqués ainsi que les algorithmes qui interprètent les données en termes de bien-être, de santé et même médicalement, plus les consommateurs seront incapables de vivre sans. Ces capteurs peuvent se trouver dans des objets ostensiblement high-tech comme l’Apple Watch, mais ils pourraient aussi vivre de manière invisible dans des montres suisses traditionnelles ou des accessoires de mode. Je pense que l’ère du quantified self est sur nous et qu’Apple va rendre ces données de santé et de bien-être mainstream.

Les fabricants de montres suisses devraient apprendre à intégrer ces capteurs dans leurs montres sans avoir à passer par des écrans numériques. Les informations peuvent apparaître sur d’autres appareils comme les téléphones. Ce dont je suis sûr en tout cas c’est que ces informations du «soi quantifié» sont le futur.

«Forbes» vient de faire de vous le designer le plus influent du monde aujourd’hui. Comment recevez-vous cette reconnaissance?

C’est un beau titre pour un article… Mais honnêtement, même si je suis très content de cette reconnaissance à ma contribution à la profession, il y a beaucoup d’autres designers et de créateurs qui exercent aujourd’hui une influence sur la direction qu’ont prise le design et le business.

Le design a acquis une influence considérable dans le développement de nouveaux produits. Comment l’expliquez-vous?

Ce n’est plus seulement dans le développement de produits mais aussi dans la construction de business qu’il change radicalement la donne. Dans les années 1980 et 1990, la principale voie de communication des entreprises avec les consommateurs passait par la publicité. Le message n’avait qu’un seul sens.

Avec l’adoption massive du web et des discussions sociales au cours des quinze dernières années, les gens évaluent maintenant la production des entreprises entre eux et aussi avec ces entreprises. De quoi parlent-ils? Des produits et de leurs qualités. Ils se forment leur propre opinion à propos de ce qui est bon, mauvais ou révolutionnaire.

La manière dont un produit ou un service est évalué repose ainsi sur la cohérence entre l’expérience numérique et physique. Le design est devenu essentiel pour construire cette cohérence entre le physique, le numérique et la communication.

Qu’est-ce qui fait un bon design?

Mon mantra est que «le design accélère l’adoption des nouvelles idées». Il y a beaucoup de nouvelles idées importantes au XXI siècle: la durabilité abordable, l’accessibilité de la technologie, la santé quantifiée qui est plus transparente et efficace. Ces idées ne deviennent désirables dans l’esprit des consommateurs que quand leur conception, leur ingénierie, leur design et leur prix sont bien orchestrés.

Parlez-nous des projets sur lesquels vous travaillez?

Nous venons tout juste de présenter un nouveau système de bureau pour Herman Miller qui encourage la collaboration entre les employés. Je lance aussi August Smart Lock (une serrure intelligente) que j’ai cofondé avec Jason Johnson. Et nous travaillons sur de nouveaux équipements de labos pour les biotechnologies, une ligne de sacs…

Quelles technologies émergentes sont-elles intéressantes aujourd’hui pour un designer comme vous?

La combinaison de la science des données, des biotechnologies, des capteurs et de la miniaturisation est très intéressante. Ensemble ou indépendamment, ces domaines vont apporter de nouvelles solutions et des expériences fascinantes. 

Quel produit que vous n’avez pas encore designé rêvez-vous de faire?

Je pense que la santé et les soins sont incroyablement importants. Notre santé doit être gérée de manière quotidienne avec un feedback régulier dans une boucle qui relie les gens, les médecins et la recherche. J’espère que nous allons être impliqués plus profondément dans des solutions physiques et numériques dans ce domaine. Les designers ont aussi un rôle à jouer dans l’aspect service de la santé, une chose que nous n’avons certainement pas faite encore assez aujourd’hui. 

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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