Bilan

Une mission: skier à tout prix

Tous les matins, l’équipe du domaine valaisan effectue une course contre la montre pour préparer et sécuriser les pistes. Immersion dans les coulisses de Crans-Montana.

Les skieurs peuvent profiter de 140 km de poudreuse.

Crédits: Crédits photos: François Wavre & Julie Müller



(Version magazine) Loisir hivernal indétrônable, longtemps considéré comme sport national, le ski continue d’attirer jusqu’à 15'000 skieurs journaliers dans les grands domaines tels que celui de Crans-Montana. Bien que la crise sanitaire ait provoqué un décrochage de 30 à 50% au niveau des fréquentations de Noël, l’activité de la station valaisanne se poursuit comme à l’accoutumée. 

Des milliers de personnes se succèdent et paient le plus souvent le prix fort (89 francs) pour profiter des 140 km de poudreuse. Un tarif jugé excessif par certains mais pourtant à la hauteur des coûts d’exploitation du domaine: soit 250'000 francs par jour (source Remontées Mécaniques Suisses). Ces derniers comprennent notamment les frais de préparation (41'000 fr.), de sécurisation (16'000 fr.) et d’enneigement (43'000 fr.) des pistes, ceux des installations de remontées mécaniques (120'000 fr.) mais aussi du marketing et des services centraux (30'000 fr.).

Néanmoins consciente des attentes de la clientèle en matière de forfait, la société des Remontées Mécaniques de Crans-Montana (CMA) a finalement opté en 2019 pour un système de prix évolutifs, variant selon la demande. A l’image des billets des compagnies aériennes, le pass journalier acheté en ligne, à l’avance et non remboursable, varie alors jusqu’à 6 fois moins cher que le tarif affiché aux caisses.

«Il est de plus en plus difficile d’anticiper la spontanéité des clients, même sur des périodes habituelles de forte affluence, mais notre stratégie de commercialisation atypique fonctionne. Nous avons entre 20 et 40% d’achats en ligne par rapport aux 10% que frôle la concurrence», souligne Maxime Cottet, directeur de CMA. Grâce à cette tarification dynamique, la fréquentation des pistes est davantage prévisible et permet de diminuer, lorsque c’est nécessaire, les prix, l’amplitude horaire ainsi que le nombre d’installations ouvertes.

Mais s’il y a bien un poste de dépenses important dont CMA ne peut se défaire, ce sont ses ressources humaines. Dameurs, patrouilleurs, techniciens...Pendant les 120 jours que dure la saison, des centaines de professionnels s’affairent dans l’ombre de la nuit pour offrir un domaine skiable prêt à l’emploi dès les premières heures de la matinée. Gestion du temps, des risques mais aussi des aléas techniques ou naturels font ainsi partie de leur quotidien.


Crans-Montana en chiffres

  • 365 jours d’ouverture par an
  • 120 jours d’exploitation (saison hiver)
  • 15'000 skieurs journaliers (record)
  • 140 km de pistes balisées
  • 61 pistes de ski tous niveaux
  • 300 employés saisonniers
  • 1'500 à 3'000 mètres d’altitude

(Version digitale / bonus web) Immersion dans les coulisses de Crans-Montana

Dans le silence de la station encore endormie de Crans-Montana, un groupe en tenue de ski s’affaire près de la télécabine des Violettes. Patrouilleurs et responsables des remontées mécaniques y sont réunis et attendent dans le calme et la discipline. Sur les coups de 06h45, telle une chorégraphie orchestrée, tout le monde prend place et s’envole à 2’220 mètres d’altitude pour rejoindre les pistes encore fermées. 

Durant les dix minutes d'ascension nocturne, le froid s’engouffre par la fenêtre des cabines, enveloppant l’équipage d’une douce sensation de quiétude. A mesure que l’on grimpe dans les nuages, quelques détonations se font entendre et nous tirent d’un spectacle composé de neige et de sapins. Le téléminage (téléski guidé à distance) a envoyé des décharges toute la nuit et provoque à présent ses dernières secousses. 

Mais c’est maintenant au tour des patrouilleurs de déstabiliser le manteau neigeux. 06h55, la télécabine s’arrête et d’un coup, le rythme s’accélère. A vive allure, les patrouilleurs se dirigent d’un pas décidé vers le poste de secours pour y recevoir les instructions de Lionel, chef-adjoint du secteur Violettes/Plaine Morte ce lundi matin. Pas une minute à perdre, le temps est compté, le domaine doit être prêt, sécurisé et ouvert à 08h45. Une course contre la montre commence pour l’équipe de Crans-Montana (CMA).

L’art de miner un domaine

A peine arrivé dans le vestiaire des patrouilleurs, le groupe se disperse et chacun rejoint son casier pour récupérer son attirail. Pendant que Lionel récapitule les binômes de patrouille, les zones de cheminements et les points de tirs, les sacs à dos munis d’ABS (airbags) sont préparés en vitesse par l’équipe et se remplissent à vue d'œil: pelle, sonde, allumettes bengales...

S’ajoutent à cela des mètres déroulés d’une précieuse cordelette jaune qui permettra de garder un lien entre le mineur et sa charge explosive lorsque celle-ci aura besoin d’être déplacée ou récupérée. Mais le plus important manque encore à l’appel: les fameuses mines. 

Afin de sécuriser le domaine skiable et éviter des avalanches comme dernièrement dans les stations voisines, les pisteurs doivent déstabiliser le manteau neigeux avec ces mines à des endroits stratégiques.

«180 plus exactement. Tous ne sont pas minés, tout dépend du ressenti du patrouilleur et de l’évolution de la neige sur le terrain. On dose sur le moment», précise Lionel qui motive en même temps ses troupes.

Bien que les zones de minage soient les mêmes chaque matin (des photos plastifiées les cartographient précisément), le risque zéro n’existe pas pour ces professionnels du terrain. Après allumage, une munition laisse environ 1min30 de délai aux pisteurs pour quitter la zone mais la perte d’un ski en cours de route ou le recouvrement jusqu’à la taille lors d’une coulée font partie des aléas fréquents de leur métier.

07h00. Une fois les sacs remplis, l’équipe se rend dans une pièce à l'abri des regards. A l’intérieur, un coffre-fort bourré de Tovex, autrement dit de mines, est pris d’assaut. Les patrouilleurs s’emparent chacun de plusieurs bâtons de gels explosifs, dans lesquels se trouve un détonateur, et y enfilent deux mèches d’allumage. Le groupe de jeunes hommes et femmes travaille vite et bien, imperturbables, pas même les radios grésillantes accrochées à leur buste ne les déconcentrent. Enfin parés et équipés, l’heure est venue de partir en mission. L’un après l’autre, ils empoignent leurs skis et c’est parti pour une heure de minage par -10°C.

Savoir gérer l’ingérable

H-1 ¾. La course contre le temps et les éléments naturels est lancée. Les patrouilleurs sont lâchés mais Lionel n’en a pas fini pour autant. Bien au contraire, son rôle de chef-adjoint est plus que jamais nécessaire. Multitâche, ce Genevois de 45 ans doit avoir des yeux et des oreilles partout. 

«Ma journée commence en réalité la veille, lorsque je prépare la météo, les doses d’explosifs et l’organisation du lendemain. Mon travail consiste surtout à gérer et diriger les dameurs, les pisteurs, informer la technique et la centrale des avancées. C’est une pression de tous les instants mais avec l’expérience, on communique mieux avec ses collègues et on gagne en efficacité car si un seul maillon de la chaîne se casse, 5 minutes de retard repoussent ensuite de 40 minutes l’ouverture des pistes», souligne-t-il, tout en inscrivant des données sur un tableau blanc.

En place depuis six ans et à la tête d’une équipe de neuf personnes, Lionel sait de quoi il parle. Il présente son tableau qui paraît simple au premier abord mais qui sert en réalité de véritable outil stratégique: «Toute l’information principale de l’opération se trouve sur ce tableau. Planning de minage, commandes de matériel en attente, planning du personnel, données sur les coupes de neige recueillies par les pisteurs...tout est résumé ici.» 

Soudain, un appel radio de la centrale venant aux nouvelles le coupe dans son explication. Il est déjà 07h30 et le minage prend du retard. La faute aux 40 centimètres de neige tombés durant la nuit au lieu des 15 de prévus initialement. Les retards et les imprévus sont la norme du quotidien. C’est pourquoi la préparation d’un domaine skiable requiert une communication infaillible. En tant que relais de l’information interne (via un groupe WhatsApp ou directement par radio) mais également externe en donnant des renseignements aux clients, la centrale joue ainsi un rôle primordial.

Dehors, dans le brouillard de la nuit, un vacarme provoque l’agitation. Lionel sort en passant par l’atelier de réparation. Hormis les détonations retentissantes dans toute la vallée, donnant l’impression de se trouver sur un champ de bataille, le seul bruit audible est celui de trois imposantes dameuses de retour au hangar. Habituellement organisé par tournus (16h-24h ou 23h-7h), le passage des dameuses s’est exceptionnellement prolongé du fait des fortes chutes de neige.

Les conducteurs terminent donc leur service, habitués eux aussi à gérer la pression et les imprévus. Au volant de machines coûtant entre 400’000 et 600’000 francs, ces hommes doivent damer en pente, dans la pénombre et par tous temps, coûte que coûte. Lionel fait le bilan avec eux.

De retour au chaud, Lionel doit à présent s’occuper de la piste reliant les Violettes au point culminant du domaine (3’000 mètres), le glacier de la Plaine Morte. Temporairement fermée à cause de la météo, cette zone doit d’ores et déjà être minée afin d’être opérationnelle le lendemain. 

Au pied du Funitel (télécabine du glacier), le responsable de la salle des commandes, Didier*, annonce le programme: «A mes côtés, deux patrouilleurs vont s’arrêter au pylône 2, descendre en rappel pour le minage, puis un machiniste sera déposé tout en haut afin de commencer un damage sur le plateau.» Une procédure assez rare sur les 120 jours d’exploitation du domaine mais qui permet notamment d’accéder facilement à des endroits difficiles voire dangereux à pied. C’est donc une nouvelle fois que des patrouilleurs partent en mission, munitions dans le sac et cette fois-ci accompagnés du lever du jour.

Une fourmilière en altitude

07h50. Tandis que le reste du personnel des Violettes monte à son tour en télécabine, l’écart entre l’heure d’ouverture prévue et celle estimée se creuse. La quantité de neige ralentit la progression des patrouilleurs.

La centrale indique sur le groupe WhatsApp de tous les collaborateurs une ouverture décalée à 09h30, et ce, au grand désarroi de l’équipe qui se démène depuis une heure. Dix minutes plus tard, munis de skis ou en bleu de travail, le personnel des restaurants, des écoles de ski ou encore d’exploitation des remontées mécaniques fait son apparition en masse.

En flux continu, la cinquantaine d’employés se répartit en un quart de secondes dans la fourmilière des Violettes et rejoint son poste dans une mécanique bien huilée. Le jeune Adrien, technicien pour une quatrième saison à CMA, est quant à lui déjà sur le pont depuis un moment: «La priorité le matin est de réaliser toute une série de tests sécuritaires sur l’ensemble des installations mécaniques.

Le but est de détecter au plus vite d’éventuelles pannes et de les régler rapidement avant l’ouverture.» Des pannes qui sont malgré tout le lot quotidien des remontées mécaniques et de leurs employés.

«Le stress de retarder l’ouverture ou de bloquer les clients est fréquent et met une certaine pression sur nos épaules. Malgré tout, c’est un métier de passion, l’adrénaline nous dope, surtout lorsque l’on monte en haut d’un pylône pour le réparer à 10 mètres au-dessus du sol», témoigne Adrien, interrompu par sa radio. Appelé en urgence, il doit se rendre au sous-sol pour évaluer l’état du moteur, du câblage ainsi que le niveau d’huile. Au pas de course, le technicien s’éloigne.

Le calme après la tempête

10h. Les patrouilleurs ont terminé de sécuriser, baliser et tester les pistes. Le go est donné à la centrale. Les remontées mécaniques donnent à leur tour leur confirmation que tout est en règle. Après quelques échanges radiophoniques, le domaine skiable est désormais opérationnel au grand soulagement de toutes les équipes.

Les premiers skieurs ne se font pas attendre et foulent en nombre les pistes de ski sous un soleil radieux. Avec des journées de travail de 10 à 12 heures, les professionnels de l’ombre continuent quant à eux d'œuvrer de leur côté mais à un rythme moins soutenu. «Nous, patrouilleurs, sommes chargés de l’évacuation des blessés, de la surveillance, et si nous avons du temps, de nous former entre collègues avec l’aide de la technique», décrit Lionel, chef-adjoint du secteur.

Malheureusement, ce jour-là le temps s’avère une denrée rare. Afin d’élaguer les zones à risque de la Plaine Morte (piste fermée), un hélicoptère est dépêché sur place. Lionel attend le moment propice pour voler puis s’installe dans l’appareil, à côté du pilote, pour lui indiquer où se positionner par rapport au flanc de montagne. Les hélices démarrent peu à peu, soulevant la neige au sol pour finalement la projeter violemment sur le hangar. 

Une fois dans les airs, Lionel doit faire preuve d'adaptabilité: «La difficulté c’est que tout s'aplanit vu d’en haut, ce n’est pas la même vision que depuis le sol et il est important de viser juste lorsque l’on balance une mine.» Et «balancer» est le terme adéquat pour décrire l’exercice en question. 

Depuis l’hélicoptère, les charges de 5 kilos (soit le double des manuelles) sont déclenchées électroniquement puis littéralement larguées par le pas de porte. L’équipe a alors seulement deux minutes pour s’éloigner des lieux et répéter l’action plus loin. Coût de l’opération: 60 francs par charge explosive.

Un coût qui vaut son pesant d’or, comme l’explique Maxime Cottet, directeur général de CMA. «Elles ne sont pas en vente libre, nous les achetons à la Société suisse des explosifs. Nous devons les contingenter car si à la fin de la saison il nous en reste, nous devrons éliminer les stocks, ce qui veut dire perdre de l’argent», indique l’homme en poste depuis un an et demi. 

En repérage sur le terrain, il vient lui aussi constater des efforts de ses collaborateurs: «Gérer un domaine skiable aujourd’hui est complexe car il y a des années sans neige, une baisse continue du nombre de journées skieurs et désormais le covid. Nous avons la chance de pouvoir faire fonctionner nos remontées mécaniques mais les efforts pour proposer un produit commercial correct tout en restant bon gestionnaire sont colossaux.»

Maxime Cottet affiche un demi-sourire malgré toutes ces complications. «On peut dire que nos objectifs de ventes d’abonnements ont été atteints à peu près à 85% l’an dernier, ce qui est positif. Au niveau des cartes journalières par contre, malgré un prix dynamique et attractif variant selon la demande, nous pâtissons de l’incertitude liée au covid», dépeint le directeur.

Un tableau qui s’est assombri durant les vacances de Noël avec 30% à 50% de fréquentation de moins par rapport à 2019. Néanmoins, Maxime et son équipe se veulent optimistes et attendent patiemment les vacances de février, d’ordinaire chargées, pour donner la tendance de 2021. 

D’ici là, chacun va revenir à son poste afin d’offrir jour après jour des pistes impeccables aux clients de Crans-Montana. Tour à tour, Maxime redescend à ski à son bureau pour gérer les urgences administratives, Adrien s’occupe de réparer une panne électrique sur le télécabine, les patrouilleurs terminent leur journée et effectuent leur dernière ronde, Lionel prépare l’opération du lendemain et enfin la radio de la centrale va pouvoir s’éteindre le temps d’une nuit: «Centrale à Violette, terminé pour aujourd’hui»

*Prénom d’emprunt

Mullerjulieweb
Julie Müller

Journaliste à Bilan

Lui écrire

Du Chili à la Corée du Sud en passant par l'Egypte, quand cette jeune journaliste de Bilan, férue de voyages, n'explore pas les quatre coins de la planète, elle exerce son autre passion: l'écriture. Après avoir consacré la plupart de ses étés à des stages dans les rédactions de Suisse romande (entre autres 20 minutes, Tribune de Genève, L'Agefi et le Temps), la Genevoise s'est arrêtée deux ans à Neuchâtel pour obtenir son Master en journalisme. A présent bien installée dans les rangs de Bilan, elle aiguise ses armes en écrivant pour le magazine et bilan.ch Curieuse, son champ d'action se veut à peu près aussi vaste que celui de l'économie: Management, innovation, luxe, entreprises, immobilier...

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