Bilan

Votre smartwatch vous espionne au bureau

Déjà utilisés par les amateurs de sport, les objets connectés commencent à l’être par les employeurs pour suivre les performances de leurs salariés. Big brother au boulot?
  • Crédits: Michael Blann/getty, montage: Ch. Martin
  • Les bracelets connectés de Withings offrent des services adaptés aux entreprises.

    Crédits: Dr

Novartis, Bristol-Myers Squibb, SAP… Récemment, ces entreprises ont proposé à des milliers d’employés de les équiper des smartwatches et autres bracelets connectés développés par Withings. «60% des grandes entreprises américaines ont des budgets destinés à la prévention»,  explique Alexis Normand, responsable du développement Corporate Wellness, la division créée par le fabricant français d’objets connectés pour ce type de clientèle. Après avoir utilisé des plateformes internet d’autodépistage, elles équipent leurs employés de bracelets connectés pour détecter des risques comme l’hypertension ou l’obésité.» 

Le marché de la Corporate Wellness

A l’instar de ses concurrents comme Fitbit, Jawbone ou Garmin, Withings a mis en place une panoplie de services autour de son offre: des concours sportifs entre départements, voire des compétitions de perte de poids avec l’aide de balances connectées. Tous ces fabricants affirment que ces programmes augmentent la productivité et réduisent l’absentéisme et les coûts. «Nous avons fait une étude sur 300 personnes avec le MIT qui montre qu’en moyenne les gens augmentent de 15% leur activité physique quand ils se rendent compte qu’elle est limitée et même de 40% pour les plus sédentaires.»

Le développement des objets connectés dans le monde du travail avait d’abord trouvé sa justification dans la réduction des risques. Au CSEM à Neuchâtel, le groupe d’Olivier Chételat a, par exemple, développé un gant (Prosys-laser) qui arrête le faisceau laser d’un outil de découpe si la main de l’opérateur s’en approche, lui évitant ainsi une brûlure. Sa technologie de capteurs coopératifs cherche maintenant à s’appliquer à la détection de polluants dans l’air. Là aussi pour prévenir les risques. 

Toutefois, la multiplication des objets connectés soulève d’autres questions. A commencer par celle du flicage possible des employés. 

Certes, il y a des garde-fous. Comme l’explique l’avocat spécialiste des technologies Sylvain Métille, «en Suisse, un employeur ne peut pas surveiller pour surveiller mais seulement pour des raisons de sécurité ou d’organisation du travail». «En règle générale, il n’est permis d’analyser le trafic ou les conversations d’un employé spécifique qu’en cas de soupçon concret ou d’abus avéré, précise Francis Meier, délégué d’information auprès du préposé fédéral à la protection des données. Les entreprises doivent aussi informer leurs collaborateurs des mesures de surveillance envisagées.»

De son côté, Alexis Normand explique que «ces expérimentations se font sur une base volontaire. Les données sont agrégées afin d’être anonymisées.» Il est important, selon lui, qu’elles soient gérées par un partenaire externe, qu’il s’agisse du fabricant ou d’entreprises spécialisées comme Vitality aux Etats-Unis ou Ignilife en Suisse. Recourir à un tiers de confiance permet de protéger la sphère privée des employés et d’éviter des discriminations et autres formes de mobbing 2.0. Cependant, les technologies évoluent très vite. Pourra-t-on empêcher que les employeurs ne s’en servent pour augmenter la pression sur leur organisation?

Techniquement, c’est en effet faisable. Dans le cadre d’une collaboration avec la start-up Dacadoo, le groupe Wearable Computing de l’institut d’électronique de l’EPFZ a ainsi développé une application qui n’a besoin que d’un simple smartphone pour détecter le stress de l’utilisateur. Cet indicateur «peut être critique si vous songez à un commandant de pompiers qui a besoin de savoir quand retirer l’un de ses hommes du feu», explique le directeur de ce laboratoire, Gerhard Tröster.

«Mais il est aussi important que le public prenne conscience de ces technologies. On peut parfaitement imaginer que, demain, des organisations optimisent le niveau global de stress de leur force de travail pour demeurer juste sous le niveau des risques de burnout afin d’augmenter la productivité.» 

Ce n’est pas de la science-fiction. Spin-off du MIT, Sociometric Solutions équipe déjà les badges des employés avec des senseurs afin de détecter leur niveau de stress en fonction de l’intonation de leur voix. Elle travaille avec une vingtaine de grands clients comme Bank of America. Elle doit cependant passer un contrat avec chaque employé et promet que les données collectées sont agrégées pour générer des statistiques.

Vers le CV biométrique

Pour l’heure, ces études ont surtout abouti à améliorer la vie des employés. Bank of America s’est, par exemple, aperçue que les employés de ses call centers sont plus productifs quand ils ont plus d’interactions sociales. Elle a donc multiplié les pauses-café aboutissant, selon Bloomberg, à une augmentation de 10% de la productivité et à une réduction de 70% des démissions. Alexis Normand constate aussi que «dans l’ensemble, les résultats plaident pour donner plus de temps aux employés afin qu’ils soient plus productifs». On est assez loin d’un nouveau taylorisme. 

Reste que ces outils pourraient aussi être vus par certains employés comme le moyen d’augmenter leur compétitivité. Directeur de l’innovation au Collège Goldsmiths de l’Université de Londres, Chris Brauer ne serait ainsi pas étonné que «les traders de la finance produisent bientôt des CV biométriques». Pression sociale aidant, même ceux qui seront réticents à mesurer pareilles données physiologiques pourraient être amenés à le faire pour décrocher un job.  

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

Du même auteur:

«Le prochain président relèvera les impôts»
Dubaï défie la crise financière. Jusqu'à quand'

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."