Bilan

Une Silicon Valley se crée à Londres

Un pôle technologique incontournable est en train d’émerger dans un quartier de la capitale britannique. Plus d’un millier de start-up y sont déjà nées. Reportage.
  • Les locaux de Mind Candy, active dans les jeux en ligne, ressemblent à une garderie à taille adulte. Crédits: Dr
  • Dans le nord-est de Londres, le quartier terminant Old Street a été surnommé «Silicon Roundabout». Crédits: Dr
  • James Layfield et Steve Pette de Central Working, posent avec le maire de Londres Boris Johnson et le premier ministre David Cameron. Crédits: Dr
  • Neil Rimer Crédits: Dr

«Il afflue tellement d’argent à Silicon Roundabout que c’en est presque inquiétant. Mais c’est aussi une période très stimulante car l’innovation a toujours eu besoin d’excès.» Ancien d’HEC Lausanne, Philipp Moehring (30  ans) est depuis 2012 manager chez Seedcamp, un fonds paneuropéen lancé en 2007 qui soutient quelque 75 start-up. 

Spécialisé dans le capital d’amorçage et le mentoring, Seedcamp a pris ses quartiers à Shoreditch, dans le nord-est de Londres, pas loin du «Silicon Roundabout». Surnommé ainsi en référence évidente à la Silicon Valley, le rond-point terminant Old Street est au cœur d’un intense développement. Ce quartier qui fut l’un des plus pauvres de la capitale abrite aujourd’hui 1300 entreprises technologiques. Elles étaient à peine 200 en 2010, rappelle le magazine Wired.

Les grandes compagnies américaines Cisco Systems ou Intel sont déjà installées dans le quartier. Microsoft a son propre incubateur. Amazon gère en voisin un pôle de développement consacré aux services de vidéo streaming, son premier centre de recherche hors Etats-Unis.

La seule petite rue de Bonhill Street abrite le Google Campus ouvert en mars 2012, le fonds Seedcamp et la star des start-up, Mind Candy. Google projette d’établir l’année prochaine un siège à un milliard de livres (1,5  milliard de francs) à un jet de pierre, à King’s Cross.

«L’Est londonien pourvoit des locaux à des prix plus raisonnables que le reste de la ville. Il y a beaucoup de mouvement. Des start-up disparaissent, d’autres sont rachetées ou déménagent. Mais aussitôt, les départs sont compensés par l’arrivée de nouveaux entrepreneurs débordant d’énergie», observe William McQuillan (27  ans), partenaire chez le fonds Frontline Ventures. Ancien analyste chez Lehman Brothers, l’Irlandais poursuit: «Il reste cependant beaucoup plus difficile au Royaume-Uni qu’aux Etats-Unis d’obtenir des fonds, surtout pour la phase de démarrage des entreprises. Une question de culture, sans doute.»

Industrie dominante à Londres depuis les années 1980, la banque a perdu des milliers d’emplois dans le sillage de la crise de 2008. En toute logique, les start-up technologiques britanniques abondent dans le domaine de la finance, domaine d’excellence de la City.

«Seedcamp soutient TransferWise, une plate-forme de changes de particulier à particulier qui permet d’éviter les commissions d’intermédiaires», reprend Philipp Moehring. La société a été fondée par Kristo Käärmann, un ancien de PwC et de Deloitte et Taavet Hinrikus, premier employé de Skype.

Le peer-to-peer (particulier à particulier), c’est le trend du moment. Avec par exemple une autre jeune pousse de Seedcam: Milk.ly. Cette plate-forme met en contact des privés pour l’attribution de petits travaux. Cofondée par un ancien cadre de Yahoo, Sal Matteis, la start-up diffuse les annonces et prélève ensuite 15% sur les transactions.

Google Campus, centre névralgique

Le fonds Seedcamp est basé au Google Campus, un immeuble de quatre étages à la déco conforme aux antennes Google du monde entier. Il y règne un mélange de design dernier cri et de meubles récupérés, le tout égayé de couleurs vives. Le géant de Mountain View héberge ici des événements et loue des espaces de coworking à des free-lances.

Pour les entrepreneurs, tout commence souvent au rez-de-chaussée du Google Campus, à la cafétéria. C’est là que des idées naissent et que des partenariats se nouent. Simon Beckerman, un Milanais de 39  ans, y a débarqué un jour en arrivant à Londres pour assurer le développement de sa start-up. Créée en 2011, Depop est une place de marché type eBay.

Spécialisée dans le vintage de grandes marques, la société intègre les codes communautaires des réseaux Facebook et Instagram avec publication de photos et  abonnements au flux des inscrits. Quelques mois après son lancement, Depop réunissait déjà 75  000 utilisateurs, avant tout en Italie. 

«Depop a été conçue pour l’internet mobile. C’est son plus grand atout», souligne Simon Beckerman. Son équipe se monte aujourd’hui à treize collaborateurs. Côté investisseurs: les poids lourds européens Balderton et Holtzbrinck Ventures et aussi les griffes Diesel et Valentino.

«C’est un conte de fées, jamais je n’aurais pensé que le financement serait si facile», sourit Simon Beckerman. Sa compagnie est basée chez Central Working, dans le bâtiment attenant au Google Campus.

A première vue, Central Working offre un banal espace de coworking. Ce que dément le CEO et propriétaire de la firme James Layfield (39  ans). Celui-ci a pour ambition de créer un label – type Starbucks – qui s’appliquerait davantage à un état d’esprit qu’à des locaux. «Nous fonctionnons comme un club avec des prix d’abonnement qui démarrent autour de 40  francs par mois. Un membre a accès à une place de travail qu’il n’est pas censé occuper en permanence. Plus important, il bénéficie surtout du réseau et de la dynamique de l’organisation.»

Central Working exploite déjà trois sites à Londres et gère la fameuse cafétéria du rez-de-chaussée au Google Campus. Toujours en collaboration avec Google, James Layfield doit ouvrir prochainement un nouveau centre dans la Tech City.

Cet ancien de Virgin affiche de grandes ambitions: «La demande est forte. Six nouveaux sites sont en projet, notamment à Dubai, en Russie et aux Etats-Unis. Le concept classique de bureau ne s’applique plus à l’économie actuelle. Avec Central Working, nous sommes en phase avec l’ère des entrepreneurs nomades.»

Depuis les fenêtres de Central Working, on aperçoit en face les bureaux colorés de Mind Candy. Cette compagnie au nom de sucrerie se profile comme la plus médiatique du moment. Avec son look hirsute et son faible pour les bottes en serpent, le fondateur Michael Acton Smith (38  ans) a tout d’un personnage de film. Celui-ci a participé à la première bulle internet avec une firme qui vendait des gadgets online et en a tiré des revenus substantiels.

Puis en 2004, il convainc un groupe d’investisseurs de soutenir une nouvelle compagnie, Mind Candy, cette fois active dans les jeux en ligne. Il carbonise alors 5 millions de livres (7,5 millions de francs) en trois ans dans le développement d’une chasse au trésor qui fait un flop. Avec le peu de cash restant, Michael Acton Smith parie sur une nouvelle idée: Moshi Monsters, un site lancé en 2008 qui permet aux enfants d’adopter, de personnaliser et de prendre soin d’un petit monstre. Le succès est phénoménal.

Quelque 75 millions de monstres sont créés dans le monde, tandis que plus d’une centaine de contrats de merchandising sont conclus, de la peluche aux morceaux de musique. Des projets d’entrée en bourse ou de vente à des géants du web? Michael Acton Smith rétorque: «Cela ne fait pas partie de nos préoccupations actuelles.»

Avec comme principaux investisseurs le fonds californien Accel Partners et la société suisse Index Ventures, Mind Candy est forte aujourd’hui de  200 collaborateurs et d’un bénéfice de 15 millions de francs enregistrés pour 2011.

Cofondateur et partenaire d’Index Ventures, Neil Rimer (lire son interview ci-contre) se réjouit: «Cette société vise à devenir le Disney de la génération internet. Le site compte 65 millions d’enfants enregistrés et le magazine réalise la plus grosse audience du domaine en Grande-Bretagne.»

Soutiens à l’innovation

Le dynamisme jubilatoire de Silicon Roundabout est trompeur car l’économie britannique se trouve dans une phase de convalescence. Pour pallier le recul de la finance, le gouvernement conservateur de David Cameron a pris des mesures offensives en faveur de la création d’emplois dans les sciences de la vie, les cleantechs et les technologies digitales.

Les autorités encouragent ainsi l’entrepreneuriat par des exemptions d’impôts de 50  000  livres sur les 100  000  livres investies dans une start-up, assorties d’exemption pour les gains en capital. L’administration a également créé un «visa d’entrepreneur» qui facilite l’installation des étrangers lançant une société en Grande-Bretagne.

Mieux: 25 millions de livres sont consacrés à améliorer la rapidité des connexions internet (broadband). Quelque 50 autres millions iront à un bâtiment de prestige qui offrira à l’horizon 2016 des salles de cours, des auditoires, des espaces de travail et des laboratoires équipés d’imprimantes 3D sur Old Street dans la Tech City. 

Le financement de ces projets est aux deux tiers public et un tiers privé. L’agence Bloomberg a souligné le choix stratégique que représente l’effort en faveur de l’innovation par les finances britanniques. Le pays est en effet en pleine crise budgétaire et effectue des coupes drastiques dans les dépenses.

Réjouissant: les mesures prises débouchent déjà sur des résultats positifs. Entre 2008 et 2011, la part de l’économie digitale est passée de 2,8 à 4,5% du produit intérieur brut britannique. Ce secteur est l’un des rares à connaître une croissance, alors que la Grande-Bretagne émerge péniblement d’une récession en double creux. 

Cette politique délibérée en faveur de la technologie aurait tout lieu d’intéresser la Suisse. Car la Confédération connaît comme le Royaume-Uni un affaiblissement de sa place financière lié à la fin du secret bancaire. A l’instar de Neil Rimer, nombreux sont ceux qui préconisent l’encouragement de firmes technologiques, par exemple par des exemptions fiscales et un accueil facilité pour des entrepreneurs étrangers.

Mary Vacharidis
Mary Vakaridis

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste chez Bilan, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

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