Bilan

Sugar Babies: ces sites qui flirtent avec la prostitution

Après l'Amérique du Nord, SeekingArrangement a débarqué en Europe. Ce site qui propose à de jolies jeunes femmes de rencontrer des hommes riches a déjà enregistré plus de 350 Sugar Babies en Suisse. Mais la polémique enfle, certains dénonçant une prostitution déguisée.
  • Le site SeekingArrangement a débarqué récemment en Suisse.

    Crédits: Image: SeekingArrangement.com
  • Page d'accueil du site SeekingArrangement qui propose des rencontres et des relations "mutuellement avantageuses".

    Crédits: Image: SeekingArrangement.com

Elles sont déjà plus de 350 en Suisse en quelques semaines: plus de 350 jeunes femmes prêtes à rencontrer des hommes riches disposés à ouvrir le portefeuille pour passer du temps avec elles. Sugar Babies et Sugar Daddies: voilà le créneau sur lequel surfe SeekingArrangement, un site internet ouvert voici quelques mois aux Etats-Unis et qui vient de débarquer en Europe.

Certes, SeekingArrangement propose des rencontres sans filtre. Il est possible pour un abonné de 20 ans aux revenus modestes de rencontrer une jeune femme de sa génération et ayant des revenus similaires. Mais tout l'environnement du site favorise «les rencontres mutuellement avantageuses», selon le vocabulaire du site, entre des abonné(e)s dont les revenus doivent être précisément renseignés.

«Vous aider émotionnellement et financièrement»

Tout jusqu'aux dénominations: Sugar Babies, Sugar Daddies, Sugar Mommies,... Une terminologie évocatrice qui fournit un indice sur la cible des responsables de la plateforme: permettre aux jeunes désargenté(e)s de passer du temps avec des personnes dotées d'importants moyens financiers, en échange d'une récompense (argent, cadeaux, sorties). L'argument choc du site («vous aider à la fois émotionnellement et financièrement») laisse ainsi peu de place au doute.

 

En France, où l'encadrement légal de la prostitution est beaucoup plus strict et le proxénétisme sévèrement réprimé, l'irruption de ce site a suscité la polémique. Immédiatement, de nombreuses associations féministes ainsi que des organisations étudiantes ont dénoncé une forme de prostitution déguisée.

Si le phénomène a rapidement pris de l'ampleur chez nos voisins français (près de 8000 jeunes femmes inscrites début avril), il a désormais franchi le Jura. Certes, elles ne sont encore «que» 350 à revendiquer une résidence en Suisse. Mais le phénomène inquiète. Et les universités sont parmi les premières concernées: les étudiant(e)s sont jeunes, cultivé(e)s, souvent déconnecté(e)s géographiquement de leur milieu familial et ont des besoins d'argent importants.

Mais les réponses ne sont pas les mêmes: à Genève, «aucune campagne de prévention sur ce thème n'est menée: ce site internet ne cible pas les étudiant(e)s en particulier. Nous restons toutefois attentifs à ce genre de dérives potentielles, même s’il est important de rappeler que nos étudiant(e)s sont des adultes», répond Julie Michaud, attachée de presse de l'Unige. «Jusqu’à l’heure actuelle, l’Université de Fribourg n’a pas de politique particulière concernant ce site web ou des sites similaires. Naturellement, nous n’encourageons aucune personne d’utiliser de telles offres assimilables à la prostitution. Toutefois, l’Université est un lieu de formation et de travail fréquenté par des adultes; sans une raison spécifique et concrète, nous ne formulons pas de mises en garde à l’attention de nos étudiant(e)s au sujet de sites web spécifiques», répond pour sa part Daniel Schönmann, secrétaire général de l'Université de Fribourg.

Gare à la prévention qui devient pub

A Neuchâtel, aucune mesure particulière n'a été prise à ce jour pour avertir les étudiants des risques à s'inscrire sur ce site internet, selon le service communication. Isabel Perego, du service de l'égalité de l'Unine, reste attentive au phénomène: «La prostitution estudiantine est un phénomène préoccupant. Il n'est certes pas nouveau mais prend des formes différentes ces dernières années avec les sites web. D'autres sites proposaient d'ailleurs le même type de concept, mais avec ce nouveau site c'est plus clair: ça facilite donc, sans réellement changer le problème».

Pour elle, si une réponse devait être apportée, il faudrait qu'elle le soit au niveau national et non université par université. Mais elle reste mesurée sur l'impact d'une telle action: «Cela pourrait avoir l'effet inverse de celui recherché et faire de la pub pour ces sites. Il faudrait sans doute mieux orienter les étudiant(e)s dans le besoin vers les services sociaux des universités où des réponses ponctuelles ou de long terme pourront leur être apportées».

A Lausanne, la réponse apportée est similaire : « On ne peut pas interdire, mais on n’encourage pas non plus nos étudiants à faire cela, loin de là... Nous n’avons pas eu connaissance de cas d’inscription sur ce site encore, mais nous savons que certain(e)s étudiant(e)s se prostituent, car cela signifie des gains plus élevés. L’attrait financier reste la principale motivation. Si nous devions faire quelque chose contre ces sites, ce serait difficile car on nous accuserait d’être moralisateurs. Nous préférons aider les étudiants à trouver des solutions alternatives et des revenus qui leur permettent de vivre décemment », explique Gilberte Isler, responsable du service des affaires socio-culturelles à l’Unil.

Prostitution estudiantine et internet

L'irruption de ces sites internet pourrait toutefois modifier légèrement les codes de la prostitution étudiante. En 2010, dans leur travail intitulé La prostitution estudiantine en Suisse, Florence Moos et Tania Simoes, de la HETS Genève, notaient que «la prostitution estudiantine s’exerce principalement, selon nos sources, dans les logements privés ou par le biais d’agences d’escorts». De tels sites internet pourraient réduire à terme le rôle des agences d'escort.

Selon les deux auteures, l’émergence de l’Internet a facilité l’accès à la prostitution, aussi bien du côté des personnes qui se prostituent que de celui de la clientèle. Cet outil simplifie la pratique prostitutionnelle dans le sens où il n’est plus nécessaire d’aller dans la rue ou de poser une annonce dans un journal pour rencontrer la clientèle. Elles notent aussi que, grâce au web, «l’anonymat et le secret de l’activité sont préservés, ce qui représente un atout accrocheur compte tenu du statut de ces personnes en études».

Alors même que le phénomène SeekingArrangement est seulement naissant en Suisse, son succès outre-Atlantique a donné des idées: plusieurs plateformes similaires ont vu le jour depuis le début d'année 2014. Là-bas, la plupart des états interdit la prostitution: ce genre de site parvient à contourner la loi en restant suffisamment vague sur l'offre proposée. Reste donc à voir si elles arriveront jusqu'en Europe et si ce business model trouvera ici un terreau réceptif.

Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

Du même auteur:

Offshore, Consortium, paradis fiscal: des clefs pour comprendre
RUAG vend sa division Mechanical Engineering

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."