Bilan

Tourisme spatial, mine d’or de demain ou simple brassage d’air ?

Le tourisme de l'espace prend son élan pour débarquer d'ici quelques mois sur le marché mondial. Mais si ces sociétés promettent «la Lune», certaines limites techniques, financières ou encore écologiques pourraient bien freiner leurs ambitions.

Dans le désert chilien, à l’Observatoire Austral Européen, on ne trouve personne aux alentours, sinon des milliers d'étoiles.

Crédits: SM

Il n’y a qu’à voir l’engouement populaire qu’a provoqué la diffusion de la photo d’un trou noir mercredi, pour se rendre compte que l’espace fascine encore et toujours. A tel point que certains ont décidé d’en faire leur business. Une nouvelle offre de voyage appelée tourisme spatial.

Le tourisme de l’espace décolle

Cette année 2019 sera cruciale pour le développement du tourisme de l’espace. En trois mois déjà, le secteur a connu plusieurs avancées majeures. En janvier, c’est la fusée Blue Origin de Jeff Bezos, le patron d’Amazon, qui au bout du dixième essai a réussi à dépasser les 100 km désignant la frontière de l’espace. En février, c’est au tour de Virgin Galactic, le vaisseau de son principal concurrent Richard Branson de briller. Deux pilotes et leur première passagère ont ainsi effectué le trajet d’une quarantaine de minutes sans encombre.

Enfin, le mois de mars a été marqué par le succès d’Elon Musk et sa capsule Crew Dragon de Space X lors d’une démonstration. Le milliardaire espère sans plus tarder lancer cet été ses premiers humains sur orbite. Un coup d’accélérateur du secteur, qui a donné des ailes au genevois Boris Otter, conseiller en tourisme spatial. Ce dernier vient de créer l’association Swiss Space Tourism et crie haut et fort être le prochain suisse à aller dans l’espace. Mais pas tout seul. Dès aujourd’hui, le passionné du grand vide met au concours parmi ses futurs adhérents, cinq places pour partir avec lui, et ce, pour la modique somme de 100 francs, prix de la cotisation.

Mais peut-on croire à ce tourisme qui émerge et qui pour l’instant nous vend du rêve ? Les experts de la banque UBS en sont convaincus. Selon un rapport d’UBS publié le mois dernier, l’aérospatial pourrait même concurrencer d’ici une dizaine d’années les vols long-courriers des compagnies aériennes. Les spécialistes évaluent ce marché en devenir à 3 milliards de dollars d’ici 2030.

Un point de vue que partage Daria Robinson, astrophysicienne ayant travaillé pour le Programme Spatial Européen. « Beaucoup de gens étaient sceptiques à l’époque, raconte-t-elle. Personne ne se doutait de l’ampleur que prendrait cette commercialisation de l’espace. Seuls les Etats-Unis se sont donnés les moyens de réussir et maintenant, on assiste à un véritable boom des stations, modules et habitats gonflables en tout genre.»

Un essor notamment dû aux visionnaires qui ont investis des millions d’après elle. Investir c’est ce qu’a fait également la société Orion Span, qui prévoit d’offrir pour 7,7 millions d’euros un voyage de 12 jours dans le premier hôtel de luxe spatial, dès 2022. A son tour, la Russie tente de se faire sa place parmi cette concurrence américaine. En effet, deux touristes devraient prendre place prochainement à bord du vaisseau russe Soyouz, afin d’effectuer un voyage vers la station spatiale internationale ISS.

Les bases fleurissent sur Terre

A son niveau, la Chine a de son côté, construit une base touristique de simulation sur Mars. La ville chinoise de Mang’ai, ressemblant comme deux gouttes d’eau à la planète rouge, souhaite à travers ce projet à 22,3 millions de dollars, «éduquer et divertir le public» mais également rattraper son retard dans le domaine spatial.

Pour ce qui est du projet commercial, le plus abouti en termes de tourisme de l’espace est sans nul doute Virgin Galactic. Avec plus de 650 personnes sur liste d’attente, dont Richard Branson lui-même, la base située dans le désert du Nouveau Mexique est fin prête à recevoir ses «futurs astronautes». 

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C’est au détour d’une conférence à l’Ecole Hôtelière de Lausanne (EHL), fin mars, que Martijn Brouwer, responsable de la partie touristique chez Virgin Galactic, a présenté le concept: «plus qu’un voyage, nous offrons une expérience». Pour avoir la chance de faire partie de l’équipage d’un vol suborbital Virgin Galactic, le client débourse certes 250'000 dollars, mais cela comprend une formation de 6 mois qui s’intensifie lors des jours précédents le départ et fait d’eux de véritables astronautes.

Accompagnés de leur famille, les clients côtoient sur le camp pendant plusieurs jours, ingénieurs, pilotes ou techniciens et une communauté se crée. Mais pour que cela fonctionne les conditions d’accueil doivent être idéales. D’où la venue de Martijn Brouwer à l’EHL. «Une grande partie de notre projet repose sur l’accueil des astronautes, et Virgin Galactic n’y arrivera pas tout seul, indique-t-il. Nous avons besoin de personnes qui comprennent ce qu’est l’expérience client et qu’on introduise une culture de service sur notre base.»

En plein désert, la dimension hôtelière est pour le moment inexistante. Néanmoins, Martijn Brouwer y travaille et a lancé un appel aux talents pour relever ce défi. Un défi qui va au-delà du service traditionnel. «Il faudra adopter un rôle de confident pour les invités, poursuit-il. Les familles qui voyagent avec le futur astronaute auront besoin de quelqu’un de référence sur place. Bien plus qu’un poste d’accueil, c’est du coaching.»

La Suisse, plus impliquée qu’on ne le pense

Ainsi, une culture du service, élément clé du tourisme spatial, doit encore être injectée pour que l’expérience fonctionne. «Je trouve intéressant de souligner le rôle discret mais important que peut jouer l’EHL dans ce secteur, déclare Sherif Mamdouh, responsable de la communication de l’Ecole Hôtelière de Lausanne. Que ce soit en faisant venir Virgin Galactic chez nous, ou en proposant des cours sur le sujet dans un avenir proche, l’école formera la prochaine génération à ce nouveau métier de l’accueil.»

Lausanne possède également une autre école de poids pour l’aider à se révéler dans ce secteur: L’EPFL. Une poignée de chercheurs vient d’ailleurs de présenter ses résultats de recherche sur l’établissement d’une base spatiale durable et autonome sur Mars. «Le premier objectif de cette base n’est pas touristique mais à terme, il pourrait le devenir», précise Anne-Marlène Ruëde, co-auteure de l’étude.

Crédits: EPFL 2019

A l’aide d’un système de grue spatiale qui transporterait 22 tonnes sur Mars, et un dôme de glace pour se protéger des radiations cosmiques, la base pourrait petit à petit s’agrandir selon la jeune femme. «Des personnes pourraient être transportées tous les neuf mois, affirme Claudio Leonardi, chargé de cours à l’EPFL et co-auteur de la recherche. Il nous aura fallu deux ans pour imaginer une façon de survivre dans cet environnement polaire extrême.»

A son échelle, l’EPFL explore l’espace notamment à travers l’architecture de projets de ce type, mais aussi avec la fabrication de petites fusées au Space center de l’école. Une implication de la Suisse dans cette nouvelle forme de tourisme qui est non négligeable selon l’astrophysicienne Daria Robinson. «On pense que c’est un petit pays qui n’investit pas assez dans ce secteur, mais justement c’est ce qui fait sa force, explique-t-elle. Les suisses ont une flexibilité que peu ont. L’Agence spatiale européenne par exemple est surchargée, alors qu’ici, vu l’agenda, on a les moyens et le temps de faire les choses.»

La route sera encore longue

Malgré ces progrès dans le domaine, tout ne sera pas si simple pour les pionniers du tourisme spatial. Mis à part les multiples autorisations gouvernementales encore en attente, d’autres freins se mettent au travers de l’expansion de ce secteur.

A commencer par le facteur écologique. «En termes de valeurs de la société, quand on voit la jeune génération qui accorde beaucoup d’importance à l’éthique écologique, ces voyages de l’espace extrêmement polluants risquent de ne pas plaire à tout le monde, commente Lohyd Terrier, professeur de psychologie à l’EHL. Et paradoxalement, c’est en voyant la Terre depuis là-haut qu’on se rend compte de sa fragilité et qu’on est poussé à agir pour la protéger.»

Prise de conscience ou problème écologique, il faudra choisir son camp. Une chose est sûre, pour ce marché de niche il sera dur de convaincre tout le monde. Autre élément qui pourrait contrecarrer les projets de Space X & Co: l’aspect sécuritaire. On se rappelle notamment du vaisseau Virgin Galactic qui s’est écrasé en plein vol, en 2014, tuant l’un de ses deux pilotes. De quoi refroidir les ardeurs de certains, selon Reza Etemad, professeur de marketing à l’EHL.

Pour Claudio Leonardi, chargé de cours à l’EPFL, il existe une multitude de difficultés que l’on sous-estime. «En premier lieu il y a un risque pour la santé, du fait des rayonnements cosmiques qui exercent une pression très importante sur l’humain, énonce-t-il. Ensuite tous les calculs et les mathématiques qu’il faut réaliser pour chaque mission vont coûter des sommes astronomiques.»

Mais ce n’est pas tout. «Il y a beaucoup d’inconnues techniques et financières, ajoute le professeur. Si la mission Apollo à l’époque, avait coûté 125 milliards, soit une petite fortune, aujourd’hui, les technologies sont encore plus coûteuses car plus élaborées.» Claudio Leonardi continu malgré tout d’espérer que tout comme Elon Musk le laisse à croire, le voyage sur Mars sera bientôt possible. Mais comment ? Réponse dans les prochains mois.


Mais pourquoi est-on attiré par l'espace?

Les experts de la société Virgin Galactic ont tenté de mieux comprendre les raisons de l’attrait de leur clientèle pour l’espace. En résulte 4 profils types. Tout d’abord, les rêveurs, qui ont toujours été fascinés par la magie du grand vide et veulent s’approcher au plus près des étoiles. Puis les pilotes, qui n’ont jamais conduit de vaisseau spatial mais sont passionnés par la conduite et souhaite découvrir un nouveau type d’engin. Ensuite, ceux qui accordent de la valeur à cette expérience et l’ont mis sur leur bucket list. Enfin, ceux qui désirent changer d’état d’esprit et de vie par le biais de ce voyage extraordinaire.

Du point de vue de Reza Etemad, professeur de marketing à l’EHL, cet attrait se résume à l’attirance vers des expériences uniques. «De nos jours, les touristes cherchent une vraie immersion, affirme-t-il, quelque chose d’expérimental comme plus-value.» Son collègue, Lohyd Terrier, professeur de psychologie à l’EHL, pense quant à lui que l’attirance pour l’espace relève d’une quête de sens. «Cette expérience complètement nouvelle, offre à ces voyageurs la possibilité d’être quelqu’un d’autre pendant une journée, décrit-il. Si la profession d’astronaute est souvent perçue comme un rêve très éloigné, aujourd’hui les côtoyer et en devenir un à son tour est à la portée de tous. C’est une sorte de voyage personnel voire une prise de conscience spirituelle.»

Sherif Mamdouh, responsable communication à l’EHL et passionné du domaine, avait lui-même tenté un voyage en conditions extrêmes dans le désert chilien, à l’Observatoire Austral Européen. «Tout comme moi, je pense que la nouvelle génération consomme le voyage différemment de nos jours, commente-t-il. Il y a une vision très humaniste à vouloir étendre la présence humaine au-delà de la Terre et nous n’en sommes qu’aux premiers balbutiements de cette quête spatiale démocratisée.»

Pour sa part, Claudio Leonardi, chargé de cours à l'EPFL, est convaincu que les futurs voyageurs ont une vision étriquée de l’immensité que l’on a au-dessus de nous. La faute aux multiples films et séries qui nous donnent une fausse image de la réalité spatiale. Les touristes risquent donc d’être bien plus surpris qu’ils ne peuvent le penser par ce qui les attend.  

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Julie Müller

Journaliste

Lui écrire

Du Chili à la Corée du Sud, en passant par Neuchâtel pour effectuer ses deux ans de Master en journalisme, Julie Müller dépose à présent ses valises à Genève pour réaliser un stage chez Bilan. Quand cette férue de voyages ne parcourt pas le monde, elle se débrouille pour dégoter des stages dans les rédactions de Suisse romande. Tribune de Genève, 24 Heures, L'Agefi, Newsexpress ou encore Le Temps lui ont déjà ouvert leurs portes. Formée à tous types de médias elle tente peu à peu de se spécialiser dans la presse écrite économique.

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