Bilan

Neuchâtel, voyage au cœur d'un FabLab

On compte près de deux cents FabLabs dans le monde, dont cinq en Suisse. A quoi ressemblent ces lieux de création, célèbres depuis la médiatisation des imprimantes 3D? Visite.
  • Pije, «super-user»et Gaëtan Bussy, cofondateur du FabLab de Neuchâtel.

    Crédits: Guillaume Perret
  • Imprimante 3D. Les machines-outils assistées par ordinateur font le succès des FabLabs.

    Crédits: Guillaume Perret
  • Montre imprimée en 3D. Elle dispose d’un bracelet à maillons, d’un fermoir et d’un boîtier. S’il manque la mécanique, tout le reste a été conçu en une seule fois.

    Crédits: Guillaume Perret

Imprimante 3D, découpeuse laser ou encore scanner 3D. Tout cela sonne très futuriste, mais quel genre d’endroit abrite de telles machines? Qui fréquente ces ateliers de création? Quels types d’objets y sont fabriqués? De nombreuses questions se bousculent dans ma tête alors que je pousse la porte d’entrée du FabLab – contraction de «fabrication» et de «laboratory» – de Neuchâtel.

Il est situé au quatrième et dernier étage d’un bâtiment imposant en face de la gare. D’un côté, une vue plongeante sur les rails, de l’autre, sur le lac et les Alpes qui s’étendent au loin. Première surprise: les locaux n’ont rien de futuriste. Moi qui m’imaginais pénétrer un monde cybercontrôlé à la Matrix!

En lieu et place, je découvre un long couloir et quelques pièces en enfilade. Dans l’une d’elles, des bureaux encombrés de maquettes et de projets; dans les autres, les fameuses machines-outils assistées par ordinateur, celles qui font le succès des FabLabs. La décoration est sommaire. Des déchets de bois ou de plexiglas jonchent le sol et s’amassent dans des coins. Quelques mandarines traînent sur une table. Des créations s’entassent un peu là où il est encore possible de trouver place dans cet univers encombré.

Deux hommes, la vingtaine, sont assis devant une sorte de boîte ouverte, reliée à un ordinateur. Un bras électronique arrive au milieu de cette dernière. Il va et vient en ajoutant un peu de matière à chacun de ses passages. Petit à petit, une version miniature de la Tour de l’Horloge de Berne prend forme sous mes yeux ébahis. «C’est une imprimante 3D», lance une voix derrière moi. Je me retourne pour faire face à mon interlocuteur. Petit, un bonnet sur la tête, des lunettes sur le nez, il a l’air jovial. Quand je lui demande qui il est, il répond, rigolard: «Moi, je suis le mec des clés.»

Le «mec des clés» se prénomme en fait Pije. C’est le responsable de la journée. Il a la tâche d’ouvrir le FabLab le matin à 9 h 30 et de le fermer le soir venu, vers 17  h. Entre deux, il supervise le laboratoire de fabrication. «Si quelqu’un a une question concernant l’utilisation des machines, je lui réponds. Sinon, je laisse les gens travailler seuls. Les FabLabs s’inscrivent dans la mouvance du do-it-yourself, ils favorisent la débrouillardise», explique Pije.

L’idée est de rendre la technologie accessible à «M. et Mme Tout-le-monde» afin qu’ils se l’approprient. Pour 20 francs l’heure, 70 francs la demi-journée ou 300 francs le semestre, tout un chacun a la possibilité de venir dans ces locaux mener à bien ses projets.

Quand je lui demande si les femmes sont, elles aussi, des habituées des lieux, il répond d’un air taquin: «Tu sais, les gars comme nous, qui viennent ici, ne savent même pas ce qu’est une fille.» Il ajoute, plus sérieusement: «La population est assez hétéroclite. Elle se compose d’étudiants, d’artistes ou encore de designers, plus ou moins jeunes et des deux sexes. Un homme qui doit avoir la cinquantaine fréquente régulièrement le lab pour construire des lampes. Une jeune fille est venue imprimer son logo sur des pièces de cuir, pour des sacs qu’elle confectionne.»

Un concept venu des Etats-Unis

En m’éloignant des machines qui tournent à plein régime et de l’odeur de bois brûlé dégagée par la découpeuse laser, je prends congé du «mec des clés». Je suis à la recherche de Gaëtan Bussy, l’un des deux cofondateurs du site. Je le trouve assis à son bureau.

Derrière lui, une grande baie vitrée offre une vue imprenable sur la gare de Neuchâtel. J’aimerais en savoir plus sur l’origine de ces ateliers à la pointe de la technologie. «Le premier FabLab a été créé au Massachusetts Institute of Technology (MIT) dans les années 1990, par le professeur Neil Gershenfeld. Son idée était que les gens achètent des fichiers plutôt que des produits, afin d’éviter transport et stockage», explique-t-il. En avril prochain, le FabLab de Neuchâtel fêtera ses deux ans et son succès croît. «En grande partie grâce à la forte médiatisation des technologies 3D.»

Après une formation d’ingénieur en design industriel, Gaëtan Bussy est engagé dans une unité de recherche de la Haute Ecole Arc: «Nous travaillons sur des projets de conception de systèmes techniques ou de produits visant l’amélioration des conditions de vie en Suisse et à l’étranger. C’est dans ce cadre que nous avons lancé le FabLab, pour tester une nouvelle façon de concevoir l’objet.» Financé par des fondations privées, le laboratoire dispose gratuitement des locaux qu’il occupe, mis à sa disposition par la Ville.

Pour porter l’appellation FabLab, un atelier de fabrication doit respecter une charte mise en place par le MIT. «Il y a plusieurs principes à respecter, dont l’interdiction de produire des objets qui pourraient nuire à autrui, confie le jeune homme. Un journaliste nous a contactés car il voulait imprimer un pistolet. Il avait apparemment l’accord de la police. Nous avons tout de suite refusé, c’est contraire à notre éthique.»

Une sonnette résonne, interrompant notre discussion. De nouveaux «bricoleurs» pointent leurs nez au laboratoire. Dans la pièce adjacente, le son des machines gronde toujours. Je m’approche des deux étudiants qui sont venus imprimer la Tour de l’Horloge de Berne. Didier, 21 ans, a dessiné le prototype 3D. Son ami Bora, étudiant en pédagogie, l’accompagne, curieux de découvrir cette technologie. «Je réalise ce projet dans le cadre de ma maturité technique», explique Didier.

Des problèmes semblent subsister au niveau du clocher, il n’est pas droit. «Il me faudrait modifier le dessin, mais je n’ai pas le temps, je dois rendre ce travail demain», rigole-t-il, un brin nerveux, en lançant une quatrième impression. De l’autre côté, Arnaud, 36 ans, utilise la découpeuse laser pour réaliser des cartes de vœux en bois. «J’en ai 40 à faire.» Grand, les cheveux mi-longs, c’est un habitué. «J’utilise essentiellement cette machine. J’aime la gravure et la découpe.» Il confie à quel point venir ici est rentable. «Payer un professionnel pour faire ce travail me coûterait des centaines de francs.»

Pije, qui a surpris notre conversation, nous rejoint. Il sort son briquet de sa poche et en enlève le cache. «On peut même graver sur du caoutchouc, regardez à quel point les détails sont précis.» Puis il repart tout aussi soudainement vaquer à ses occupations en sifflotant gaiement.

De temps à autre, un des occupants se préoccupe du travail de l’autre et lui demande: «Ça va? Ça avance?» Le tutoiement est de rigueur et l’ambiance bon enfant; éléments emblèmes de l’idéologie des FabLabs, ces hauts lieux d’échange – publics et ouverts – où l’information doit circuler librement. 

Hackers et FabLabs

Pendant que Gaëtan Bussy lance l’impression 3D d’une montre, Pije me prend à part. Il sort son ordinateur d’un immense sac Freitag rouge: il a «des choses» à me montrer. Habitué des hackerspaces – ces lieux publics où les passionnés de technologies, d’art ou d’informatique se retrouvent pour échanger et créer ensemble – il a étudié la philosophie, mais il «bricole depuis longtemps». Son truc à lui, «c’est plutôt l’électronique», confie-t-il, en montrant une maquette pleine de fils électriques.

Ensemble, on remonte aux origines des FabLabs et il m’explique même comment «détourner» une vieille cabine téléphonique. Maintenant dans la confidence, j’en viens presque à regretter l’existence de mon smartphone au fond de mon sac. «Ces technologies n’ont rien de nouveau, elles ne sont pas révolutionnaires, explique-t-il. L’imprimante 3D existe depuis les années 1970-1980.» Si aujourd’hui son image se démocratise, ce n’est pas à cause d’une avancée technique majeure mais parce que les brevets sont tombés dans le domaine public, ce qui a contribué à en diminuer drastiquement les coûts. 

La première imprimante 3D «libre» se nomme la RepRap. «Certains en ont même fait avec des Lego, apprend Pije. Une telle imprimante coûtait des milliers de francs à l’époque, c’est pour cela que des hackers ont commencé à bricoler pour créer leurs propres machines.» Détourner des usages technologiques pour en créer de nouveaux, non prévus initialement, est la définition même d’un hack. Un phénomène qui dépasse l’informatique.

L’idéologie des FabLabs s’imprègne, elle aussi, fortement de la philosophie du do-it-yourself (faire soi-même en français) qui tire ses prémices dans la contre-culture des années 1960. «Information wants to be free» fut l’un des slogans que l’on revendiquait sur la côte ouest des Etats-Unis.

Plusieurs revues, dans lesquelles on pouvait trouver toutes sortes de conseils, prônaient la redistribution des pouvoirs aux individus en développant leur indépendance. L’idéologie des «makers» était de créer soi-même ce qui manquait pour échapper aux contraintes de la société de consommation. En offrant à tous des technologies, jusque-là inaccessibles et réservées aux seuls professionnels, les FabLabs s’inscrivent dans cette lignée.

Ainsi, partage des connaissances, ouverture et collaboration participent des valeurs défendues par ces laboratoires. Et comme il n’est pas donné à tous de dessiner en 3D, des plates-formes de partage existent, à l’instar du site thingiverse.com où les internautes ont la possibilité de trouver des dessins numériques, imprimables en objets physiques.

Grâce à Pije, je découvre ce monde. Assis derrière une table, nous explorons ce véritable souk de la technologie où l’on trouve tout: moules à gâteau Batman, bijoux, une sorte de petite rampe portable pour fauteuil roulant, et même une réplique de la tête de Justin Bieber.

Soudain, le silence est rompu par une exclamation. «Incroyable!» Elle provient de la pièce attenante. Je m’y rends. L’objet de toutes les attentions est la montre imprimée par Gaëtan. Elle est orange pétant, avec un bracelet à maillons, un fermoir et un boîtier.

Il manque certes la mécanique, mais tout le reste a été conçu en une seule fois, par le bras électronique de l’imprimante et le plastique fondu qui en sort. «Je suis impressionnée», confie Hélène, 25 ans, une collaboratrice du FabLab. «Je n’avais jamais vu ça. Les possibilités de création sont infinies!» Aussi étonnée qu’elle, je prends l’objet entre mes mains et je l’essaie même.

De prime abord, les locaux du FabLab de Neuchâtel s’apparentent davantage aux ateliers de bricolage de nos grands-pères qu’à des bureaux futuristes. Mais une fois les machines lancées, toute ressemblance disparaît. Véritables antres de la technologie et de l’innovation, un vent nouveau émane des laboratoires de fabrication de Neuchâtel, de Jalalabad en Afghanistan, de Takoradi au Ghana, de Santiago au Chili ou encore de New York.

On entre dans une nouvelle dimension de fabrication de l’objet. Celle de la 3D. Celle de la création et de la modification à l’infini où que l’on se trouve sur la planète. Celle de la collaboration plutôt que de la compétition, de la mise en commun plutôt que de la privatisation.

Leila Ueberschlag

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