Bilan

Montreux Jazz: un patrimoine sauvegardé, étudié, diffusé

Des premiers enregistrements en haute définition au stockage sur l’ADN. Depuis des décennies, le Montreux Jazz Festival accueille sur ses scènes les plus grands noms de la musique. Mais, au-delà de ces instantanés de grâce, Claude Nobs et celles et ceux qui poursuivent son oeuvre, notamment au sein de la Fondation Claude Nobs, effectuent un incroyable travail de conservation et de mise en valeur.

Revivre les concerts de légende du MJF dans des conditions d'immersion optimale, c'est possible dans plusieurs Montreux Jazz Cafés, dont celui sis sur le campus de l'EPFL.

Crédits: Marc Ducrest

Dans quelques jours, l’édition 2021 du Montreux Jazz Festival ne sera plus qu’un souvenir. Une édition particulière, adaptée par Mathieu Jaton aux circonstances de sortie de crise sanitaire. Une preuve de plus que celui qui a succédé à Claude Nobs à la tête de la programmation du festival vaudois a aussi hérité de sa capacité à s’adapter et à se réinventer.

Mais si ces caractéristiques ont permis à l’événement musical phare de la Riviera de traverser les décennies, elles devraient aussi permettre à de nombreuses générations actuelles et à venir d’explorer le génie des interprètes. Car des milliers de concerts sont conservés depuis la fin des années 1960, enregistrés avec les techniques de pointe de chaque époque, avec les standards les plus élevés, et désormais mis à disposition de chercheur·se·s, d’étudiant·e·s, des passionné·e·s de musique et des curieux. Il s’agit de près de 11'000 heures de vidéo, propriété de la Fondation Claude Nobs, créée par Thierry Amsallem en 2014.

Claude Nobs en visionnaire de la technique

Au coeur de ce trésor figure l’EPFL. Alain Dufaux évolue au milieu d’enregistreurs et de lecteurs de tous âges, avec des bandes sonores des années 1960, mais également de dispositifs dernier cri. «Dès l’origine, Claude Nobs était passionné de technique et il a tout fait pour enregistrer les concerts, bien sûr le son mais aussi l’image, ce qui était inédit à l’époque, avec les dispositifs les plus performants. Il est même arrivé qu’il double les systèmes, afin d’assurer le coup avec des enregistrements aux normes de l’époque… et des systèmes révolutionnaires», explique le directeur du centre d’Innovation dans les Patrimoines Culturels (anciennement Centre MetaMedia) et co-responsable du Montreux Jazz Digital Project, avec Thierry Amsallem. C’est ainsi qu’à l’orée des années 1990, le fondateur du MJF met en place la captation HD des concerts montreusiens… alors même que les télévisions européennes ne sont pas encore équipées pour diffuser un tel signal et doivent alors «dégrader» l’enregistrement pour en permettre la diffusion.

Dans les sous-sols du Picotin, les originaux. (© Alain Herzog)
Dans les sous-sols du Picotin, les originaux. (© Alain Herzog)

Une passion pour l’innovation que Claude Nobs partageait avec Thierry Amsallem. Celui qui l’a accompagné pendant 35 ans avait la même obsession pour la qualité via de nouvelles solutions technologiques: «Nous avions ces discussions constantes sur la meilleure manière d’enregistrer et de préserver les concerts et de les diffuser. Pas par perfectionnisme détaché. Mais parce que nous savions que ces moments d’anthologie construisaient l’histoire de la musique du XXe et du XXIe siècle. Quand un artiste vient à Montreux, il sait qu’il va bénéficier de ce qui se fait de mieux. Il a donc tendance à donner le maximum. Claude voulait alors rendre hommage à ces génies en préservant du mieux possible leurs performances». C’est ainsi qu’après quelques années de stockage des bandes par la TSR à Genève, c’est directement à Montreux, dans un «bunker» creusé sous son chalet Le Picotin, que Claude Nobs et Thierry Amsallem ont acquis et stocké l’ensemble des productions inscrites au Registre de la Mémoire du Monde de l’UNESCO. Température, hygrométrie, lumière, disposition,… tout a été étudié pour favoriser une conservation optimale des enregistrements.

Quand le Montreux Jazz rencontre l'EPFL

Et à l’aube des années 2000, la conservation va se doubler d’une nouvelle démarche: la recherche scientifique. Tout naît de la rencontre entre Claude Nobs, Thierry Amsallem et Patrick Aebischer, qui est à la tête de l’EPFL. Entre les trois, passion du jazz et volonté d’innover se font écho. Très vite naît un projet associant de nombreuses disciplines: musicologie, acoustique, intelligence artificielle, sociologie, muséologie,… le Montreux Jazz Digital Project casse les silos et joue la carte des complémentarités. «La base de données que constitue ce patrimoine exceptionnel permet de faire travailler ensemble des spécialistes de la réalité immersive, des pionniers du stockage sur ADN, des étudiants en musicologie ou encore des historiens. Tout ce petit monde s’appuie sur un matériau unique au monde», évoque Alain Dufaux.

Au-delà des près de 300 chercheurs, enseignants, étudiants et collaborateurs scientifiques impliqués dans le projet, le MJDP a aussi su embarquer des partenaires d’exception, aussi bien sur le plan du mécénat avec Audemars Piguet que sur le volet technologique. C’est ainsi que lorsque les masters des enregistrements ont été sauvegardés et numérisés, l’entreprise belge AmpliData a mis à disposition du projet des serveurs dotés d’un petabyte de stockage… Moins de trois ans plus tard, ce sont quatorze petabytes qui ont été mis à disposition, après que le projet a été présenté aux dirigeants de Western Digital, qui avait racheté AmpliData.

Alain Dufaux avec les serveurs qui conservent les archives de Montreux.
Alain Dufaux avec les serveurs qui conservent les archives de Montreux.

Mais pourquoi un tel besoin de stockage? La haute qualité des enregistrements, mais aussi la complexité des données, avec une multiplicité de pistes pour chaque instrument, font de chacun des plus de 5000 concerts un trésor particulièrement volumineux. Ce qui permet aujourd’hui’hui encore de se plonger dans des prestations des années 1970 ou 1980 d’Aretha Franklin ou de Sting avec une richesse incroyable.

Car, au-delà de la préservation et de la recherche, l’un des autres volets du projet porté par l’EPFL avec la Fondation Claude Nobs et Montreux Sounds réside dans la mise à disposition de ces archives. «Claude Nobs avait été visionnaire aussi dans le détail juridique: il avait négocié avec les artistes les droits (TV, radio, disques) de diffuser ces concerts dans un cadre particulier, toujours dans l’univers Montreux Jazz, mais avec la possibilité pour le grand public d’en profiter. C’est ainsi que les Montreux Jazz Cafés proposent ces concerts et des espaces de visionnage aménagés pour favoriser une expérience immersive très poussée. Mais c’est aussi dans cette démarche que plusieurs dispositifs immersifs ont été mis au point et développés par les équipes de l’EPFL», détaille Alain Dufaux. Des voitures de visionnage ont ainsi été mises à disposition des visiteurs lors de précédentes éditions du MJF. Et un impressionnant dôme interactif a été créé: sous cette voûte où des constellations d’artistes dialoguent les uns avec les autres, les utilisateurs lovés dans de moelleux coussins naviguent à l’aide d’une sphère tactile et plongent dans des milliers de prestations scéniques mises en valeur par une dispositif audio de haute qualité.

Revivre les concerts dans les voitures Nina. (© Daniela & Tonatiuh / EPFL+ECAL Lab)
Revivre les concerts dans les voitures Nina. (© Daniela & Tonatiuh / EPFL+ECAL Lab)

Les masters originaux au Picotin

Les chalets de Claude Nobs et Thierry Amsallem, sur les hauteurs de Montreux.
Les chalets de Claude Nobs et Thierry Amsallem, sur les hauteurs de Montreux.

Au Picotin, sur les Hauts de Caux, Thierry Amsallem veille sur les enregistrements originaux… et savoure régulièrement, dans la salle de projection qu’il a aménagée avec Claude Nobs, des grands moments des éditions passées avec les artistes. «Et lorsque nous les accueillons aujourd’hui, c’est toujours émouvant de voir à quel point ils sont émerveillés par la découverte de ces concerts d’anthologie. Quand je discute avec la nouvelle génération, je sens vite leur envie de s’inscrire dans cette filiation. Ils voient à quel point l’artiste a toujours été au coeur de la démarche à Montreux», se réjouit celui que Bilanz a placé parmi ses «Digital Shapers» en 2020.

Et entre les artistes des éditions actuelles du festival qui s’inscrivent dans les pas de celles et ceux qui les ont précédés, les étudiants qui mènent des entretiens avec les festivaliers pour enrichir le patrimoine avec le ressenti de cet événement, ou encore Mathieu Jaton qui intervient chaque année dans un séminaire sur le campus de l’EPFL, le patrimoine culturel du Montreux Jazz risque de s’enrichir largement encore dans les années à venir. Car, comme le rappelait Mathieu Jaton, voici quelques mois à Bilan, «Au Montreux Jazz Festival, les artistes sont proches de leurs fans, ce qui encourage des moments uniques. Le festival est un terrain de jeu spécial pour les artistes qui réimaginent parfois leurs concerts juste pour Montreux. C’est cet esprit d’intimité et de liberté créative que nous voulons partager dans notre développement de contenu global.»

La captation des concerts actuels se poursuit avec les dispositifs les plus perfectionnés. (© Alain Dufaux / Rayshaper)
La captation des concerts actuels se poursuit avec les dispositifs les plus perfectionnés. (© Alain Dufaux / Rayshaper)
Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

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Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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