Bilan

Voyage au royaume des start-up

En Suisse, les jeunes pousses peinent à devenir des machines à cash. En Israël et en Cisjordanie, au contraire, elles sont le moteur de l’économie et d’importants créateurs d’emplois.

Edouard Cukierman, personnalité aux manières exquises, tranche avec le stéréotype de l’Israélien parfois rugueux. Ici, à Tel-Aviv, l’entreprise qu’il a fondée en 1993 organise une conférence annuelle très en vue sur les nouvelles technologies (Go4Europe), où des centaines de sociétés, comme Novartis, Credit Suisse ou Medtronic, vont humer les marchés et faire leurs emplettes. D’origine française, Edouard Cukierman est diplômé du Technion d’Haïfa, l’équivalent israélien de l’EPFL. En plongeant dans ce vivier de la technologie, il a développé un intérêt pour les start-up et leur financement. Son fonds Catalyst investit dans des sociétés matures non cotées. On y trouve de l’informatique, des télécoms, des technologies médicales, de la production de films... Par ailleurs, Cukierman & Co Investment House a représenté feu le DEWS (promotion économique de la Suisse romande occidentale), ce qui lui a permis d’implanter en Suisse deux sociétés fondées par des Israéliens: Actioil (énergie) et Lamina Technologies (découpe d’alliages). Depuis ses débuts, Edouard Cukierman a levé 3,5 milliards d’euros dans différentes activités liées au financement d’entreprises.

Pour ce quadra énergique, excellent skieur qui a d’ailleurs un faible pour Crans-Montana, Israël occupe une position à part dans le monde des start-up: «Avec des investissements dans la recherche et le développement (R&D) de nouveaux produits qui représentent 4,5% du PNB par habitant, c’est de loin l’Etat qui mise le plus sur l’innovation. C’est une pépinière de start-up.» Selon lui, le succès réside dans l’éducation. «Les universités sont pointues, mais ce qui fait la différence, c’est la détermination des étudiants. Après avoir passé au minimum trois ans à l’armée qui est obligatoire, ils n’ont plus de temps à perdre et choisissent des formations qui leur permettent d’être immédiatement opérationnels sur le marché du travail.» Corollaire de cette maturité des diplômés, une envie d’entreprendre et de réussir. Des milliers de jeunes pousses se créent chaque année, ce qui fait qu’aujourd’hui «188 entreprises israéliennes sont cotées au Nasdaq, c’est plus que l’ensemble des sociétés européennes», se réjouit l’investisseur. Cet avantage concurrentiel n’est pas passé inaperçu. Des mastodontes tels Intel, Cisco, Google et Apple l’ont rapidement compris. Ils ont ainsi ouvert de vastes centres de R&D en Israël.

Ramallah  Asal Technologies a commencé avec quatre développeurs. Aujourd’hui, elle emploie 90 personnes.

  Cyberespionnage

S’il y a un secteur où Israël excelle, c’est celui de l’espionnage et des mesures de contre-espionnage. Notre prochaine rencontre est organisée dans les étages d’une tour en face du Ministère de la défense israélien à Tel-Aviv. Koby Samboursky, beau ténébreux, chaussé d’inévitables Ray-Ban Aviator, est un ancien pilier de l’unité 8200. Agé de 44 ans, il dirige aujourd’hui un fonds d’investissement qui sélectionne des start-up spécialisées en mesures et contre-mesures dans les cyberattaques. «Aucune entreprise n’est à l’abri d’opérations de ce genre… Notre job, c’est de compliquer l’accès aux sites, mettre des pare-feux, des alertes de détection et des mesures de dissuasion», raconte Koby Samboursky. Et il a du succès. Trois start-up qu’il a fondées ces douze dernières années ont été vendues entre 12 et 400 millions de dollars. Aujourd’hui, les sociétés qui composent son fonds Glilot se focalisent officiellement sur la cybercollection (répertorier et collecter les informations économiques et la cybersécurité, la prévention contre les cyberattaques).  

La difficulté de grandir

Avec près de 5000 start-up, la Silicon Wadi, puisque c’est ainsi que se nomme désormais cette région, est une destination de choix dans l’univers de la haute technologie. «La force d’un pays comme Israël, observe Hervé Lebret, de la chaire d’innovation de l’EPFL, c’est que les jeunes au sortir de leurs études ou de l’armée veulent tenter leur chance et créer leur propre entreprise. Ils veulent aussi devenir millionnaires. En Suisse, le modèle est différent: la plupart des diplômés envisagent une carrière dans une multinationale pour un salaire confortable et par conséquent une prise de risques minimum, cela ne favorise pas l’innovation.» En Israël, cette approche semble de prime abord payer. M Systems a été acquise par Sandisk pour 1,6 milliard de dollars. ICQ revendue à AOL, 400 millions puis à Digital Sky Technologies 200 millions. En 2011, 85 jeunes pousses israéliennes ont été cédées pour un montant total de 5,2 milliards de dollars à diverses multinationales étrangères. Ces chiffres éloquents recouvrent tout de même certaines faiblesses. Malgré vingt ans d’incubation, de croissance et de frénésie, 250 centres de recherche et développement aux mains de multinationales, Israël n’a pas été à même de créer un géant à la manière d’Amazon ou Facebook. Lorsqu’il s’agit de grandir, le pays connaît des difficultés. Sur les 5000 PME high-tech, seules quatre font des ventes pour plus d’un milliard de francs. Pour l’auteur Saul Singer (lire l’encadré ci-dessous): «La mentalité des Israéliens ne se prête pas aux grandes compagnies qui sont plus axées sur la gestion et la loyauté que sur l’innovation. Ici, l’esprit de contestation est fort. Il stimule la créativité des start-up, mais est peu compatible avec la logique d’entreprises géantes.»

Tel-aviv  S’il y a un secteur où Israël excelle, c’est celui de l’espionnage et des mesures de contre-espionnage.

  Le boom aussi du côté palestinien

A quinze minutes de Jérusalem, Ramallah. Contrairement à ce que nous avions pu imaginer, le passage à la frontière se fait sans encombre et là c’est la surprise totale. Loin de l’image d’Epinal du camp de réfugiés, Ramallah, c’est l’«Ouest» palestinien: des dizaines de chantiers, des grues à tous les coins de rue. La capitale est en plein boom. Des immeubles futuristes et ambitieux frappent d’entrée le visiteur. Nous avons rendez-vous dans celui flambant neuf d’Asal Technologies, l’une des entreprises high-tech fondées par Bashar Masri, milliardaire palestinien actif dans la construction et dans le fonds de private equity Siraj. En 2000, Asal a commencé avec quatre développeurs. Aujourd’hui, ce sont 90 ingénieurs et techniciens qui travaillent pour Apple, Cisco, Google, Microsoft ainsi que pour des entreprises allemandes et même une suisse: imo.ch, active dans l’accréditation de produits organiques. «Nos points forts, précise Murad Tahboub, directeur général, c’est que nous livrons dans les temps et nous sommes 30% moins cher que l’Europe de l’Est.» De son côté, Shira Pileggi, ingénieur, met en avant d’autres avantages. «Nous sommes innovants, à l’affût des dernières percées technologiques, nous parlons les langues. Grâce à notre diaspora, nous avons des contacts partout. De plus, pour la clientèle européenne, nous sommes sur le même fuseau horaire.» Le domaine de compétence d’Asal: la communication mobile, le web, les serveurs, et bien entendu le cloud. Paradoxalement, travailler avec les Israéliens ne pose pas vraiment de problèmes: «Ils sont nos meilleurs clients. Ils ont attiré les géants de la high-tech dans un territoire exigu et exposé. Ils sont une poignée à vouloir travailler avec nous. Voyez Cisco, ils vont créer 12 000 emplois dans la région les quatre prochaines années. Si nous sommes bons, nous aurons notre part de gâteau.»

 

Israël, nation d’entrepreneurs

L’analyse du journaliste Saul Singer, coauteur d’un livre* vendu à 280 000 exemplaires.

Immigration et prise de risque: C’est, au fond, l’histoire d’un petit Etat, un peu comme la Suisse. Sans ressources, avec un marché étroit. Et des voisins pas forcément bienveillants. Une nation d’immigrants, d’individus qui ont pris le risque de tenter leur chance ailleurs. Le profil type: un être déterminé avec une tolérance, voire une appétence au risque. «Dans cette démarche, détaille Singer, il y a les ingrédients qui composent la notion même d’entrepreneur. Travail, détermination, refus de l’échec.»

L’armée, un MBA sur le terrain: Dans un Etat «classique», il y a formation puis vie professionnelle. En Israël, s’ajoute le passage obligé de l’armée. Selon Singer, «celle-ci, en raison de sa petite taille, met l’accent sur l’identification des talents: chaque soldat compte et il faut au mieux utiliser ses capacités.» Les critères d’entrée dans un corps sont hypersélectifs: psychométrique, entretiens, aptitude physique, résistance au stress, privation de sommeil. Le processus de sélection s’affine tout au long des trois ans avec évaluation et reclassement permanent. En outre, il y a une spécificité à l’armée israélienne: le commandant peut être contesté. «A l’issue de chaque opération ou manœuvre, il y a une réunion de bilan, où chacun, quel que soit son grade, est invité à donner son feed-back.» Ainsi, poursuit Singer, «à l’image d’une entreprise moderne qui doit rendre des comptes, justifier ses dépenses, promouvoir les talents, l’armée israélienne est un entraînement en situation réelle à l’entrepreneurship».

* «Israël, la nation start-up», Editions Maxima.

Crédits photos: dr, Philippe Lugassy

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