Bilan

L’intelligence artificielle ne fera pas baisser les coût de la radiologie

Si l’application de l’intelligence artificielle à la radiologie va faciliter le travail des praticiens de la spécialité, il ne faut pas s’attendre à une baisse des coûts ou à un remplacement de l’humains avant de nombreuses années.

Crédits: DR

En radiologie, l’intelligence artificielle suscite d’énormes attentes. Certaines machines apprennent de manière autonome, sans avoir besoin d’être programmées, et améliorent au fur et à mesure leurs capacités. Ainsi, en «lisant» de plus en plus d’images radiologiques, elles offrent des analyses toujours plus fines. D’aucuns prédisent déjà la disparition des radiologues, remplacés par des algorithmes susceptibles d’établir des diagnostics tout en réduisant le coût des examens.

Le docteur Philippe Kindynis, médecin-radiologue FMH au centre d’imagerie médicale Medimage à Genève, tempère les attentes excessives placées dans l’intelligence artificielle. Comme chaque année, il a suivi le congrès de société de radiologie d’Amérique du Nord, le plus important pour cette spécialité, qui s’est tenu en décembre: «Cela fait de nombreuses années que l’on y parle de l’intelligence artificielle, mais depuis deux ans son essor est considérable bien qu’elle reste encore très technique, très liée aux informaticiens et aux statisticiens».

En une seule phrase, le docteur Kindynis résume les enjeux de l’intelligence artificielle en radiologie: «Il y a beaucoup de recherches, onéreuses, dans ce domaine qui conduisent à beaucoup de produits dont l’utilité ne peut être démontrée qu’à l’usage.»

L’intelligence artificielle permet de graduer les risques

Cela s’explique aisément. Le marché de la radiologie est pleine croissance. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Le nombre d’images produites par les IRM, les scanners CT et les TEP est passé en Suisse, entre 2013 et 2017, de 1,25 million à 1,59 million, soit une augmentation de 27%. Un simple examen peut générer des centaines, voire des milliers d’images.

Un radiologue n’arrive pas à les traiter seul, il s’appuie donc sur des logiciels d’imagerie médicale dotée d’intelligence artificielle pour améliorer son flux de travail et le soutenir dans l’établissement de son diagnostic, comme l’explique la docteure Martina Martins Favre, praticienne au centre d’Imagerive à Genève et présidente du groupe des radiologues genevois (GRG): «Elle permet de réduire les faux positifs, soit des examens qui, en raison de suspicion, sont plus poussés, mais finalement s’avèrent négatifs. Mais surtout, et c’est là où l’intelligence artificielle est impressionnante, elle donne une graduation de la probabilité des risques. Selon le score que le logiciel indique, le médecin va passer plus de temps à rechercher une possible maladie.»

Si le gain de temps et l’aide apportée sont indéniables, l’intelligence artificielle n’est pas exempte de défauts. Le docteur Gérard de Geer, l’un des cofondateurs d’Imagerive en voit plusieurs: «Pour une mammographie, nous devons impérativement nous baser sur les clichés des précédentes consultations. Or le logiciel est incapable, pour le moment, de comparer des images dans la durée ou celles d’un sein gauche ou droit. La question de responsabilité se pose. Si un thérapeute considère qu’il n’y a pas de risque et qu’un cancer se développe une année après. On pourra lui demander de fournir les estimations du logiciel. Que se passera-t-il alors si elles contredisent son diagnostic? Les coûts restent eux aussi problématiques. Si un logiciel fait gagner du temps et de l’efficacité, il mérite d’être payé par quelqu’un. Les sociétés qui l’ont développé ont beaucoup investi mais il n’est pas remboursé par les assurances, contrairement à d’autres pays.»

Les coûts de radiologie vont augmenter

Il faudra peut-être en discuter avec les assurances-maladie, comme le suggère son confrère Antoine Rosset, radiologue à l’hôpital de la Tour à Meyrin et concepteur du logiciel OsiriX, un programme affichant des images en trois dimensions: «Aujourd’hui dans la facturation, il y a la part technique et la part médicale, il faudra ajouter une part pour l’intelligence artificielle.»

Et d’ajouter: «Je ne pense pas que l’intelligence artificielle puisse réduire les coûts de la radiologie à court et moyen terme. Il faudra patienter au moins 20 ans pour avoir un effet marqué sur notre spécialité. C’est ce qui s’est passé avec l’informatique en imagerie médicale. On ne peut en aucun cas s’attendre dans l’immédiat à un abaissement des coûts de la radiologie. Au contraire, ils augmenteront encore.»

En effet, la radiologie est déjà la spécialité médicale qui requiert le plus de ressources, comme en témoigne Stéphanie Besse, médecin radiologue répondant de Medimage, à Florissant. Ce centre d’imagerie, alors au bord de la faillite, a été racheté en 2007 par la société suisse Freemont. Après une refonte complète de sa stratégie, du mode de management, de sa politique de recrutement, du marketing et de la politique d’investissement, Médimage est devenu l’un des fleurons de la radiologie à Genève. «Chaque machine coûte entre 800'000 et 1,5 million de francs auquel il convient d’ajouter au moins 10% de son prix d’achat pour son entretien annuel. Les IRM et les scanners doivent s’amortir en dix ans. Lors de l’installation d’un centre, les murs doivent être plombés et les sols renforcés, ce qui a un impact sur les frais. À cela se joignent les charges de personnel, les techniciens en radiologie comptent parmi les assistants médicaux les mieux rétribués. En passant de quatre employés en 2007 à plus de douze aujourd’hui, nous avons renforcé leur rôle en leur conférant plus de responsabilités. La technologie est importante mais n’est pas grande valeur sans les humains qui l’utilisent. Le succès dépend des équipes beaucoup plus que du matériel».

Faudra-t-il se passer de l’intelligence artificielle en raison des surcoûts qu’elle induira dans un domaine déjà cher? En Suisse, le nombre d’examens de radiologie croît d’environ 10% par année dans les cabinets et les hôpitaux en raison de leur caractère non invasif et de leur efficacité reconnue dans le dépistage de pathologies alors que les radiologues commencent à manquer dans le monde.

Les algorithmes ne vont donc en aucun cas les «disrupter». Ils soutiendront les médecins dans leur mission. «L’intelligence artificielle sera parfaite pour montrer qu’un examen est normal. Elle servira à trier les cas en amont, libérant du temps aux spécialistes pour établir des diagnostics plus complexes», prévoit le docteur Rosset. Il serait impensable de se priver de telles technologies pour des questions de coûts. Cette dernière année a bien prouvé que la santé n’avait pas de prix.

Paul Houkas

Journaliste

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