Bilan

Une puce pour limiter la souffrance animale

Les «organs-on-chips» imitent si bien la biologie qu’ils pourraient remplacer les tests sur les animaux dans les laboratoires. Visite de la société américaine Emulate, leader de ces techniques.

Crédits: emulate

Révélée par des vidéos chocs comme celles de l’association L214 en France, la souffrance animale est un enjeu de société. La Suisse n’est pas épargnée, comme en témoigne l’initiative du 25 novembre «Pour la dignité des animaux de rente agricoles» contre l’écornage, pratique cruelle pour les animaux d’élevage. Non seulement le secteur agroalimentaire est concerné, mais aussi la pharma. Le Département américain de l’agriculture avance le chiffre de 76 000 singes utilisés par la recherche biopharma en 2017. Avec les souris, les chiens… c’est bien plus. Et plus encore, si l’on ajoute les tests des chimistes, des cosméticiens, etc. 

Il y a cependant une différence fondamentale entre la recherche pharma et les autres secteurs utilisateurs d’expérimentation animale. Ses tests soulèvent non seulement des questions éthiques mais aussi médico-économiques. Les résultats obtenus sur les animaux se transposent mal à l’homme. 90% des médicaments qui réussissent les tests sur les animaux échouent lors des essais sur l’homme. Cela a rendu la recherche pharma hors de prix. Et cela la conduit, en plus de la souffrance animale, à explorer de nouvelles technologies comme celles des micropuces «organs-on-chips» développées par des entreprises comme Emulate.

Dans les bureaux d’Emulate à Boston, le souci du confort animal saute aux yeux. La centaine d’employés de cette startup en plein boom peuvent venir travailler en compagnie de ses animaux domestiques. Plusieurs toutous dorment sous les bureaux. James Coon, CEO, se garde de promettre la fin des tests animaux. Il évoque plutôt une réduction significative. «Car la biologie animale est très différente de celle des humains», explique-t-il. 

C’est ce constat qui est aux origines de la startup. En 2010, le bioingénieur Donald Ingber met au point, dans le cadre de l’institut créé à Harvard par le milliardaire suisse, Hansjörg Wyss, le premier poumon sur une puce. Soutenue par une bourse de 37 millions de dollars de l’agence américaine de recherche pour la défense Darpa, cette technologie encapsule dans une puce en polymère translucide les cellules d’un organe. Grâce à des dispositifs de microfluidique, les chercheurs ont pu ajouter une vascularisation artificielle et, dans le cas du poumon, une respiration artificielle. Progressivement, ils étendent ces techniques à d’autres organes: intestin, foie, rein, peau…  

Premier spin-off de l’institut Wyss

Sur cette base, en janvier 2015, 18 chercheurs du groupe de Donald Ingber créent le premier spin-off de l’Institut Wyss pour industrialiser ces technologies. Soutenue par des investisseurs comme NanoDimension, Loreda (family office de Hansjörg Wyss), le Founders Fund ou l’Hôpital Cedars-Sinaï, l’entreprise multiplie les collaborations avec Roche, AstraZeneca, Takeda et Johnson & Johnson. Emulate devrait générer plus de 10 millions de dollars de revenus cette année. La suite s’annonce prometteuse. Les organs-on-chips permettent en effet de tester aussi des bactéries pour étudier les mécanismes d’une infection ou des produits chimiques pour évaluer leurs risques. De plus, ils ont un gros potentiel dans la médecine personnalisée. Il est possible de cultiver les cellules extraites d’un patient afin de savoir comment lui, en particulier, réagit à un traitement.

Du point de vue des expérimentations animales, un accord récent avec l’agence de santé américaine FDA dessine l’avenir. Car si  ces technologies démontrent leur efficacité en particulier à prédire l’absence d’effets secondaires d’un médicament (ou d’un autre produit), cela ouvre la voie pour que les agences de sécurité sanitaire n’aient plus à exiger des tests de toxicologie sur les animaux avant d’autoriser des essais chez l’homme. 

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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