Bilan

Quand le Léman se fait laboratoire des bateaux du futur

Verra-t-on bientôt des voiliers littéralement voler sur les eaux du lac Léman à une vitesse supérieure à celle du vent? C'est en tout cas bien parti tant ce plan d'eau magnétise les projets les plus high-tech de la planète voile aujourd'hui.Monté sur ses foils (ses ailes portantes immergées), le nouveau bateau Syz&Co atteint déjà 28 noeuds, soit près de 52 km/h, quand les meilleurs multicoques plafonnent à 25 noeuds. Ses concepteurs le pensent capable de naviguer ou plus exactement de voler à la surface de l'eau à près de 40 noeuds (74 km/h). Après avoir été allégé cette année, le Mirabaud LX parvient, lui, à 23 noeuds (43 km/h). Ensuite se profilent l'Hydroptère.ch dont la construction vient de débuter et le Ventilo M1 de la banque Gonet, destiné, à terme, à recevoir des foils. Multicoques 2.0Comme les multicoques il y a vingt-cinq ans, ces bateaux volants révolutionnent la voile en naviguant à plus de deux fois la vitesse du vent. De nouveau, comme ce fut le cas pour les multicoques de la génération Altaïr XII, Happycalopse et Yliam, le Léman sert de banc d'essai mondial aux nouvelles technologies. Avec une différence cependant. Un cluster de laboratoires universitaires et de PME high-tech, souvent révélées par l'épopée d'Alinghi, développe les technologies nécessaires pour faire tomber les records.Une des collaborations les plus emblématiques entre science et nautisme réunit cinq laboratoires de l'EPFL autour de l'Hydroptère depuis que le banquier Thierry Lombards'est mis en tête de soutenir financièrement l'équipe du navigateur français Alain Thébault.

Avec le design team de l'Hydroptère installé sur le campus lausannois, huit chercheurs à temps plein de l'EPFL ont déjà contribué à la mise au point de nouveaux foils qui retardent l'effet de cavitation: la vaporisation de l'eau à cause de la vitesse du foil qui en réduit brutalement la portance. Cette technique a permis à ce bateau de près de 8 tonnes de pouvoir décoller quand il atteint les 14 noeuds puis d'accélérer presque instantanément à 45 noeuds et de tutoyer les 56 noeuds (104 km/h).Pour réussir cet exploit, c'est-à-dire maintenir une telle vitesse sur plus de 500 mètres et obtenir l'homologation de ce nouveau record, l'équipe de l'EPFL ajoute ses compétences aux quinze ans d'expérience de l'Hydroptère.

Au laboratoire de vision par ordinateur, Guillaume Bonniera, par exemple, développé un logiciel qui détermine à l'aide d'une caméra la profondeur des foils dans l'eau et par conséquent l'altitude du bateau. Son collègue Konstantin Stratchev a mis au point une autre application qui, à partir de 35 points sur la grand-voile, cherche la forme optimale qu'elle doit avoir pour offrir le plus de puissance au bateau. Des données qui s'ajoutent à des milliers d'autres issues des dizaines de capteurs placés un peu partout sur la bête de course.

Ce type d'optimisation demande beaucoup de puissance de calculs et d'imagination de la part des chercheurs provenant de plusieurs disciplines. Si, dans le cas du Mirabaud LX, calculs et plans sont sortis du cerveau de mathématicien de Thomas Jundt, l'équipe du Syz & Co s'est aussi tournée vers la recherche universitaire.A Vésenaz (GE), le chantier naval Psarosa construit un nouveau four pour y cuire à 100 degrés la coque en fibres de carbone imprégnées de résine du catamaran.

Pour cela, il a fait appel aux connaissances d'un ancien d'Alinghi, le professeur Clémens Dransfeld,directeur de l'Institut des polymères de la Haute Ecole d'ingénieurs de Brugg (AG). De même, marchant sur les traces de Luc Dubois et de Jean-Pierre Baudet, inventeurs des voiles moulées 3DL pour North Sails, Gérard Gautier et Edouard Kessi, de Createxà Morges, ont mis au point les voiles noires 3DI en collaboration avec le laboratoire des polymères du professeur Paul Smith à l'Ecole po-lytechnique de Zurich. «En mettant en parallèle les filaments des fibres plutôt qu'en les torsadant en fils, nous arrivons à une meilleure stabilité des formes de la voile et à plus de vitesse», explique Edouard Kessi.

Cette recherche de pointe est inhérente à la phase de développement des bateaux volants. «C'est le début d'une nouvelle ère, observe Damien Cardenoso, architecte naval au bureau Sébastien Schmidt de Genève. Mais les obstacles sont encore nombreux.» Le premier, c'est la polyvalence. Les bateaux volants laissent les meilleurs multicoques derrière eux uniquement après avoir décollé. Par petit temps, ils sont maladroits et alourdis par leurs foils. «Un bateau comme Syz & Co doit ajouter les 300 kilos de foils et leurs structures à son poids normal de 600 à 700 kilos», révèle Jean Psarofaghis, directeur du chantier Psaros.

Vitrine technologiqueLa recherche de la polyvalence est au centre du projet d'Hydroptère.ch. Ce catamaran de 10,81 mètres, dont la construction vient de débuter, est conçu comme un véritable bateau-laboratoire. «Chaque pièce sera démontable afin de permettre son optimisation avec un aller-retour constant entre les essais et les recherches en laboratoire», indique Stéphane Dyen, l'un des designers. Après cette phase de recherche sur le Léman, l'équipe de l'Hydroptère espère construire un bateau de 30 mètres pour un tour du monde en moins de quarante jours: une vitrine extraordinaire pour les technologies nautiques développées autour du Léman.

Exploits

Les chasseurs de records de vitesse

Pour établir un record, il faut parcourir une distance de 500 mètres.

Kitesurf Le record de vitesse à la voile est détenu par le Français Alexandre Caizergues. Il a atteint la vitesse de 50,57 noeuds lors du dernier Luderitz Speed Challenge en Namibie. «Macquarie Innovation»Le tripode sur foils spon- sorisé par la banque australienne Macquarie est le premier bateau à avoir dépassé la barre des 50 noeuds en début d'année.«Vestas Sailrocket» Soutenu financièrement par le fabricant d'éoliennes danois Vestas, le bateau britannique à mi-chemin entre la pirogue polynésienne et la planche à voile a atteint 47 noeuds l'an dernier.

 

 

Essais

La bête des mers visible sur le lac

Le nouvel «Alinghi» multicoque va être testé sur le Léman avant la prochaine Coupe de l'America en 2010.

Le voile devrait se lever dans quelques jours sur le nouvel Alinghi multicoque qui défendra les couleurs suisses lors de la 33e?édition de la Coupe de l'America. Avec un mat qui devrait atteindre 50 mètres et ses coques longues d'au moins 27 mètres, le bateau a sans doute été réalisé dans une structure en Nomex en nid-d'abeilles recouvert d'une peau en fibre de carbone. Il a été fabriqué en un temps record dans les chantiers de Décision à Villeneuve (VD). Vont suivre des essais sur le lac, où l'équipe de design emmenée par Grant Simmer va évaluer de possibles améliorations avant de prendre la direction de la course d'ici à février 2010.

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