Bilan

Nestlé 2.0 l’ère de la nutrition personnalisée

L’installation de Nestlé sur le campus de l’EPFL ouvre un troisième chapitre dans son histoire industrielle. Potentiellement une radicale transformation de notre façon de nous nourrir.

C’est là!» Patrick Aebischer, président de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, montre deux bâtiments sur la photo aérienne du campus qui couvre la table basse de son bureau. C’est dans ces immeubles du nouveau quartier de l’innovation – trois fois la surface qu’ont déjà prise Logitech ou Credit Suisse – qu’emménage actuellement le nouveau Nestlé Institute of Health Sciences, un centre de recherche de pointe dans lequel le groupe investit 500 millions de francs sur dix ans. Une somme record pour un investissement de ce genre mais qui n’est que la pointe immergée vers une troisième révolution industrielle pour le groupe. Et, potentiellement, une mutation de notre alimentation.

Nestlé 1.0 et 1.5

Pour comprendre ce futur, il faut revenir en arrière. Si on la brosse à grands traits, l’histoire de Nestlé a connu deux grandes phases au cours de ses cent quarante-cinq ans. Du lancement de la farine lactée en 1867 par l’entrepreneur en série Henri Nestlé, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, la start-up se transforme en groupe industriel. A coup d’acquisitions comme celles des chocolatiers Peter, Cailler et Kohler en 1929 et d’innovations comme le Nescafé en 1938, elle se diversifie et s’internationalise, créant ses premières usines aux Etats-Unis en 1882 et au Brésil en 1920 déjà. La seconde époque débute en 1947 avec la reprise de Maggi. L’armée américaine vient de débarquer de ses bagages la société de consommation en Europe. Le marketing de Coca-Cola ou le management de Procter & Gamble s’imposent durablement comme modèles d’affaires. Nestlé devient une multinationale qui hisse ses marques au rang de numéro un mondial de l’alimentation en 1971. Suit la mondialisation de l’économie qui voit le chiffre d’affaires du groupe passer au cours des quarante dernières années de 46 à 109 milliards de francs. Cette globalisation est ponctuée en 2010 par l’achèvement d’une phase de réorganisation dont le nom résume cette période, «Globe». En parallèle, Nestlé a lancé dès 1986 une initiative qui va servir de fondation à la nouvelle phase dans laquelle le groupe s’affirme aujourd’hui: celle des sciences de la vie et de la santé. Nestlé avait constitué alors avec le groupe Baxter une filiale commune, Clintec, pour développer des aliments médicalisés. L’aventure se termine toutefois par un divorce en 1996. Les deux entreprises reprennent leurs billes. Il ne reste au groupe suisse qu’un petit business marginal de l’ordre de 250 millions de francs. Nestlé aurait pu en rester là. Mais Peter Brabeck, promu alors administrateur-délégué, va avoir une autre idée. On peut parler de vision stratégique.

Luis Cantarell Nestlé Health Science, dont il est CEO, symbolise le futur de Nestlé.  

Un virage stratégique

Costume bleu impeccable et accent roulant de sa Catalogne natale, c’est Luis Cantarell qui se charge d’expliquer ce tournant au siège de Nestlé Health Science, dans les anciens bureaux de Nespresso où a emménagé en début d’année cette nouvelle filiale, symbole du futur de Nestlé. «Au tournant du millénaire, Peter Brabeck annonce que l’avenir de Nestlé va se jouer dans la nutrition, la santé et le bien-être», explique le CEO, qui était à cette époque à la tête de la division Nutrition du groupe. «Tout à coup, ce qui n’était qu’un tout petit business reçoit un important poids stratégique.» L’histoire s’accélère. En 2003, Nestlé confie 150 millions de francs, auxquels s’ajouteront 500 millions trois ans plus tard, au fonds de capital-risque Inventages. Incorporée à Genève, cette firme créée par l’Allemand Gunnar Weikert bientôt rejoint par l’ancien Chief Financial Officer de Nestlé, Wolfgang Reichenberger, a pour spécialité d’investir dans des start-up aux frontières de l’alimentation et de la pharma. Elle va devenir le scout de la direction de Nestlé dans cet univers en plein boom. A Vevey, on n’est toutefois pas décidé à attendre les dix ans de maturation nécessaire aux start-up pour entrer dans le vif du sujet. En 2004, un Prix Nobel de médecine, Günter Blobel, entre au conseil d’administration et décision est prise de créer une entité à vocation globale dans l’alimentation médicale. «Cela va permettre de procéder à des acquisitions comme Gerber et le pôle de nutrition médicale de Novartis en 2007», poursuit Luis Cantarell qui, pendant cette période, dirige les activités de Nestlé en Europe puis aux Amériques. «Le petit business de 300 millions de francs atteint bientôt 1,7 milliard. Petit à l’échelle de Nestlé mais tout de même numéro deux mondial.» Le géant voit cependant plus loin. Le contexte des années 2000 est déterminant pour comprendre ce qui motive le groupe à investir de plus en plus massivement dans la santé. La biologie évolue alors en mode accéléré. Le génome humain vient d’être décrypté. En 2003, un article publié par Nature montre que le resvératrol, un antioxydant qu’on trouve dans la peau du raisin, prolonge la vie de levures et de vers, établissant une passerelle scientifique entre alimentation et biologie moléculaire. C’est l’époque aussi où, sous l’impulsion de Patrick Aebischer, l’EPFL et plus généralement la Suisse romande s’orientent vers les sciences de la vie. Chez Nestlé, on voit les étoiles commencer à s’aligner. Pas toutes cependant. Ce n’est, en effet, pas d’hier que les géants de l’alimentation s’intéressent aux bénéfices santé de leurs produits. La nutrition fonctionnelle est un graal après lequel court tout le secteur. Mais il est difficile à atteindre. Si les aliments enrichis en oméga 3 se sont imposés, les déceptions sont nombreuses. L’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) exige depuis le début de l’année des preuves scientifiques des effets des aliments fonctionnels. Plus de 80% des demandes d’autorisation d’aliments fonctionnels ou d’alicaments déposés depuis 2009 ont été rejetées faute de preuves. Diagnostic de Patrick Aebischer: «Ce qui manquait à tout cela, c’est une base scientifique fondamentale.» Par l’intermédiaire de Daniel Borel, membre du conseil d’administration de Nestlé, il va la proposer sur un plateau à Peter Brabeck.

Alimentation et pharma: la nouvelle concurrence

La nutrition fonctionnelle attire de nombreuses sociétés.

Les consommateurs demandent de plus en plus de produits plus naturels et moins chimiques. En même temps, les coûts de la santé augmentent. Deux raisons qui poussent les groupes alimentaires et pharmaceutiques à converger vers les sciences de la nutrition dans l’espoir de prévenir plutôt que de guérir les maladies. En quelques mois, l’Institut Mérieux a ainsi lancé Mérieux Nutrisciences tandis que Pfizer rachetait le spécialiste danois des vitamines Ferrosan et que Sanofi reprenait les compléments alimentaires Oenobiol. Côté alimentaire, après le lancement avorté d’un yaourt fonctionnel destiné à prévenir l’ostéoporose, Danone investit dans l’alimentation clinique en rachetant le néerlandais Nutricia, renforcé du britannique Complam et de l’américain Medical Nutrition. Pepsico a, de son côté, ouvert l’an dernier un institut de recherche en nutrition. Il sera toutefois difficile pour une entreprise dont les sodas sont mis en cause dans l’épidémie mondiale d’obésité de s’affirmer dans l’alimentation santé. Aucune de ces initiatives n’est encore allée aussi loin que celle de Nestlé qui dispose du cash de la vente d’Alcon pour affirmer son leadership.

 

Ed Baetge Grand spécialiste du diabète, il dirige le Nestlé Institute of Health Sciences (NIHS).

La science passe à table

Nestlé commence par créer deux chaires de professeur à l’EPFL dont une revient à une sommité du resvératrol: Johan Auwerx. En septembre 2010, Peter Brabeck et le CEO du groupe, Paul Bulcke, annoncent la création d’une nouvelle entreprise, Nestlé Health Science, et d’un nouveau centre de recherche, le Nestlé Institute of Health Sciences (NIHS), à l’EPFL. Ce dernier bénéficie d’un investissement cinq fois plus important que celui du Rolex Learning Center. Directeur du NIHS, Emmanuel «Ed» Baetge lève le voile sur le genre d’aliments que vont cuisiner les 200 à 250 scientifiques qu’il recrute actuellement. Ex-chef de la R&D de Viacyte à San Diego, le Californien est un des meilleurs spécialistes mondiaux du diabète. Au point qu’une couverture du magazine Forbes en 2008 en faisait le chercheur le plus proche de trouver un remède à cette maladie. Pour Ed Baetge, la solution passe par une science nouvelle: la nutrigénomique. Les aliments sont naturellement pleins de molécules actives sur le plan biologique. «Si vous y réfléchissez, la nourriture est le seul médicament que nous prenons trois fois par jour et toute notre vie», explique le chercheur. De fait, les nutriments – ou leur manque - affectent l’expression de nos gènes alors que les différences de régime d’une région du monde à une autre ont laissé leurs marques sur notre génome. La nutrigénomique s’intéresse aux interactions entre alimentation, génétique et épigénétique, en particulier, à la manière dont certaines mutations génétiques influencent la production des enzymes et des hormones qui contrôlent notre métabolisme. La compréhension de ces enchaînements demande encore beaucoup de recherche de base. C’est pourquoi le NIHS emménage sur un campus. «Notre objectif est de publier dans les meilleures revues scientifiques», poursuit Ed Baetge. Le NIHS privilégie aussi une approche systémique de la biologie. Une cinquantaine de bioinformaticiens et de biologistes systémiques vont construire des modèles de relations entre un aliment et son influence sur la santé d’une personne, y compris en fonction de ses gènes. Ed Baetge veut mettre le NIHS au niveau des meilleurs centres mondiaux dans les sciences de la vie en ayant recours à tout l’arsenal technologique de la recherche pharma: séquenceurs d’ADN, spectromètres de masse, etc. Sans oublier les supercalculateurs nécessaires à constituer des modèles allant du gène à la cellule pour tester des ingrédients naturels. «Nous savons déjà que la restriction calorique peut, dans certains cas, rééquilibrer des fonctions biologiques. Mais qui veut vivre toute sa vie au régime sec? Nous allons tester toutes sortes d’ingrédients naturels sur nos modèles pour voir dans quelle mesure ils stimulent ou modulent positivement ces fonctions biologiques. Il nous faudra ensuite adapter ces résultats au génome, au style de vie et, en collaboration avec des centres comme le Nestlé Research Center de Vers-chez-les-Blanc, à la culture alimentaire de chacun pour créer une nutrition personnalisée qui ne sacrifie pas au plaisir de la table.»

Prévenir coûte moins que guérir

Cette «nutrition personnalisée» est le but ultime visé par Nestlé. Cela signifie que le NIHS a aussi pour mission de générer de la propriété intellectuelle pour d’éventuelles spin-off, pour la «start-up» Nestlé Health Science mais aussi à terme pour tout le groupe. C’est ici que la science rejoint l’économie. Situé à mi-chemin entre la pharma et l’alimentation, le Centre de recherche de Nestlé à l’EPFL ne va pas s’intéresser à toutes les maladies mais aux grandes maladies chroniques: diabète et obésité, maladies cardiovasculaires et maladies neurodégénératives comme la maladie d’Alzheimer. Ces maladies représentent aujourd’hui l’essentiel du marché pharmaceutique (70% en Europe et 65% aux Etats-Unis selon PricewaterhouseCoopers) mais, comme le regrette Patrick Aebischer, «les médicaments ne permettent souvent que d’intervenir très tard dans ces maladies». Or, ce retard est non seulement désolant pour les malades mais il a un coût économique énorme. «Rien qu’en Europe, les coûts associés à une mauvaise alimentation s’élèvent à 170 milliards d’euros», explique Luis Cantarell. La Croix-Rouge révélait il y a quelques jours qu’il y a désormais plus d’obèses (1,5 milliard) que de malnutris (925 millions) sur la planète. Dans ces conditions, le développement d’outils de prédiction, permettant une prévention, représente à la fois une nécessité et une opportunité pour l’institut comme pour l’entreprise Nestlé Health Science. En outre, un aliment, même un alicament, coûtera systématiquement beaucoup moins cher qu’un médicament. Comme l’explique Erich Sieber, vice-président du fonds Inventages: «Les aliments issus d’ingrédients naturels sont absorbés par l’homme depuis la nuit des temps. Ils n’ont donc pas à prouver leur non-toxicité. On peut se concentrer sur des essais d’efficacité dont les coûts restent limités, comparés aux bénéfices potentiels pour une société confrontée aux coûts croissants des maladies chroniques.» A condition, bien sûr, que ces aliments soient vraiment efficaces.

De la nutrition médicalisée à la nutrition personnalisée

C’est naturellement la question centrale et celle qui détermine toute la stratégie de Nestlé. Les premières acquisitions de Nestlé Health Science l’illustrent: CM&D et son chewing-gum destiné à diminuer le phosphore dans le sang ou VitalFoods et ses enzymes de kiwi qui soignent le système digestif. Venues du portefeuille d’Inventages, ces entreprises ne vendent pas des aliments directement au grand public mais via la prescription de médecins parce que leur efficacité a été démontrée lors d’essais cliniques. C’est sur ce genre d’aliments médicalisés que va d’abord se développer Nestlé Health Science. «L’avantage de cette «medical food», relève Erich Sieber, c’est qu’elle est clairement régulée. Pour Nestlé, cela signifie qu’il y a une base légale pour investir.» Et pour croître.  Luis Cantarell espère à terme que les découvertes des sciences de la nutrition irriguent progressivement tout le groupe. Werner Bauer, le Chief Technology Officer de Nestlé, souligne: «Les sciences de la nutrition vont conduire à de l’innovation et à une forme de rénovation des produits Nestlé. A terme, cette base scientifique aidera certaines marques à accroître leur pertinence en aidant des gens sains à le rester ou en prévenant certaines maladies.» Alors, mangera-t-on demain une glace Mövenpick qui prévient le diabète ou une branche Cailler qui freine la maladie d’Alzheimer? L’incertitude inhérente à la science ne permet pas de le promettre mais Nestlé l’envisage à long terme. Grâce aux sciences de la vie, il devrait dégager une énorme valeur ajoutée avec, dans un premier temps, les aliments médicalisés et, dans un second, une nutrition fonctionnelle et personnalisée solidement assise sur la science. Comme dans le cas d’Alcon, passée d’une valeur de 280 millions de dollars à 45 milliards en trente ans, Nestlé Health Science est une filiale indépendante de nature à devenir un très gros business. Mais en plus, par sa nature, ce business, de même que les recherches pilotées depuis l’EPFL, donnent à Nestlé l’opportunité de bâtir le socle de sa croissance future.

Erich Sieber Pour le vice-président du fonds Inventages, le challenge est de démontrer l’efficacité des aliments sur la santé.

Lexique

Aliment médicalisé: La medical nutrition aux Etats-Unis et les foods for special medical properties sont des aliments adaptés à une condition médicale spécifique diag-nostiquée par un docteur, qui les prescrit dans le cadre d’une thérapie.

Nutrition fonctionnelle: Un aliment fonctionnel se présente comme un aliment normal mais qui contient un ingrédient bioactif dont l’efficacité physiologique est démontrée.

Alicament: Il s’agit d’un ingrédient purifié à partir d’un aliment, vendu le plus souvent comme un complément médical et dont l’efficacité physiologique ou pour prévenir des maladies chroniques est prouvée.

Crédits photos: Willinger/Getty images, Nestlé, François Wavre/Rezo, Lionel Flusin

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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