Bilan

Rise of the machines

Des systèmes gérés par ordinateur proposent purement et simplement de remplacer votre gestionnaire de fortune. Ces robo-advisors gèrent déjà 14 milliards de dollars.

Les robo-advisors proposent, à moindres frais, des portefeuilles adaptés aux besoins et au profil de risque des clients.

Crédits: Tatiana Shepeleva/shutterstock

Un matin du mois de mai 1988, je suis rentré dans une salle dans les sous-sols de Confédération Centre, à Genève. Une immense salle avec des plafonds très hauts et des galeries sur les côtés qui permettaient aux visiteurs d’observer le manège qui se passait sous leurs yeux. Ce manège s’appelait «la corbeille», c’était la Bourse de Genève.

Postés autour d’une grosse vingtaine de pupitres, des types en cravate, manches de chemise remontées, téléphone dans une main et stylo et bloc de papier dans l’autre. Ces types, c’était des «crieurs». Contrairement à ce que l’on pouvait croire, ils ne passaient pas la journée à s’insulter et à se hurler dessus, non, ils échangeaient des actions. Ils exécutaient les ordres des clients et ceux des banques. C’était LE marché. C’était là que ça se passait. L’endroit était bourré de testostérone et il valait mieux ne pas fâcher l’un des crieurs en question, sinon la sanction et l’humiliation publiques étaient inévitables.

C’est dans ce monde que j’ai appris mon métier. Le monde des traders, le monde d’une époque où la bourse était un endroit vivant, concret et palpable. Pas virtuel, automatisé et géré par des machines.

Et puis, à l’été 1996, les corbeilles fermaient leurs portes. On lançait la «bourse électronique». Le trader en face de vous avait dorénavant une tête carrée vaguement lumineuse et un clavier en guise de moyen de communication.

Ensuite, internet est arrivé, les brokers online, le trading à la vitesse de la lumière, et Gordon Gekko a disparu de la surface de la planète.

Un nouveau phénomène

Mais là, depuis quelques mois, un nouveau phénomène vient de débarquer: les robo-advisors. Pour faire simple, si les «internet brokers» ont donné naissance aux «day traders», les robo-advisors ont pour but de remplacer pour de bon votre gestionnaire de fortune.

Si cette affirmation est un peu radicale, il est vrai qu’en 2010, en Californie, on a vu arriver des sites internet qui vous mettent à disposition des algorithmes pour gérer votre argent. Pourquoi cette nouvelle mode vient-elle de Californie? Simplement parce que c’est là-bas que vivent la plupart des geeks de la planète et c’est de là-bas que viennent les plus grands sites qui sont en train de révolutionner le monde. Et pendant que l’on révolutionne le monde, on n’a pas le temps de s’occuper de gérer les montagnes d’argent que l’on reçoit sous forme de stock-options. Et quand vous passez votre temps au milieu des ordinateurs, à parler d’ordinateurs, cela vous paraît finalement assez logique de confier votre argent à un ordinateur qui prend une partie des décisions pour vous. 

Et puis, comme le disait un de mes amis: «Quand je vais voir mon banquier, il m’offre un café et me parle de ce qu’il a lu dans les journaux, journaux que j’ai lus également, quand je vais sur mon robo- advisor, il me fait des propositions en rapport avec mes besoins et ne m’offre pas de café. Finalement, la différence, c’est le café, mais parfois, au vu des frais de gestion demandés par ma banque, ça fait cher la capsule de George Clooney.»

Comment ça marche?

En fonction des services proposés, en général cela commence par un questionnaire d’une quarantaine de questions, histoire de savoir qui vous êtes, ce que vous faites, ce que vous voulez faire de votre argent, dans combien de temps, quels sont vos objectifs, qu’est-ce que vous êtes prêt à perdre, etc. Le but étant
de déterminer qui vous êtes et ce que l’on peut vous vendre.

Ensuite, le robot vous propose un portefeuille et vous calcule un rendement estimé (en supposant que le plan se déroule sans accroc), quel est votre risque en cas de chute des marchés ou de secousse tellurique en Grèce et/ou en Chine. Et puis si vous acceptez la proposition, en deux clics elle est mise en place. Les frais de gestion
sont dérisoires (en général) et les frais de transaction aussi. Si en cours de route vous voulez augmenter votre risque, ou au contraire le diminuer, deux clics de souris et c’est réglé.

Sauf que le robot ne vous offrira jamais le café.

Est-ce que c’est l’avenir?

N’ayant pas encore mis la main sur la DeLorean à voyager dans le temps de Marty McFly, il m’est très difficile de faire une prévision efficace. Néanmoins, en observant les performances de ces robots qui font tout, tout seuls, il semble difficile de les voir disparaître, ou alors comme les dinosaures, à cause d’une météorite, mais dans ce cas-là les banques classiques ne seront pas épargnées.

Une des seules questions que l’on peut se poser réside dans le modèle d’affaires de ces nouveaux banquiers de demain. En effet; lorsque vous avez 3 milliards sous gestion (comme c’est plus ou moins le cas de l’américain Wealthfront) et que vous ne prenez «que» 0,2% de frais, ce n’est pas hyperrentable. Sans oublier que pour se faire connaître il faut en faire de la pub.

Le coût d’acquisition du client reste donc très élevé. Je vous laisse aussi imaginer les investissements en termes de développement qu’il faut mettre en place pour ce genre de projet. La pérennité n’est donc pas forcément assurée. Je pense néanmoins que sur le long terme les robo advisors auront une place dans le monde de l’asset management. Il est bien sûr difficile d’imaginer que ce genre de technologie remplacera les banquiers, mais elle a une place à se faire, elle va se la faire, et ça sera demain.

Et si ce n’est pas demain, ça sera après-demain. 

Qui sont-ils?

Globalement, il existe deux catégories de robo-advisors. Il y a ceux qui s’occupent de tout et qui vous mettent à disposition des stratégies diverses et variées qui, combinées entre elles, permettent d’avoir un portefeuille qui correspond à ses besoins. Ils s’appellent Wealthfront, Betterment (USA), Nutmeg (Angleterre) ou encore Marie Quantier (France). En Suisse, Swissquote propose quelque chose d’approchant. Ceux-là font dans ce que l’on appelle le B to C (business to consumer).

La deuxième catégorie propose des systèmes qui vous offrent quelques stratégies, mais en plus donnent accès à une plateforme dédiée à votre propre société de gestion et qui vous permet (en tant que gérant indépendant) de gérer les comptes de vos clients en utilisant les algorithmes offerts ou de créer vos propres stratégies. C’est le cas de la plateforme Emotomy aux Etats-Unis ou, encore en Suisse, InvestGlass, qui offre en plus l’aspect compliance intégré dans son offre (lire page 53).

Concrètement, le nombre d’acteurs est en augmentation, quoi que l’on veuille bien en dire. Même si les business models ne sont pas encore très clairs, tout le monde cherche à se faire une place au soleil, et les plus forts survivront. Mais ne vous méprenez pas, les robo advisors arrivent. Et on ne pourra rien y changer.

Pour conclure et afin de donner une image très claire du business qu’il y a à prendre, sachez qu’actuellement, mondialement, il y a 72 trillions de dollars sous gestion et que le monde des robo-advisors n’en détient que 14 milliards. Soit 0,02% du marché…

J’entends déjà les plus frileux dire: «Oui, mais un jour ils vont déclencher un krach boursier parce qu’ils vont tous tout vendre en même temps!» Oui, peut-être. En même temps, je connais bien des banquiers qui sont capables de tous tout vendre en même temps parce qu’ils ont entendu le copain d’un copain qui leur a dit que…

Il faut se faire une raison, il y a toujours eu des krachs et il y en aura toujours. Alors que ce soit Gordon Gekko ou le Skynet de la finance, cela importe peu. Il faut vivre avec. Et apprenez tout de suite à vivre avec ces robots, parce qu’ils arrivent. Et vite!  

*  Trader. Il a cofondé le site financier romand
investir.ch

 
Thomas Veillet*

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