Bilan

Les villes romandes se rêvent en «Smart Cities»

Un programme de recherche vient d'être lancé. Son ambition: dessiner, quartier par quartier, les contours de la ville de demain.

C’est à une gigantesque partie de SimCity, grandeur nature, que le monde académique a décidé de convier les villes romandes. La Haute Ecole spécialisée de Suisse occidentale (HES-SO), qui chapeaute l’ensemble des HES romandes, vient de lancer un programme sur quatre ans doté d’une enveloppe de 3 millions de francs pour donner les moyens à ses chercheurs d’imaginer les contours de la ville du futur. Ce programme, baptisé «Smart City», regroupe cinq projets qui ont tous l’ambition de changer notre façon de vivre dans nos localités en agissant concrètement à l’échelle de la plus simple vie intra-urbaine: le quartier. Des villes comme Genève, Fribourg et Lausanne feront bientôt partie du club de ces villes rendues «intelligentes» pour leur faculté à conjuguer les dernières trouvailles technologiques au mode du développement durable. Pas question, pour les chercheurs romands, de partir d’une feuille blanche et d’imaginer des villes nouvelles implantées sur une île artificielle au bord du lac Léman ou fraîchement sorties de terre au beau milieu de la campagne fribourgeoise. A la différence de toutes les Smart Cities qui fleurissent tout autour du globe – Songdo, en Corée du Sud, Masdar, dans les Emirats arabes unis ou encore Koichi, en Inde – les futures villes «intelligentes» romandes n’auront rien de ces folies urbanistiques truffées de capteurs et de fibres optiques. C’est bien avec l’existant que les scientifiques, toutes disciplines confondues, devront se confronter. «Le degré d’applicabilité des projets a été un des critères décisifs pour la sélection, confirme Vincent Moser, conseiller R&D de la HES-SO. Les résultats escomptés devaient non seulement être, à terme, transférables sur le terrain, mais les projets devaient aussi utiliser les différentes compétences réunies dans nos hautes écoles comme l’ingénierie, l’architecture, la sociologie ou l’économie, afin de permettre une approche globale des Smart Cities romandes.» Le dialogue avec les administrations publiques, les entreprises et les associations socioculturelles de Suisse romande était également un élément déterminant.

Des écoquartiers évolutifs

C’est à l’échelle non de la ville elle-même, mais du quartier que les différents projets entendent intervenir. «La ville est un objet trop complexe pour être abordée de façon globale», estime Florinel Radu, professeur à l’Ecole d’ingénieurs et d’architectes de Fribourg. Le responsable du projet Atequas propose de donner une nouvelle vie à des friches industrielles ou des zones urbaines arrivées en bout de course. Réunissant des experts de toutes les disciplines (architecture, géographie, environnement, sociologie…), il s’agit de créer des ateliers de quartiers soutenables mêlant habitats construits et espaces verts, proches du modèle de l’écoquartier du Vauban, dans la ville allemande de Fribourg-en-Brisgau. «Comme les matériaux, les villes ont un cycle de vie, et la notion de développement durable se pose aussi pour l’évolution des quartiers dans le temps», soutient le chercheur. Au lieu d’imaginer un modèle théorique, les scientifiques vont se focaliser sur trois sites qui font déjà l’objet d’une volonté de revalorisation de la part des autorités locales, sur la commune fribourgeoise de Rossens, dans le quartier du Vallon à Lausanne et sur la commune de Carouge, à Genève. «Le but est véritablement de mettre en parallèle l’évolution des quartiers dans le temps et le mode de vie dominant de leurs habitants. La gestion des écoquartiers elle-même doit, à terme, passer progressivement des mains des architectes urbanistes aux habitants administrateurs.»

Projet eGov-Suisse   Améliorer la manière dont les acteurs de la ville interagissent. Projet Atequas  Créer des écoquartiers évolutifs, avec l’aide d’experts de toutes les disciplines.

Davantage de pouvoir aux habitants

Les villes romandes du futur seront-elles gérées par leurs habitants? Sans aller jusque-là, Elena Mugellini se plaît à imaginer un système où les différents acteurs de la cité seront liés de manière beaucoup plus étroite et efficace qu’aujourd’hui. «Jusqu’ici, les initiatives en matière de Smart Cities ont été menées en silos, comme les réseaux électriques intelligents ou les bâtiments autonomes. Il manque un élément fédérateur, une approche globale à cette problématique.» C’est l’idée portée par le centre de compétences en cyber-administration que la scientifique entend créer à l’échelon suisse et dont l’objectif est de fournir des prestations aux collectivités afin de faciliter les relations entre administrations, entreprises et individus (projet eGov-Suisse). «Explorer de nouvelles technologies, voir comment les adapter pour améliorer les interactions entre ceux qui vont vivre la ville est une manière de générer de la richesse», résume la professeure à la haute école fribourgeoise.

Technologies vertes

Pas de ville intelligente sans technologies vertes. Le programme fait la part belle à des scénarios de transformation en biocarburant du dioxyde de carbone rejeté par les véhicules (projet CO2MeOH) ou s’attaquant, grâce à des charbons de synthèse, aux micropolluants qui sévissent dans les eaux de ruissellement ou les eaux usées (projet Smacc). Autant de pistes qui auront, elles aussi, un impact sur l’espace urbain, à l’image des structures végétalisées imaginées par le projet Smacc pour capter les métaux lourds et les rejets du trafic automobile qui devraient bientôt coloniser le bord de nos routes, en premier lieu à Genève et à Fribourg. «Ce type de structure contribuerait aussi à améliorer la qualité de l’air et la biodiversité en milieu urbain», avance Fabienne Favre Boivin, responsable du projet. Ce dernier bénéficie du soutien de l’Etat de Genève.

Prévoir l’impact des choix architecturaux

La lutte contre les émissions polluantes urbaines passera aussi par une nouvelle façon de concevoir l’espace construit. Constatant une propension à la concentration de particules fines dans le quartier des Pâquis, une équipe emmenée par l’hepia se prépare à modéliser numériquement l’ensemble du quartier, bâtiment par bâtiment, pour traquer tout ce qui est susceptible d’expliquer la stagnation de ces émissions: pente des toits, flux d’air, écartement entre les constructions, présence de panneaux solaires… Les scientifiques du projet Clean City prévoient même une cartographie aérienne par un drone et la validation de leurs données en utilisant une maquette au millième dans une soufflerie. A terme, les chercheurs espèrent détenir un outil qui permettra aux professionnels de prévoir l’impact de leurs choix architecturaux sur l’ensemble d’un quartier. Trois millions de francs, cela peut paraître bien peu pour cette vision englobant enjeux sociaux, humains, techniques et environnementaux. Vincent Moser tempère en indiquant que les projets retenus se focalisent sur la recherche menée en amont de toute réalisation, les résultats devant par la suite être mis en œuvre par d’autres acteurs, comme les autorités locales et les entreprises. Il mise sur la force de frappe représentée par les 32 professeurs et 50 assistants répartis entre 9 différentes écoles du réseau HES-SO pour convaincre que la portée de ce programme de recherche se révélera pertinente pour les villes de Suisse romande.

Projet Clean City  Reconstituer numériquement un quartier afin de simuler les contraintes des flux d’air sur les bâtiments. Projet Smacc  Revaloriser les déchets végétaux pour les transformer en charbons synthétiques. Projet CO2MeOH  Convertir le CO2 de nos villes en méthanol utilisable comme biocarburant.

Illustrations: Anne-Christine Dallemagne/La fabrique

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."