Bilan

Tinder: la révolution sexuelle de la génération Y

L’application de rencontres qui explore les données de Facebook est devenu un phénomène de société en 17 mois d’existence. Plus d'un milliard de contacts établis grâce à un algorithme magique. Décryptage.
  • L'application scanne les profils géolocalisés à proximité et explore les données disponibles sur Facebook.

  • Tada! (air de clairon) "It's a match". Les deux utilisateurs se sont sélectionnés à l'aveugle et peuvent établir le contact.

  • Lancée en septembre 2012, l'application Tinder connaît une croissance phénomènale, avec le jalon d'un milliard de mises en contat - matches - franchi en mars 2014.

  • Les fondateurs de Tinder, Justin Mateen (à gauche) et Sean Rad ont grandi en Californie.

  • Justin Mateen (à gauche) avec Whitney Wolfe de Tinder et Sean Rad en compagnie de Connie Anne Phillips de Glamour lors d'une party organisée à Hollywood par le magazine en l'honneur de Tinder. 

  • Vers la gauche (left swipe), le candidat est éjecté, vers la droite (right swipe), il est retenu.

  • Tinderella, détournement de Cinderella (Cendrillon) cherche un prince charmant sur son iPhone.

  • D'ores et déjà phénomène de société, Tinder a ses entrées chez Futurama.

  • Pauvre Bob l'Eponge, il peine à nouer des contacts sur Tinder.

“Je suis inscrite sur Tinder depuis novembre dernier. Leur algorithme est incroyable. Je ne sais pas comment ils font, je n’ai pas encore rencontré un seul mec crétin ou moche. Le niveau de formation est toujours équivalent et les intérêts, en commun”, témoigne Isabelle* 26 ans. Ravissante, cette pétillante jeune fille n’aurait jamais pensé s’inscrire sur un site de rencontres ordinaire. Mais Tinder, c’est différent. “C’est un réseau social avec une dimension drague en bonus.”

Résultat des courses? “J’ai fait des rencontres toujours intéressantes, dont la majorité ont été consommées de manière très agréable. Parfois, le déroulement répétitif de ces “Tinder dates” me déprime. Mais l’application offre un formidable potentiel de contacts avec des mecs super que je ne rencontre jamais dans la vraie vie. Du coup, les avantages l’emportent sur les inconvénients.”

“Je te laisse, mon plan cul arrive à 18h34 à la gare.” La génération Tinder.  

 

“Tinder is how people meet. It’s real life, but better.” (Tinder est la façon dont les gens se rencontrent. C’est la vraie vie, mais en mieux.) Le slogan ne pouvait être mieux trouvé pour cette application qui scanne les profils des utilisateurs géolocalisés. A la différence de l’application gay Grindr, par exemple, Tinder ne se limite pas à afficher les photos d’inscrits situés à proximité mais traite aussi les données stockées sur Facebook pour établir des correspondances. Il en résulte des contacts qui ont davantage de chance d’être concluants, ainsi qu’une plus grande adéquation entre ce que promet le profil et son propriétaire.

En 17 mois d’existence, Tinder est devenu un phénomène culturel, entérine Time Magazine. Quelques chiffres: le jalon d’un milliard de matches (contact réussi entre deux utilisateurs) a été franchi en mars, croissance phénoménale, il y avait à peine un million de matches en janvier 2013 et 500 millions en décembre dernier. L’application est utilisée en 24 langues. En Australie, quelque 5% de la population totale y est inscrite. Tinder garde cependant le silence sur le nombre de membres, ce qui rend difficile les comparaisons avec d’autres “dating app”.

Designer zurichois de 30 ans, Frederico* relate: "Je me suis inscrit en mars de l'année passée, il n'y avait pratiquement personne. Maintenant on s'amuse à "matcher" les mêmes filles avec mes collègues. Je suis sur Tinder parce que c'est drôle. C'est superficiel, mais très divertissant. C'est comme se retrouver dans un bar où il n’y aurait que des gens attrayants."

Un facilitateur de contacts

Quant à Patrick (39 ans), fraîchement débarqué sur le marché du célibat, il affiche le score enviable de 47 matches en seulement cinq semaines d’activité . “Tinder fonctionne comme un facilitateur de contacts. Je suis sidéré par la qualité des profils. Ces filles sont quasiment toutes jolies, un tiers est carrément canon. Elles sont sympa, drôles et cool. C’est du “friendly dating”. On se rencontre, ça n’engage à rien. C’est comme dans la vie, on tombe pas forcément amoureux. Mais les échanges débouchent sur des soirées sympa et on a envie de rester en relation. ”

Mais comment font-ils chez Tinder? Nous l’expliquions ici en novembre dernier dans un article qui figure dans le top 10 des papiers les plus lus de 2013. Illustration avec ce clip publicitaire mis en ligne par Tinder.

Tinder - #ItStartsHere from Tinder on Vimeo.

Comme tout le monde le sait maintenant, l’utilisateur s’inscrit sur Tinder à partir de Facebook (oui, il est obligatoire d’y avoir un compte). L’algorithme explore alors les données disponibles sur le réseau social et propose à l’utilisateur des profils à une distance raisonnable qui ont des intérêts et un Facebook Friend en commun.

L’utilisateur consulte la liste et “swipe”. C’est le coup de génie des fondateurs. “Swipe right” ou “swipe left” sont des expressions qui ont déjà rejoint le langage courant. On retient ou élimine les candidats en glissant le doigt vers la droite ou la gauche. Le sentiment jouissif et valorisant que ce geste procure a inspiré au réalisateur danois Rolf Glumsoe Nielsen une vidéo hilarante et virale. Lorsque que deux utilisateurs se sont sélectionnés à l’aveugle, il y a “match”, une annonce accompagnée d’un petit air de clairon.

Par son approche ludique, Tinder a remisé au musée ces sites de rencontres qui vous réclament une bio interminable avec vos hobbies, le nombre d’enfants souhaité et un plan de vie qui court jusqu’à la retraite. Des sites qui en outre ostracisent les singles déjà parents.

Ce passe-temps addictif s’apparente à un shopping dans un immense magasin de profils. Pas besoin d’être à la recherche d’une rencontre amoureuse pour jouer. “Il n’est même pas si grave de rester sans match, parce qu’il est tellement drôle de “swiper”, glisse le cofondateur Sean Rad à Time Magazine.

“Sur les sites traditionnels, vous rencontrez beaucoup de gens complètement désespérés. Vous l’êtes souvent aussi vous-mêmes, d’ailleurs. Les gens souffrent de ne pas être en couple ce qui pèse sur les échanges”, dit Lisa*, 25 ans.

Les témoignages similaires à celui de Lisa abondent.  “J’avais rendez-vous avec un type de Meetic. J’entre dans le café, un beau type… il se lève pour rejoindre une amie à l’extérieur. J’attrape mon portable, j’appelle mon contact. Au fond de la salle, un téléphone sonne chez un mec affreux. Il a 20 ans et 20 kilos de plus que sur la photo Meetic. Je suis tétanisée.” 

Une situation impossible avec Tinder car l’application repose sur les données réunies par Facebook estampillées “vraie vie”. Comme nous le démontrions dans un précédent article, Facebook est devenu un annuaire universel où les connections de chacun valident la véracité des données. Vous ne pouvez pas mentir sur votre job, votre apparence ou votre sociabilité à 300 amis. Ou alors, vous n’en avez pas et c’est louche.

"Je te laisse, mon plan cul arrive à 18h34 à la gare." La génération Tinder.

 

L’application séduit aussi nombre de célébrités. Ce mois-ci, Tinder a annoncé que leurs profils vont être vérifiés et certifiés par la marque, dans une démarche similaire à celle de Twitter, afin d’éviter l’usurpation d’identité. Tinder a déjà pour fan Lindsay Lohan ou Ashton Kutcher, rapporte la presse people.  

Au départ, quelque 90% des utilisateurs de Tinder étaient âgés de 18 et 24 ans, une proportion qui est aujourd’hui descendue à quelque 50%, à mesure que l’application devient une tendance “mainstream”.

Comme le dit l’acteur Kevin Bacon dans un clip “Les années 80 expliquée aux Millenials”: “Pour sortir avec une fille, il fallait l’appeler au téléphone chez elle. Vous deviez discuter vingt minutes avec sa mère avant de pouvoir lui parler. Et une fois qu’elle vous a laissé tomber, vous ne pouviez pas l’éjecter par la gauche de l’écran et passer à la suivante.”

Tinder garde bien sûr le secret le plus total sur son algorithme. Sur le site communautaire quora.com, Alex Mark, un intervenant se présentant comme “Techstars Hackstar” analyse: “Les premiers profils présentés aboutissent presque toujours à des “matches”, ce qui vous incite à continuer à consulter des profils. Tinder met sans doute au sommet de la liste les utilisateurs qui vont ont déjà sélectionné.”

Algorithme et hypothèses 

Alex Mark émet deux autres hypothèses: “Tinder bat les autres applications dans le sens où il présente des gens attirants à d’autres gens attirants. L’application doit attribuer un quotient “d’attractivité” à ses utilisateurs. Si vous êtes catalogué “indésirable”, Tinder va mentir et vous indiquer qu’il n’y a personne d’intéressant à proximité - alors que c’est faux - de manière à vous chasser hors de l’app.”

“L’algorithme doit encore se baser sur le taux de “matches” établi par chacun. Il doit déceler si vous êtes quelqu’un qui dédaigne ceux qui vous apprécient (exigences trop élevées) ou quelqu’un qui aime trop de monde (standards trop bas). Dans les deux cas, Tinder vous place en pied de liste. Dans le premier, vous ne répondez jamais, aucun intérêt à vous placer au top. Dans le deuxième, la même personne ne doit pas apparaître au sommet des listes de tous vos amis et collègues.”

“Ca existe, le même truc pour les gays?” La génération Tinder.

Tinder a été fondée en septembre 2012 par deux Californiens, Sean Rad et Justin Mateen (27 ans chacun). Ceux-ci figurent dans la dernière édition des “30 Under 30” à suivre de Forbes. “Tout a commencé quand Justin a cherché un moyen de rencontrer des gens, car ce n’est pas le genre de gars qui sort beaucoup de chez lui.” Interviewé par Time Magazine, Sean Rad chambre gentiment son camarade Justin. Les deux jeunes hommes ont grandi à Beverly Hills puis se sont liés en 2004, alors qu’ils sont étudiants à l’Université de Californie du Sud (USC). 

Sean Rad doit à Tinder sa liaison avec Alexa, sa compagne actuelle, qui n’est autre que la fille de Michael Dell, le fondateur du groupe informatique du même nom et s’est associée à l’aventure de la start-up. Ses amis l’ont surnommée Tinderella, rapporte GQ US.

La société n’a pas encore développé de modèle de monétisation. Rad a déclaré à Techcrunch qu’une option serait d’offrir la possibilité payante de réintégrer dans sa liste des profils éjectés par mégarde. Car tout candidat “left swiped” disparaît à jamais.

Tinder a actuellement pour seul investisseur la firme de capital-risque IAC, un géant derrière les marque Expedia, Vimeo ou Ask.com. La firme contrôle aussi les plus grands sites de rencontres au monde, March.com, OKCupid, Chemistry.com, Meetic et le chinois Zhenai.

*Prénoms changés 

Mary Vacharidis
Mary Vakaridis

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste chez Bilan et community manager pour le site bilan.ch, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

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