Bilan

Une école confronte le savoir à la réalité

Trente-cinq étudiants en 3e année de bachelor à CREA à Genève sont partis explorer les laboratoires de la Silicon Valley, mettant en pratique leur apprentissage des nouvelles technologies.
  • Réalisation d’objets par impression 3D au TechShop de San Francisco.

     

    Crédits: Dr
  • Fière chevauchée sur des vélos aux couleurs de Google.

    Crédits: Dr
  • Les étudiants de CREA partis en séminaire en Californie.

    Crédits: Dr

Dans la région de San Francisco, un dicton résume parfaitement l’état d’esprit qui prévaut dans les start-up: «Fake it until you make it!» (Fais comme si… jusqu’à ce que tu y arrives.) Mascotte de gourous du développement personnel, cette sentence a donné aussi le la aux étudiants en 3e année de bachelor de l’école CREA, à Genève, spécialisée dans les métiers de la communication, du marketing, du luxe et du digital, durant leur voyage d’études en janvier dans la Silicon Valley. 

Comme l’explique Phil Galland, responsable des programmes marketing digital de l’école, trois mots sont apparus incontournables lors de la conception de ce voyage, le premier du genre: innovation, entrepreneurship et état d’esprit. Ce dernier est celui qui a parlé le plus aux étudiants, en particulier parce qu’il met en évidence l’une des principales différences entre l’attitude face à l’innovation en Suisse, et en Californie: «C’est en partie dû à la culture de l’échec, dit Phil Galland. Avec l’échec, on réduit le champ des options possibles. Ici, toutes les entreprises attendraient que la start-up se plante, là-bas elles profiteraient de l’échec pour la dépasser…» 

Flora, étudiante suédoise de 24 ans, ajoute avoir remarqué combien leurs interlocuteurs avaient foi en ce qu’ils croient: «En Europe, on est beaucoup trop pessimistes, dit-elle. J’ai rencontré à San Francisco un Français qui a créé trois start-up avant que la quatrième ne fonctionne.» Sur le Vieux-Continent, en effet, le créateur d’entreprise qui accumule trois échecs se retrouve probablement ruiné, et sans plus d’aide de qui que ce soit, avant même d’avoir élaboré le projet qui marchera.

Phil Galland explique que Dropbox, par exemple – le service de stockage de documents dans le nuage – débuta avec zéro produit. «Le package est presque plus important que le produit», dit-il. «Fake it until you make it», Dropbox s’était évaluée lors de sa dernière levée de fonds début 2014 à 10 milliards de dollars.

Produire ses rêves

L’innovation digitale n’a pas sa finalité uniquement dans le nuage ou sur une appli, mais aussi dans la réalisation de ses propres rêves. Une journée entière a été consacrée à «mettre la main à la pâte» au TechShop de San Francisco. Ces grands ateliers multidisciplinaires – il en existe dix aux Etats-Unis, et un en région parisienne en partenariat avec Leroy-Merlin – proposent une panoplie de machines. Celles-ci sont capables de construire à peu près tout ce que les bricoleurs, les inventeurs ou start-up souhaitent fabriquer en trois dimensions, aussi bien en plastique en impression 3D, en métal qu’en bois avec des postes de soudure, de sciage ou de collage. 

Les étudiants ont réalisé ce jour-là leurs propres objets par impression 3D, à l’origine des documents digitaux qui sont interprétés par logiciel puis injectés en plastique par des imprimantes dédiées. Le TechShop offre aussi bien les logiciels de conception de prototypes que les machines qui les réaliseront, et aussi une équipe experte dans cette technologie, capable d’aider le néophyte à faire le lien entre ses idées et son application concrète. Il s’agit en fait d’un laboratoire où se construit la révolution industrielle en cours, où chacun peut concevoir ses idées sur ordinateur et en réaliser des prototypes sans être pour autant un expert en mécanique. 

L’étape suivante, la plus difficile, reste de plaire au consommateur et de concevoir les canaux de production en série, et la commercialisation. Les ateliers fonctionnent par adhésion de membres, et on attend de tous qu’ils prêtent leurs connaissances aux projets de leurs pairs. A San Francisco, il existe par exemple un atelier consacré à la création d’automobiles, préfigurant ce que pourrait être celle-ci dans le futur: la voiture autonome, prévue dans les trois à cinq ans, pourrait être réalisée dans ce type de laboratoire en dix-huit mois, de la planche à dessin au showroom.

Le secret, explique Phil Galland, se trouve dans la hiérarchie, qui est plate chez Google, dont la voiture autonome est déjà en test dans la région, au contraire de Daimler-Benz, par exemple, où elle est verticale. Et où de nombreux échelons doivent donner leur accord à l’avancement du projet. David, étudiant, remarque: «Si on demande, on nous aide volontiers là-bas, pas de crainte de se faire piquer une idée!» 

Les mamelles de l’innovation

Ce flux d’idées, comme l’ouverture d’esprit à laquelle les étudiants ont été confrontés, est accompagné par une disponibilité évidente d’argent pour les soutenir. «Il y a tout un écosystème rodé, qui fonctionne bien», dit Phil Galland. «Aux Etats-Unis, il y a plus d’argent qui circule pour soutenir les start-up; le problème en Suisse n’est pas la formation, mais l’état d’esprit. Un jeune qui veut lancer sa boîte ici, qui va l’aider?», dit-il, ajoutant que pendant ses propres études à HEC Genève, en 2002, seuls trois étudiants dans un auditoire de 200 levaient la main pour répondre à la question: «Qui parmi vous souhaite lancer sa propre entreprise?» Le déficit en matière d’innovation digitale est lié à la frilosité des investisseurs qui attendent des résultats avant de s’engager dans une aventure risquée.

Autre atelier formateur, celui donné par IDEO, société créée en 1991 que son président Tim Brown décrit ainsi: «Design thinking est une approche de l’innovation centrée sur l’être humain, qui se base sur la boîte à outils du designer et y intègre les besoins des gens, les possibilités offertes par la technologie et les exigences pour un succès commercial.»

L’exercice du jour était de réinventer la bibliothèque de demain, peu importe sa forme physique. A la source se trouvent l’information et le divertissement, le besoin est celui des visiteurs, lecteurs ou spectateurs, et le défi est d’imaginer comment apporter cette information auprès des utilisateurs, à travers quels canaux et dans quel format. Doit-elle rester physique ou peut-elle devenir virtuelle, jusqu’à un accès au domicile faisant l’économie de lieux réels?

Si les quatre étudiants rencontrés au retour de ce voyage font tous l’éloge de l’ouverture et de la facilité de contact avec les intervenants, ils remarquent aussi la pérennité d’un frein, d’ordre culturel. Malgré la facilité de l’échange d’information créée par l’ère digitale, les Etats-Unis persistent à penser que ce qui vaut chez eux est également valable dans le reste du monde. Et qu’à l’orée d’une révolution industrielle, même si articulée sur le concept de l’échange d’information, la diversité culturelle n’est toujours pas considérée comme une évidence. C’est peut-être ici que, armés de leurs connaissances de pointe, ces étudiants sauront faire la différence qui compte.

sean layland

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