Bilan

Plus qu’une montre, un outil de travail

Donner l’heure, c’est trop commun. Des horlogers se lancent des défis supplémentaires comme proposer un détecteur de sulfure d’hydrogène ou avoir recours au braille.

  • North Eagles a développé une montre qui prévient les fuites de gaz mortel sur les plateformes pétrolières.

    Crédits: Acustica
  • Destinée aux malvoyants, Acustica parle et vibre pour indiquer l’heure.

    Crédits: Acustica

La Suisse se veut terre d’innovation et d’horlogerie. Ses entrepreneurs savent mélanger les deux, en proposant des montres très techniques. C’est par exemple le cas de North Eagles, qui a intégré un détecteur de sulfure d’hydrogène dans l’un de ses modèles. «En 2015, un client à Abu Dhabi m’a demandé de quoi on était capables», raconte Olivier Voumard, directeur de la marque. Le client en question travaille sur les plateformes pétrolières. Le forage expose les travailleurs aux potentielles fuites de sulfure d’hydrogène, un gaz très dangereux. La montre de North Eagles contient un détecteur de cette substance, sous la forme d’un petit composant commandé à l’étranger. «On n’en produit pas en Suisse», déplore Olivier Voumard.

Dans son atelier de La Neuveville, il fait la démonstration de son produit. Quand la concentration de sulfure d’hydrogène devient trop forte, les aiguilles de la montre qui affichaient l’heure font un tour et se placent sur le cadran de mesure. En plus de cela, le garde-temps sonne, vibre et s’allume à la manière d’une alarme. Grande plus-value pour les plateformes pétrolières: l’alarme est reliée à un système central qui permet à la sécurité de connaître la position des employés en temps réel, mais aussi de savoir si l’un d’entre eux est à terre. North Eagles a aussi développé une application pour smartphones, qui réunit les informations utiles.

De nombreux essais ont été menés à Abu Dhabi, pour vérifier la portée des montres – surtout dans des milieux clos. «La certification était la plus grande partie du travail», confie Olivier Voumard. Dans ce type de zone à risques, la moindre étincelle peut aller jusqu’à faire exploser toute la plateforme. Il poursuit: «La montre contient un capteur électrochimique. Une pâte à l’intérieur émet un courant lorsqu’elle entre en contact avec le gaz, et on mesure ce courant pour connaître la concentration.» Les composants qui entourent ce capteur ont permis au produit de passer les certifications les plus exigeantes, que ce soit à l’échelle américaine, européenne ou internationale. Les sites pétrochimiques comptent plusieurs zones, la zone zéro étant la plus contraignante. «Les matériaux sont antistatiques» lance encore le patron.

Entre utilité et mode

Si la montre développée par North Eagles est l’exemple type d’une montre utilitaire, d’autres horlogers se sont essayés à adapter les garde-temps à des corps de métier. La naissance des modèles «Pilotes» et «Plongeurs» vient de là. Le terme de montre-outil (tool watch) est utilisé. Pierre-Yves Donzé, professeur à l’Université d’Osaka, au Japon, et expert en industrie horlogère, estime que l’image a souvent dépassé l’utilité. «Les montres dites tool watches n’ont pour la plupart pas été vraiment achetées pour leur fonction, mais plutôt en tant qu’accessoires de mode. Un peu comme les montres de navigation aérienne, de plongée, ou la fameuse Speedmaster d’Omega (que ses acheteurs n’acquièrent pas pour aller sur la Lune). Tant que les outils additionnels correspondent à des envies ou des modes, ces montres trouveront leur communauté d’acheteurs ou de collectionneurs», affirme-t-il.

Il ajoute: «Depuis la fin du XIXe siècle, les fabricants de chronographes développent des montres compteurs pour des types d’usage particuliers. Heuer et Breitling lancent par exemple des pulsomètres, tachymètres, etc. Ensuite, l’imagination n’ayant pas de limite, toutes les fonctions et outils possibles seront ajoutés à des montres. Le passage à la montre électronique, dans les années 1970, va accélérer ce processus.» Autrement dit, les montres incorporent bon nombre d’inventions, et il y a un certain ciblage dans le public. Mais il n’est pas toujours aussi spécifique que North Eagles.

Les aveugles aussi

Et si les personnes malvoyantes ou aveugles avaient aussi droit à leur garde-temps? Jonathan Pfister a porté ce projet durant plus d’une année, mais il a récemment dû se résoudre à abandonner. «J’en ai pour 6000 francs de matériel que je ne peux pas utiliser», lâche-t-il. L’entrepreneur voulait distribuer les montres en braille en Suisse. Il était passé par une entreprise présente en Corée du Sud pour s’approvisionner. Les prototypes fonctionnaient bien. «J’ai porté cette montre pendant une année», raconte Jonathan Pfister. Le projet est désormais au point mort, après plus de 200 heures investies à commercialiser le produit. Il dénonce: «On m’a demandé de vendre des montres moins chères que le prix que j’ai payé à l’achat.» L’entrepreneur travaille sur des solutions juridiques pour récupérer son manque à gagner, car la grande partie des fonctionnalités proposées par le fournisseur ne sont pas actives.

Une solution helvétique existe tout de même. Plusieurs horlogers romands l’ont créée sur mandat de l’Union centrale suisse pour le bien des aveugles (UCBA). Baptisée Acustica et produite en mille exemplaires, la montre parle et vibre pour indiquer l’heure. «On attend d’écouler les stocks avant d’en produire de nouvelles.» L’UCBA a, dans un premier temps, commercialisé des montres d’autres pays avant de produire un modèle suisse. Son développement et une partie de la production ont été financés en grande partie par des fondations et des entreprises.

La miniaturisation de certains détecteurs peut amener davantage de montres ultraspécialisées à exister. Le patron de North Eagles se dit prêt à trouver des solutions pour les industries intéressées. Il se dit par exemple enthousiaste à l’idée de mettre au point une montre avec dosimètre, pour le nucléaire.

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Rebecca Garcia

JOURNALISTE À BILAN

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Rebecca Garcia a tout juste connu la connexion internet coupée à chaque téléphone. Elle a grandi avec la digitalisation, l’innovation et Claire Chazal. Elle fait ses premiers pas en journalisme sportif, avant de bifurquer par hasard vers la radio. Elle commence et termine ensuite son Master en journalisme et communication dans son canton de Neuchâtel, qu’elle représente (plus ou moins) fièrement à l’aide de son accent. Grâce à ses études, elle découvre durant 2 mois le quotidien d’une télévision locale, à travers un stage à Canal 9.

A Bilan depuis 2018, en tant que rédactrice web et vidéo, elle s’intéresse particulièrement aux nouvelles technologies, aux sujets de société, au business du sport et aux jeux vidéo.

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