Bilan

Oubliez toutes les théories sur l’innovation… sauf celles de l’expérience

Pour Bilan, le directeur du bureau d'ingénieurs FiveCo Antoine Lorotte analyse la capacité à innover et s'extrait pour cela du discours ambiant chargé d'un vocabulaire jargonnant qui masque souvent une incompétence notoire.

Antoine Lorotte, directeur de FiveCo.

Crédits: DR

Start-upper, co-working, hackathon, boot-strapping, co-création… tous ces anglicismes et ces barbarismes ont envahi la réflexion sur l’innovation, cachant pour la plupart du temps une véritable misère intellectuelle. Pourtant, la logorrhée provoquée par les discours sur l’innovation semble plus que jamais intarissable. Le nombre de consultants «experts en innovation» qui  proposent leurs conseils aux entreprises ne cesse de croître. A n’en pas douter, nous assistons à une véritable inflation du vocabulaire et des concepts pour décrire un des phénomènes qui est les plus fascinants de notre époque.

Or, il semble essentiel de conserver une juste mesure en distinguant le bon grain de l’ivraie et, par la même occasion, de revenir aux fondamentaux pour échapper aux phénomènes de mode. Car dans tout ce que nous lisons et entendons sur ce sujet, que ce soit dans les médias ou lors de différents événements professionnels, nous avons l’impression qu’il y a énormément d’abstractions théoriques qui - la plupart du temps - ne reposent sur aucune expérience concrète et, par la même occasion, sont inapplicables.

Bon nombre de fois, nous avons écrit des tribunes pour exposer des points de vue sur le sujet. La dernière en date, par exemple, portait sur les principes à respecter pour mettre en place un département innovation. Mais il est essentiel pour nous d’insister sur le fait que nous tirons nos thèses de l’expérience et non l’inverse.

Et c’est là ce qui fait toute la différence. Beaucoup d’exposés sur l’innovation qu’on entend ça et là aujourd’hui ne reposent sur aucune expérience concrète. Les auteurs qui les profèrent ne justifient souvent d’aucune pratique et se contentent de compiler des théories qu’ils ont accumulées au fil de leurs lectures. Pour nous, a contrario, il est essentiel qu’une théorie de l’innovation soit tirée d’une expérience professionnelle et que l’auteur qui la soutient puisse justifier chacune de ses thèses par des études de cas sur des projets qu’il a pu mener lui-même à bien. S’il y a une vraie culture de l’innovation, c’est sur le terrain qu’elle s’acquiert.

Pour le dire autrement, «on apprend à innover en innovant». Aussi, la question qui se pose est celle de savoir s’il s’agit encore d’un apprentissage, ou tout simplement d’une mise en pratique? Prenons par exemple un lieu commun tel que « la clé de l’innovation est l’ouverture d’esprit ». Pas possible de rester créatif sans elle. Cela ne reste que de vains mots tant qu’on n’a pas expérimenté cette vérité. Il faut enchaîner les expériences pour renforcer cette ouverture d’esprit et c’est au fur et à mesure qu’il voit se dérouler les projets que l’apprenti innovateur comprend vraiment ce que signifie ce concept, pour l’utiliser sans même s’en rendre compte. C’est en se confrontant à l’obstacle de la singularité des projets qui se succèdent avec leurs différences et leurs particularités, que notre apprenti innovateur peut se forger de véritables compétences et vérifier s’il est capable de rester « ouvert d’esprit, quel que soit le projet », une fraîcheur salutaire qui lui permettra d’être créatif en toutes circonstances.

Autre lieu commun de l’innovation : l’efficacité. Comme on le répète un projet ne vaut rien tant qu’il n’a pas été mis sur le marché. Et l’histoire des technologies regorge d’exemples d’innovations brillantes qui sont venues trop tôt ou n’ont jamais été en mesure d’intéresser le marché. Par exemple, chacun sait que Bill Gates a le premier eu l’idée de commercialiser une tablette avec Microsoft, mais c’est Steve Jobs qui a su la lancer au bon moment avec Apple, pour qu’elle trouve la voie du succès auprès du grand public. Au travers de cet exemple on comprend qu’il n’y a pas de théorie pour dire que telle ou telle invention, telle ou telle nouvelle technologie remplissent tous les critères pour être mises sur le marché. Certes on peut tirer des règles, compiler des statistiques, s’appuyer sur des principes…

Mais encore une fois, un bon innovateur sera celui qui, ayant enchaîné un certain nombre de projets, pourra être en mesure de dire si tel projet en particulier est susceptible de rencontrer le succès et d’être développé. C’est une compétence qui ne s’acquiert qu’avec l’expérience au prix d’une part d’essais et d’erreur, mais surtout de réussite. C’est sans doute aussi l’une des raisons pour laquelle dans les phases de recrutement, l’ingénieur doit davantage insister sur la mise en valeur de son expérience que sur ses connaissances théoriques.

D’après toutes ces raisons, il nous semble plus que jamais nécessaire de conseiller ceux qui nous demandent « comment faire pour innover?» en leur répondant: «Faites confiance à la théorie, mais vérifiez qu’elle repose bien sur le fondement de l’expérience.»

Antoine Lorotte

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