Bilan

Pourquoi l’EPFL achète à l’étranger

Seuls trois fabricants suisses ont réussi à obtenir des commandes de deux facultés de la haute école au cours de ces quatorze derniers mois.
  • A la pointe de la technologie: montage optique utilisant des lasers en sciences de base.

    Crédits: Alain Herzog/EPFL
  • Instruments d’analyse pour la détection d’allergies. 

    Crédits: Alain Herzog/EPFL
  • Microscope électronique utilisé en sciences du vivant. Un secteur où il existe peu de concurrents de haut niveau sur le marché mondial. 

    Crédits: Alain Herzog/EPFL

Depuis plusieurs années, la crise économique dans la zone euro et la force du franc se répercutent négativement sur la vitalité de l’industrie des machines et des instruments de précision. Les acquisitions de fournitures et d’équipements réalisées par les hautes écoles helvétiques témoignent de leurs difficultés.

Comme ces dernières ont l’obligation de lancer un appel d’offres public au niveau international pour les marchés supérieurs à 230  000  francs, l’issue des adjudications constitue un indicateur de la compétitivité des entreprises suisses.

Prenons l’exemple de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), car elle est incontestablement l’établissement académique qui doit rester à la pointe de la technologie. De surcroît, la Faculté des sciences et techniques de l’ingénieur et celle des sciences de base sont de gros clients potentiels des branches des machines et des instruments de précision.

Les adjudications des achats de machines industrielles et d’équipements de laboratoire, d’optique et de précision montrent que les entreprises suisses n’ont remporté que trois marchés entre janvier 2014 et février 2015 contre sept pour les sociétés installées hors de nos frontières et onze pour les distributeurs helvétiques de marques étrangères (lire page suivante).

La faible performance obtenue par les sociétés indigènes découle de plusieurs facteurs. Pour certains produits, il n’y a tout simplement pas d’acteurs installés dans notre pays. Pour d’autres, comme les lasers et les microscopes, seuls quelques concurrents de haut niveau se partagent le marché mondial. Enfin, la compétition est vive entre les marques étrangères et celles fabriquées dans notre pays.

«Nous sommes très sévères dans la procédure de sélection. D’une part, nos équipements visent des objectifs scientifiques très pointus. D’autre part, nous avons besoin d’une souplesse de mise en œuvre maximale car nous n’acquérons que très rarement des outils de production», explique Jean-Bernard Luther. Cet adjoint du doyen de la Faculté des sciences de base fut auparavant responsable des acquisitions des équipements scientifiques de la haute école pendant vingt ans.

Produits suisses plus chers

Comme l’EPFL est plutôt active dans la réalisation de pièces prototypes unitaires ou de mesures complexes à la pointe des connaissances scientifiques, elle cherche à acquérir un matériel qui puisse s’adapter facilement et rapidement à l’évolution des besoins des chercheurs.

«Les entreprises helvétiques actives dans les machines remplissent souvent les critères fixés mais font face à une rude concurrence. Elles nous adressent aussi des offres qui ne correspondent pas au budget disponible», relève Olivier Olmo, directeur opérationnel de la plate-forme technique de la Faculté des sciences et techniques de l’ingénieur.

Au cours de ces dernières années, ce Vaudois s’est penché sur une demi-douzaine de procédures internationales d’adjudication pour lesquelles plus de 40 offres lui ont été soumises. Autant dire qu’il est bien placé pour se prononcer sur la compétitivité des entreprises suisses: «Leurs prix sont non seulement plus chers, de l’ordre de +20 à +30%, que leurs concurrents étrangers, mais elles ont parfois tendance à penser que le marché leur est acquis.»

Par exemple, une société a déposé une offre pour une fraiseuse qui dépassait 750  000  francs, alors que le prix moyen des propositions reçues (sans tenir compte de l’offre suisse) avoisinait 450  000  francs. «Il est clair que nous n’avons pu donner une suite favorable, malgré la qualité de l’équipement proposé», affirme Olivier Olmo.

Dans un autre cas, une entreprise est approchée pour qu’elle participe à une soumission grâce aux excellentes performances et qualités de ses produits. Les collaborateurs de l’EPFL rencontrent même ses dirigeants sur le site de leur usine et vont jusqu’à les relancer une semaine avant le terme de la procédure pour qu’ils puissent soumettre un dossier dans le temps imparti.

Finalement, la seule offre que l’EPFL a reçue de leur part, plus d’un mois après la fin du délai de soumission, a été un simple e-mail l’informant de la possible reprise d’un équipement d’occasion disponible dans une entreprise de la région à un prix nettement supérieur aux offres reçues dans le cadre de la procédure en cours.

«Je ressens parfois une certaine difficulté de la part des entreprises helvétiques à comprendre que l’EPFL est soumise à des contraintes budgétaires», insiste Olivier Olmo. «L’EPFL doit scrupuleusement veiller à la sauvegarde des deniers publics et à l’équité lors de la procédure d’appel d’offres. Ce qui lui laisse très peu de marge de manœuvre», renchérit Jean-Bernard Luther.

Abus de position dominante

Ce dernier tient aussi à soulever une question qui continue de pénaliser les consommateurs publics et privés de marques étrangères: la difficulté, voire l’impossibilité, de faire ses emplettes sans passer via leurs importateurs officiels en Suisse.

«Si nous pouvions nous adresser directement auprès des fabricants, nous pourrions obtenir de meilleurs prix. Mais ceux-ci nous obligent à passer nos commandes via leurs agences ou représentants pour le marché helvétique», constate Jean-Bernard Luther.

La Commission fédérale de la concurrence (Comco) s’est déjà penchée sur cette problématique relevant des importations parallèles. Elle attend avec sérénité le verdict des autorités administratives et judiciaires fédérales qui doivent trancher plusieurs litiges l’opposant à des multinationales étrangères. De manière générale, cette question est complexe.

Les relations intragroupes, autrement dit entre une société mère et ses filiales, ne relèvent en principe pas du droit de la concurrence. «Nous pouvons cependant intervenir en cas d’abus de position dominante sur un marché ou, dans le cas de relations extragroupes, lorsqu’un revendeur indépendant a l’interdiction contractuelle de fournir de potentiels clients. Par exemple, nous pourrions ouvrir une enquête si un représentant d’une marque allemande installé en Allemagne ou dans un autre pays est empêché de livrer sa marchandise en Suisse», explique Vincent Martenet, président de la Comco.  

Jean Philippe Buchs
Jean-Philippe Buchs

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Journaliste à Bilan depuis 2005.
Auparavant: L'Hebdo (2000-2004), La Liberté (1990-1999).
Distinctions: Prix Jean Dumur 1998, Prix BZ du journalisme local

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