Bilan

Robot cherche modèle d’affaires

Ils effectuent des progrès technologiques spectaculaires, mais seules quelques applications ont réussi à trouver leur marché pour le grand public.
  • Le robot laveur de vitres Winbot, d’Ecovacs fait partie des rares applications grand public. Crédits: Dr
  • FURo, du coréen Future Robot, est conçu pour veiller sur la maison et ses occupants. Crédits: Dr

Ils courent, rampent, parlent, nettoient les sols ou les vitres. Certains font de la chirurgie, d’autres de la manutention et ils servent parfois d’extension au corps humain sous forme de prothèses motorisées ou d’exosquelettes. A Innorobo, le salon  lancé par l’entrepreneur français Bruno Bonnell, à Lyon,

la robotique donne le sentiment d’un secteur en ébullition. Avec 130 exposants, la manifestation s’impose comme un rendez-vous incontournable. Même les politiciens s’y intéressent, à l’instar du ministre français de l’Industrie Arnaud Montebourg, venu annoncer un plan de 100 millions d’euros pour que des androïdes bleu blanc rouge rapatrient dans l’Hexagone des productions industrielles délocalisées dans des pays à bas coûts. 

Les robots font des progrès spectaculaires. Bruno Bonnell considère que «la robotique est aujourd’hui au stade du PC au début des années 1980». Il prévoit l’explosion du marché. Il n’est pas le seul. La Commission européenne pronostique des ventes de 100 milliards d’euros à l’horizon 2020 pour la robotique de service (nettoyage, loisirs, santé) qui complète la robotique industrielle lancée dans les années 1970.  

A regarder les choses de près, il y a cependant une forme de naïveté dans ces prédictions. Le marché des robots présente un visage paradoxal.

Certes, le nombre d’entreprises fabricantes a explosé pour atteindre plus d’un millier dans le monde dont 200 fabricants de robots industriels et 600 de service; 38 entreprises suisses (presque autant qu’en France - 42 - ou en Corée - 57) sont actives, souvent comme fournisseurs à l’instar de Coppelia Robotics et Cyberbotics qui développent des logiciels dédiés aux robots, IniLabs avec ses caméras bioinspirées ou BlueBotics et ses systèmes de navigation. 

Parallèlement, il ne s’est aussi jamais vendu autant de robots. Selon les chiffres de la Fédération internationale de robotique, en 2011, 2,5 millions de robots à usage domestique (636 millions de dollars) ont été écoulés dans le monde, soit une augmentation de 15%. La même année, les ventes de robots industriels ont atteint 160 000 unités (8,5 milliards de dollars), en hausse de 37% par rapport à 2010. 

Mais ces chiffres ne disent qu’une partie de la réalité. Outre que les ventes de robots industriels ont stagné en 2012, celles de robots de service se concentrent sur un très petit nombre d’applications; 800 000 robots aspirateurs ont été vendus en Europe l’an dernier, soit pratiquement tout le marché de la robotique de service.

C’est pourquoi derrière le leader iRobot et son aspirateur Roomba, on voit s’engouffrer une meute de concurrents principalement asiatiques, à l’instar du chinois Ecovacs avec Deebot ou du coréen Yujin avec iClebo proposé en marque blanche aux distributeurs.

Des héros en Asie

A Innorobo, ces entreprises déclinent sur leurs stands quelques autres applications, comme le robot laveur de vitres Winbot, d’Ecovacs, ou le balayeur de feuilles dans les gouttières, Looj, d’iRobot. Le problème, c’est qu’une fois qu’on ajoute les quelques robots nettoyeurs de piscines et ceux qui  tondent la pelouse, on a fait le tour des applications grand public. 

Ce manque d’usages nouveaux est patent chez les développeurs de robots de téléprésence pour surveiller la maison et surtout veiller sur les personnes âgées dans nos sociétés vieillissantes, à l’instar de FURo du coréen Future Robot. C’est que, comme l’explique Adam Hagman, le directeur du programme robotique suédois Robotdalen, «si la culture asiatique voit le robot comme un héros, tel n’est pas le cas ailleurs».

Et de citer une étude récente sur la perception des robots en Europe: «Seulement 4% des personnes interrogées supportent l’idée de robots d’aide aux personnes âgées.» A cela s’ajoutent des risques légaux. Qui défendrait de telles infirmières androïdes en cas d’accident? Le problème n’est plus théorique. Le développeur du robot chirurgien à succès Da Vinci est attaqué en justice aux Etats-Unis. 

Dans le domaine industriel, ce risque a longtemps confiné les robots dans des cages sécurisées. Depuis l’an dernier, les normes ont évolué pour permettre l’installation de «cobots»  (raccourci de coworkers et de robots) parmi les travailleurs. Reste que, dans ce cas aussi, la proposition d’affaires est floue. 

En témoigne le principal argument de Guillaume Pérolle, le responsable du marché industriel européen du centre de recherche espagnol Tecnalia qui intègre dans les ateliers des robots comme le bras articulé LWR de Kuka. Pour expliquer les motivations de ses partenaires – le groupe automobile Peugeot-Citroën et celui d’aéronautique Airbus – il avance l’argument inattendu des troubles muscosquelettiques…

La pénibilité est aussi citée par les développeurs de robots agricoles comme Christophe Millot avec son rover viticulteur Wall-Ye pour la vigne. «La main-d’œuvre pour les tâches pénibles comme la taille est de plus en plus rare.» 

L’absence d’arguments sur les gains de productivité – la raison fondamentale du succès des robots industriels classiques – est troublante. Optimiste, Bruno Bonnell considère que la robotique doit copier le modèle d’affaires des smartphones, autrement dit créer des plateformes ouvertes à des développeurs externes qui inventeront, eux, les usages des robots.

Ce sera peut-être le cas, mais en creux cela souligne l’absence actuelle d’applications commerciales convaincantes. 

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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