Bilan

Reprendre le contrôle de sa vie digitale

Le confinement a dopé notre consommation des réseaux sociaux. Pour diminuer notre dépendance, il importe de se rappeler que nous ne sommes pas les utilisateurs, mais les produits.

Notre dépendance à l’égard de la technologie a été criante ces derniers mois. Il suffit, pour s’en convaincre, de regarder les chiffres. Selon Omdia, entreprise spécialisée dans l’analyse stratégique concernant l’industrie des réseaux et des télécommunications, le trafic internet mondial a augmenté de 70% dans les régions confinées du globe. Et Kantar, cabinet d’étude sur la consommation des médias, avance que WhatsApp, Facebook et Instagram ont connu une progression de plus de 40% chez les moins de 35 ans. Chez Netflix, les téléchargements ont augmenté de 66% en Italie, de 35% en Espagne et de 9% aux Etats-Unis.

La consommation des jeux vidéo a elle aussi explosé. En Amérique du Nord, l’entreprise de télécommunications Verizon a constaté aux heures de pointe une augmentation de 75% pour les jeux en ligne. Quant aux ventes d’ordinateurs et d’écrans, «elles ont augmenté à mesure que nous nous sommes adaptés au travail et à l’école à domicile», note Stéphane Monier, chief investment officer chez Lombard Odier. Il ajoute que le système de vidéoconférence Zoom a multiplié par vingt le nombre de ses abonnés au cours des premières semaines de confinement en Europe.

L’attraction irrésistible des écrans cessera-t-elle avec le déconfinement? Rien n’est moins sûr. Comme le rappelle le lanceur d’alerte Tristan Harris, ancien ingénieur chez Google, la plupart des outils technologiques cultivent des addictions comportementales. «Les employés de la Silicon Valley emploient tout un catalogue de techniques pour que vous utilisiez le produit le plus longtemps possible. C’est ainsi qu’ils gagnent de l’argent.»

Compter ses «like», une dope

A cet égard, leurs méthodes ne sont pas sans rappeler celles des grands industriels du tabac, qui travaillaient autrefois leurs cigarettes pour les rendre plus addictives. La dopamine est en effet à l’App Store ce qu’était la nicotine à Philip Morris. «Les chercheurs savent depuis les années 1970 que les récompenses imprévisibles libèrent plus de dopamine que celles qui obéissent à un scénario connu», explique Cal Newport dans Réussir (sa vie) grâce au minimalisme digital (Ed. Alisio). Or, à chaque fois qu’un internaute publie du contenu sur une plateforme de médias sociaux, il se livre précisément à un jeu de hasard. Son post obtiendra-t-il des like? Sera-t-il retweeté ou commenté? «Dans l’affirmative, l’internaute obtient un tintement clair de pseudoplaisir. Si son contenu est ignoré, il est déçu. Chaque fois, le résultat est difficilement prévisible, ce qui nous enseigne la psychologie de l’addiction, rend l’activité entière de publication et de consultation follement attirante.»

Sean Parker, président fondateur de Facebook, l’admet sans ambages. «Pour consommer autant de votre temps et de votre attention consciente que possible, nous devons vous procurer un petit choc de dopamine de temps en temps, parce que quelqu’un a aimé ou commenté une photo ou un billet.»

Problème: l’envie irrépressible de rafraîchir Twitter provoque une perte d’autonomie croissante dans le choix de ce vers quoi l’on dirige son attention. «Un utilisateur novice qui achetait un iPhone en 2007 pour ses fonctions musicales aurait été moins enthousiaste si on lui avait dit que, dix ans plus tard, il le consulterait compulsivement 88 fois par jour», poursuit Cal Newport.

La résistance de l’attention

Comment reprendre le contrôle de sa vie digitale? «Modifier graduellement ses habitudes ne fonctionne pas. Je conseille plutôt un grand ménage numérique en trois étapes. Commencez par réserver une période de trente jours au cours de laquelle vous vous mettrez hors d’atteinte des technologies numériques non indispensables à votre existence», c’est-à-dire toutes celles dont l’élimination temporaire n’affecte pas le bon fonctionnement de votre vie professionnelle et privée. «Puis, explorer des activités riches de sens. A l’issue des trente jours, pour chaque technologie que vous décidez de réintroduire dans votre vie, demandez-vous si elle est au service de quelque chose qui compte pour vous. Dans l’affirmative, demandez-vous si elle est le meilleur moyen au service de cette valeur importante. Par exemple, parcourir les photos de votre nièce sur Instagram est-il le meilleur moyen de satisfaire vos valeurs familiales? A la réflexion, la réponse est probablement non.» Un coup de fil une fois par semaine à votre sœur est plus efficace.

En décembre 2017, Cal Newport a lancé un appel à des volontaires pour tester sa méthode. «Je m’attendais à 40 ou 50 courageux. Ils ont été plus de 1600», s’enthousiasme-t-il. Premier constat: le grand ménage numérique n’a pas été une partie de plaisir. Beaucoup l’ont interrompu avant la fin des trente jours. Fait intéressant, les abandons ne résultaient pas d’un manque de volonté, mais d’une erreur de mise en œuvre. «Ceux qui jetaient l’éponge n’avaient rien prévu pour occuper le temps laissé vacant par la mise à l’écart des technologies facultatives, ce qui causait anxiété et ennui.» D’autres volontaires n’ont vu dans le grand ménage qu’une désintoxication numérique classique. Ils ont récupéré toutes leurs technologies facultatives en fin de période.

Pour le reste des participants cependant, l’expérience a été concluante et a permis de se débarrasser d’outils perturbateurs et d’habitudes compulsives accumulés au fil du temps. Certains volontaires qui consultaient en boucle plus de quarante sites web se sont fixé des quotas à ne pas dépasser. D’autres ont développé des stratégies pour éviter de regarder leur téléphone, comme s’acheter une montre. Beaucoup, enfin, ont entièrement abandonné les médias sociaux qui leur prenaient tant de temps et qui, au final, se sont avérés rébarbatifs. Radical? «Ce qui est extrême, c’est le temps que tous les autres consacrent à leurs écrans», répond Cal Newport.

Une nouvelle unité de mesure

Pour s’en convaincre, relisons Walden ou la vie dans les bois, un récit publié en 1854 par Henry David Thoreau. Dans le premier chapitre, le philosophe dresse la liste de ses dépenses et s’interroge: quelle partie de son temps doit-il sacrifier pour subvenir à ses besoins fondamentaux? Après calcul, il détermine qu’il lui suffit de vendre sa force de travail une journée par semaine pour avoir de quoi se nourrir, se vêtir et se chauffer. L’originalité de la démarche consiste à retenir comme unité de mesure le temps et non l’argent. «Le coût d’une chose, écrit Thoreau, est la quantité de ce que j’appellerai la vie que l’on doit échanger contre elle, immédiatement ou sur une longue période.»

Dans les chapitres ultérieurs, il compare sa vie frugale à celle des paysans des environs qui exploitent de vastes fermes et vivent sous la menace de lourds emprunts. Qu’obtiennent-ils en contrepartie d’une vie de labeur? Des stores vénitiens, une bassine en cuivre de meilleure qualité, éventuellement une charrette élégante pour se rendre en ville. Un échange qui, analysé à la lumière de la nouvelle économie de Thoreau, s’avère absurde. Qui pourrait justifier l’échange d’une vie de stress contre de meilleurs volets?

Pourtant, nous ne sommes pas si éloignés des paysans de Thoreau. Car nous aussi, nous ignorons le coût en vie nécessaire pour obtenir nos «like». «Les quelques contacts occasionnels sur les réseaux sociaux sont l’équivalent numérique de la bassine en cuivre du paysan, assure Cal Newport. Nous sommes facilement séduits par le mince profit offert par la toute dernière appli, mais nous oublions son coût exprimé dans la ressource la plus importante que nous possédons: les minutes de notre vie.»


Quatre applis à adopter sans faire un pli

Prendre conscience

(Crédits: Dr)

Moment

Beaucoup sont ceux qui reconnaissent utiliser leur téléphone plus que de raison. Leurs estimations reflètent cependant rarement la réalité. L’auteur et conférencier Adam Alter explique, par exemple, qu’avant de télécharger Moment, une application qui enregistre les lieux géographiques où l’on a sorti son smartphone (même pour un court instant) et calcule le temps passé sur chaque appli, il estimait qu’il regardait son portable environ 10 fois par jour et qu’il passait au total 1 heure devant l’écran. Un mois plus tard, Moment a rendu son verdict: il prenait son téléphone en main 40 fois par jour en moyenne et lui consacrait autour de 3 heures. Adam Alter n’est pas un cas rare. L’utilisateur moyen de Moment passe 3 heures devant son smartphone et le sort de sa poche environ 39 fois par jour. Seuls 12% lui accordent moins d’une heure. Pour enrayer cette dépendance, Moment envoie des alertes et lance des défis. L’app s’utilise aussi en famille. Chaque membre peut ainsi comparer l’utilisation du téléphone de chacun en temps réel.

Disponible en anglais seulement, gratuite sur Android et iOS.


Un gendarme dans la poche

(Crédits: Dr)

Flipd

Parfois, il ne suffit pas d’être conscient de son addiction pour changer de comportement et repenser son rapport au smartphone. Aux grands maux, il faut de grands remèdes. L’application Flipd propose une solution radicale: grâce à son mode «Full Lock» (en français: complètement bloqué), l’utilisateur verrouille toutes les applications chronophages telles que Facebook, Snapchat, ou encore Twitter. Seuls les appels et les SMS sont autorisés en cas d’urgence. Véritable gendarme, l’appli n’admet aucune tricherie.

Un redémarrage ne permettra ainsi pas de remettre les compteurs à zéro ou de désactiver une session
«full lock». Choisissez donc avec prudence le temps de déconnexion souhaité.

Disponible sur Android et iOS, Flipd existe en version gratuite et payante. La version premium offre des coupures plus longues, davantage de statistiques et l’accès à la communauté Flipd.


Pour les têtes blondes

(Crédits: Dr)

Qustodio Depuis une quinzaine d’années, la détresse psychologique liée à l’anxiété est en hausse constante chez les iGen, génération née entre 1995 et 2012. En cause notamment, l’utilisation démesurée des réseaux sociaux. Comment aider les parents à créer des habitudes digitales saines? Grâce à l’appli Qustodio, ceux-ci peuvent désormais connaître la fréquence à laquelle leurs enfants utilisent leur portable au cours d’une journée.

Ils peuvent aussi définir des limites de temps de fonctionnement de l’écran et s’assurer que le smartphone ne peut pas être utilisé durant les heures d’étude ou de sommeil ou dans des endroits spécifiques tels que l’école et la chambre à coucher. La version gratuite de Qustodio permet de protéger un seul appareil et comprend les fonctionnalités basiques de protection (gestion du temps, filtrage des contenus, etc.). La version premium permet un contrôle accru sur plusieurs appareils (5, 10 ou 15) et pour plusieurs enfants. Les abonnés premium peuvent également localiser leurs enfants en temps réel et suivre leurs déplacements.

Fonctionne sur Windows, Mac, Android, iOS et Kindle.


Vers un usage responsable

(Crédits: Dr)

Forest Réduire le temps sur son smartphone grâce à un jeu, c’est le concept de Forest. Cette application ludique et poétique permet d’optimiser son temps de travail sur une période. Comment ça marche? Forest vous invite dans un premier temps à planter une graine virtuelle, puis à poser votre portable pour focaliser votre attention sur la tâche de votre choix. Si vous parvenez à ne pas consulter votre téléphone pendant la durée que vous vous êtes fixée, votre graine se transforme en arbre.

Si, toutefois, vous quittez l’application pour rédiger un SMS ou naviguer sur Facebook, votre arbre se dessèche et meurt. En fin de journée, l’utilisateur peut observer l’état de sa forêt. Luxuriante, si la déconnexion a été efficace. Hantée, s’il a tué ses plantations. Grâce au système de statistiques, il peut aussi observer son évolution au fil des jours. 

Forest est compatible avec iOS et Android. Gratuite sur Google Play, Fr. 2.- sur l’App Store.

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Amanda Castillo

Journaliste

Lui écrire

Amanda Castillo est une journaliste indépendante qui écrit pour la presse spécialisée. Diplômée de l'université de Genève en droit et en sciences de la communication et des médias, ses sujets de prédilection sont le management et le leadership. Elle est l'auteure d'un livre, 57 méditations pour réenchanter le monde du travail (éd. Slatkine), qui questionne la position centrale du travail dans nos vies, le mythe du plein emploi, le salariat, et le top-down management.

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