Bilan

Quand le cinéma se finance par le web

De nouveaux acteurs numériques, tels les romands E-moovie et Lynoe, révolutionnent les canaux traditionnels de financement et de diffusion des œuvres audiovisuelles.
  • Le tournage du deuxième film lancé par E-Moovie, un projet avec Mikhaïl Gorbatchev, est en cours. 

  • Ci-contre: Geoffrey Moret, cofondateur de la start-up genevoise Lynoe. 

    Crédits: Nicolas Righetti/lundi13
  • Ci-dessus: «Vape Wave», un docu-fiction produit via la plateforme E-moovie.

    Crédits: Dr

Le septième art n’échappe pas à la vague numérique. Les acteurs innovants dans la production et la diffusion de contenus audiovisuels font concurrence à la forteresse Hollywood et écartent les intermédiaires traditionnels de l’industrie. En Suisse romande, deux start-up, lancées en 2015, veulent explorer les opportunités qu’offre le web. 

Ancien dirigeant dans une banque privée, Olivier Collombin multiplie les projets entrepreneuriaux. Parmi lesquels, la plateforme E-moovie, un réseau social particulier qui permet à des investisseurs de collaborer avec des cinéastes confirmés et de financer leurs projets.

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«Nous ciblons des documentaires et des fictions à portée internationale qui abordent des problématiques sociétales, hors du circuit des majors. Réalisés par des cinéastes reconnus, ces projets coûtent entre 1 et 2 millions d’euros.» Deux films ont vu le jour. Vape Wave, un docu-fiction sur la cigarette électronique réalisé par Jan Kounen (Doberman, 99 francs), avec un investissement total de 1 million d’euros.

«Une première maquette a été soumise au Festival de Cannes», ajoute Olivier Collombin. Le deuxième film, réalisé par Leila Conners (La 11e heure, produit par Leonardo DiCaprio) met en scène Mikhaïl Gorbatchev, premier président de l’Union soviétique, qui entend transmettre son testament politique.

A l’image des sites de rencontres qui se spécialisent, les avancées du web multiplient les niches dans l’industrie du cinéma. «Nous sommes une sorte de micro-Netflix spécialisée», illustre Olivier Collombin en se référant au service de vidéos en ligne, devenu une société de production.

A une époque où les majors ne peuvent se passer de l’événementiel – «On ne peut plus distribuer un film sans battage médiatique» –, les œuvres de qualité écartées par l’industrie traditionnelle trouvent ainsi un terrain de possibilités. C’est via les réseaux sociaux et les cercles d’intérêt qu’elles pourront directement toucher les spectateurs. Une stratégie qui prend de plus en plus d’envergure.

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L’industrie passe plus de temps à chercher du financement qu’à tourner des films, constate le cinéaste franco-suisse Marc Obéron, également à l’origine du projet E-moovie. D’autant plus que la période qui s’écoule entre la validation du scénario et la distribution se compte souvent en années. «Notre objectif est de supprimer ce grand nombre d’intermédiaires que l’industrie du cinéma implique dans la chaîne de production et qui ralentit, voire empêche, la sortie d’un film», affirme Olivier Collombin. 

Communauté de créateurs

Ecarter les intermédiaires, c’est ce que vise aussi Lynoe, une start-up basée à Genève et à l’EPFL composée de six personnes. Lancée début mars 2015 après une phase test, la plateforme veut fédérer une communauté de créateurs pour qu’ils concrétisent leurs projets de films. Aujourd’hui, quelque 600 scénaristes, producteurs mais aussi youtubeurs et autres initiateurs de contenus vidéo échangent leur savoir-faire, collaborent et financent des projets sur Lynoe. Les formats proposés vont de la web-série au documentaire, en passant par le court-métrage. 

«Entre les productions hollywoodiennes et les tutoriaux sur YouTube, il reste un grand terrain audiovisuel à exploiter», souligne le cofondateur Geoffrey Moret. Il définit ces contenus comme des films dont les besoins en financement se situent entre 1 et 10 millions et qui migrent vers le contenu digital, car ils peinent de plus en plus à survivre dans le modèle traditionnel. Son modèle en la matière: le pure player Vice, un groupe de médias en ligne reconnu pour ses documentaires et reportages vidéo souvent originaux.  

«C’est le moment idéal»

«Jusqu’à peu, les contenus du cinéma et de la télévision étaient transférés tels quels sur le web, décrypte le start-upper. Les canaux numériques, plateformes et réseaux sociaux ont été construits; reste à multiplier les contenus sur mesure. C’est le moment idéal pour être un créateur de contenu digital.» 

En matière d’investissements, la plateforme E-moovie veut créer des opportunités inédites pour les professionnels de la gestion de fortune. «C’est actuellement difficile de trouver des placements intéressants, avec un véritable storytelling pour ses clients, souligne Olivier Collombin. Le cinéma a ce quelque chose d’émotionnel.» 

Avec un ticket d’entrée à 50 000 euros, E-moovie propose à l’investisseur de devenir coproducteur. Autofinancée, la start-up basée à Genève veut démontrer qu’il est possible de délivrer un retour sur investissement supérieur à ce que fournit l’industrie traditionnelle. Supprimer les intermédiaires réduirait les coûts de 30% et augmenterait les profits. «Avec le film de Jan Kounen, on veut générer 2 millions d’euros, soit le double de ce qui a été investi.» 

La chronologie des médias traditionnelle, quant à elle, n’a plus de raison d’être. «C’est en priorité sur les plateformes numériques que la stratégie marketing et de diffusion se met en place, explique Mélanie Berkovits Previ, troisième cofondatrice d’E-moovie. Les films seront distribués via les canaux jugés les plus judicieux, au cas par cas: iTunes, salles de cinéma, télévision, ou uniquement via notre plateforme, toutes les combinaisons sont possibles. Mais la priorité sera donnée au web.» 

Au-delà de la dimension sociale, Lynoe recherche aussi activement des financements pour des films nés sur la plateforme et sélectionnés par ses soins. Une levée de fonds de 500 000 francs lui a permis de lancer et tester quelques projets. Ses critères: des contenus qui secouent et qui «s’écartent de ce que font ou auraient fait les producteurs traditionnels». 

La start-up veut également attirer des marques en tant que sponsors. «Nous avons commencé le financement et la production d’un projet en décembre dernier, explique Geoffrey Moret. C’est le premier épisode d’une web-série avec un chanteur et youtubeur américain reconnu dans son milieu. Il crée des capsules vidéo où il met en avant les absurdités de la société américaine. Dans ce premier clip, on y voit le Père Noël apporter des armes aux enfants; une façon de dénoncer la banalisation du port d’armes aux Etats-Unis.» 

En termes de diffusion, les films seront accessibles uniquement sur les réseaux sociaux, «là où l’audience continue de grandir massivement».

Dino Auciello

ANCIEN RÉDACTEUR EN CHEF ADJOINT À BILAN

Lui écrire

Dino Auciello a été rédacteur en chef adjoint à Bilan, responsable de bilan.ch, de novembre 2014 à juillet 2017. Il a rejoint Bilan en 2010, après avoir terminé ses études à l’Académie du Journalisme et des Médias de Neuchâtel.

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