Bilan

Sous le dôme de fer numérique d’Israël

Les mêmes atouts qui ont fait d’Israël une «start-up nation» le hissent à la pointe de la cybersécurité, où le pays capte 23% des investissements privés mondiaux. Reportage.
  • CyberSpark, projet phare de l’Etat hébreu dans la cybersécurité, s’est implanté à Be’er Sheva, en plein désert du Néguev.

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  • Roni Zehavi, CEO de CyberSpark: «Avec l’Internet des objets, tout devient piratable».

    Crédits: Christian Jacot-Descombes/BCV

Pendant vingt ans, Roni Zehavi a été pilote de combat dans les forces aériennes israéliennes. Il y a atteint le grade de lieutenant-colonel. Puis il est devenu ce que chaque mère juive espère pour son fils depuis que le pays est devenu une «start-up nation»: un entrepreneur. La voix grave, il raconte ce matin-là à une délégation de journalistes et de managers invités à découvrir l’écosystème israélien par la Banque Cantonale Vaudoise comment depuis 2000 il a créé deux start-up : To-Be-Education et i-xplore. Jusqu’à ce qu’il y a trois ans et demi, il soit appelé par la chief scientist du pays pour mener une nouvelle initiative : CyberSpark, projet phare de l’Etat hébreu dans la cybersécurité. 

«CyberSpark est un club d’entreprises et d’institutions qui se sont alliées pour générer un hub de qualité mondiale», explique Roni Zehavi. La scène a un côté surréaliste parce que le projet qu’il décrit se situe au cœur d’une fournaise inhospitalière. Le parc technologique a commencé d’élever ses trois premiers buildings à proximité de l’Université Ben Gourion à Be’er Sheva, en plein désert du Néguev. Dehors, la température avoisine les 40 degrés à l’ombre.  

Pourtant, le rationnel que déroule imperturbablement Roni Zehavi a quelque chose d’imparable. «Israël a construit une énorme expertise dans la cybersécurité depuis trente ans, poursuit-il. Cela devient un atout économique pour imposer une forme de leadership, un peu comme avec les drones. Parce qu’avec l’ubiquité des technologies numériques, les vulnérabilités explosent.» Il cite les réseaux, les hôpitaux, les voitures autonomes... «Avec l’internet des objets, tout devient piratable. Il y a 5 millions de cyberattaques par jour dans le monde.»

Si CyberSpark s’est installé à Be’er Sheva, c’est qu’il ne partait pas de rien. Présidente de l’Université Ben Gourion depuis 2006, la professeure Rivka Carmi s’est appuyée sur le Cyber Security Research Center du campus pour attirer quelques-uns des acteurs majeurs du domaine. En 2014, le géant du stockage informatique EMC et sa filiale sécurité RSA commencent par prendre un étage dans le parc Gev Yam. De son côté, Deutsche Telekom investit 15 millions de dollars dans son centre de recherche sur place et IBM y crée le sien en 2015 (son deuxième dans le pays), de même que Lockheed Martin, Oracle, PayPal, Cisco… 

Le gouvernement israélien joue un rôle important. Outre des avantages fiscaux, Be’er Sheva a été retenu par la cyberautorité israélienne pour y localiser son équipe de réponse d’urgence aux cyberattaques (CERT). Surtout, le campus accueillera d’ici à 2023 plusieurs unités de l’armée spécialisées en cybersécurité comme la fameuse unité 8200. Baptisée «Dôme de fer numérique», cette mutualisation est décisive: ces unités jouent un rôle non seulement dans la cyberdéfense du pays mais sont une de ses principales sources de start-up.

Un réveille-matin dans le désert

A l’Ambassade de Suisse à Tel-Aviv, Michael Bloch, senior partner de McKinsey en Israël, explique le système qui conduit l’élite high-tech dans ces unités. «La première sélection a lieu à l’âge de 8 ans au travers de tests nationaux puis à 12 ans avant qu’à 16, les unités de l’armée ne reçoivent les dossiers pour partir à la chasse des meilleurs étudiants.»  Autre élément d’information, révélé cette fois par le directeur du centre de R&D de Microsoft à Herzliya, Yoram Yaacovi, «le code est enseigné à partir de 9 ans et la cybersécurité à partir de 12.»

S’ajoute à cela une particularité du service militaire israélien qui est au cœur de la thèse du best-seller de Dan Senor et Saul Singer Start-up Nation. C’est une école d’entrepreneuriat. En particulier dans ses unités d’élite qui disposent d’incubateurs. A Tel-Aviv, BioCatch est typique de cet écosystème. La start-up, qui authentifie un utilisateur au travers des caractéristiques de son comportement dans l’utilisation d’un smartphone ou d’un PC, a été fondée par un ex-officier de l’unité 8200, Avi Turgeman, associé à un cadre de RSA, Uri Rivner. 

Dans un contexte où il va manquer 2 millions d’ingénieurs en cybersécurité dans le monde en 2019 selon Gartner, les talents formés par ces unités de l’armée agissent comme un aimant sur les grandes sociétés du numérique. Israël compte 20 centres de R&D «corporate» dans ce domaine sur les 92 que ce pays sans locomotive industrielle a su attirer. «C’est bien simple, poursuit Yoram Yaacovi dont le patriotisme le dispute à sa loyauté à son employeur, tous les produits sécurité de Microsoft sont développés ici.» Il ajoute qu’après les sociétés occidentales, ce sont désormais les chinoises comme Baidu et Alibaba qui ouvrent des centres de R&D. 

Comme leurs concurrentes américaines et européennes, ces entreprises vont souvent acquérir des start-up israéliennes pour mettre la main sur les talents en cybersécurité. IBM a racheté Trusteer, Microsoft Hexadite, BlackBerry WatchDox, Symantec Fireglass… La liste est sans fin, au point que le capital-risqueur Avi Zeevi, de Carmel Ventures, évoque une «sell-out nation» dans la foulée de la start-up nation. Le résultat est qu’Israël compte 430 entreprises de cybersécurité, capte 23% des investissements privés mondiaux dans ce domaine et génère 10% des ventes du secteur. A Be’er Sheva, on réalise qu’avec l’omniprésence du numérique ce n’est que le début. Le cluster comptera 20  000 personnes en 2023 quand toute la high-tech israélienne en emploie aujourd’hui 200  000. 

Ce n’est pas une inspiration pour la Suisse qu’on trouve au milieu du Néguev, c’est un réveille-matin.

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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