Bilan

Les vaccins 3.0 de Selecta passent le test des patients

Financée par le capital-risqueur suisse NanoDimension et la famille Rupert, propriétaire de Richemont, la firme américaine Selecta Biosciences étend l’immunothérapie au-delà du cancer. Sa technologie évite les rejets de médicaments.

Werner Cautreels, le CEO de Selecta Biosciences, considère que les nanoparticules qu'il développe sont de nature à éviter les rejets de nombreux traitements biologiques par des patients qui en ont besoin. 

Crédits: DR

Depuis une vingtaine d’années, l’immunothérapie, autrement dit l’idée de mobiliser le système immunitaire pour se défendre  contre des maladies a fait d’importants progrès en particulier dans le domaine du cancer. Comme dans le cas des vaccins qui apprennent au système immunitaire à identifier un pathogène pour le détruire avec des anticorps pourquoi ne pas en effet imiter le mode d’actions de ces anticorps voir de les stimuler ou au contraire les moduler pour améliorer l’efficacité ou la tolérance d’un médicament?

Cette approche extrêmement prometteuse a commencé par faire ses preuves au début des années 2000 avec les anticorps monoclonaux. Produits par clonage, ces anticorps sont très spécifiques à certains antigènes qui caractérisent des cellules en particulier cancéreuses. Ils vont donc s’attacher à ces cellules pour les détruire ou au moins arrêter leur croissance.

Rendre les cancers visibles

Depuis le début de la décennie, une nouvelle forme d’immunothérapie 2.0 (ou plutôt 3.0 si l’on part du principe que les vaccins représentaient la première génération et les anticorps monoclonaux la seconde) se développe. Il s’agit cette fois d’apprendre au système immunitaire à réagir de manière encore plus différenciée.

Parce que les cancers s’accompagnent d’une forme de dérèglement du système immunitaire qui en conséquence ne décèle et n’élimine donc pas les cellules cancéreuses, cette immunothérapie 3.0 s’est largement développée dans ce domaine thérapeutique. Depuis 2015, les congrès annuels de l'American Society of Clinical Oncology accumulent les annonces de résultats spectaculaires depuis celles contre des cancers agressifs tels que les mélanomes pour le Tecentriq de Roche et le cancer du poumon pour l’Opdivo de Bristol-Myers-Squibb. Cette année ce sont des résultats contre les cancers gynécologiques qui ont été mis en avant.

Certes, l’immunothérapie n’est pas exempte de défauts. D’abord, ses coûts restent très élevés. Et il y de possibles effets secondaires – un système immunitaire suractivé s’attaquant à des cellules saines comme dans le cas des maladies auto-immunes.  Toutefois, l’idée de combattre les maladies non plus seulement à coup de molécules chimiques ou biotechnologiques mais en éduquant le système immunitaire prend de plus en plus d’importance pour des domaines thérapeutiques bien au-delà du cancer. En particulier pour améliorer l’efficacité et la tolérance de médicaments biologiques existants ou en développement.

Eduquer les cellules dendritiques

En juillet dernier, Elli Lilly a ainsi payé 150 millions de dollars à Nektar Therapeutics pour une technologie de modulation du système immunitaire qui empêche les globules blancs de détruire les cellules bêta du pancréas provoquant ainsi le diabète. Une technologie qui pourrait être efficace pour d’autres maladies auto-immunes.

Peu de ces entreprises ont cependant atteint le niveau de maturité de Selecta Biosciences. Son modulateur du système immunitaire vient de passer avec succès la phase II des essais cliniques chez l’homme. Derrière, c’est une myriade de médicaments déjà commercialisés à qui cette technologie pourrait donner une nouvelle vie grâce à une efficacité améliorée. C’est en particulier le cas dans le domaine inflammatoire et y compris pour des médicaments comme celui qui a les plus grandes ventes au monde : Humira. Actif en particulier contre l’arthrose rhumatismale, ce dernier va en plus bientôt perdre la protection de ses brevets.

Un Spin-off du MIT et de Harvard

Selecta Biosciences a été fondée en 2008 sur la base des travaux en immunologie de deux chercheurs de Harvard : Ulrich von Andrian et Omid Farokhzad. Ils se sont associés à une star des technologies de délivrance ultra raffinée des médicaments, l’ingénieur chimiste et professeur au MIT Robert Langer. Ensemble, ils ont développé des nanoparticules à base de polymère biodégradable qui transportent des signaux très spécifiques aux cellules dendritiques - les cellules qui éduquent le système immunitaire pour réagir ou au contraire tolérer une agression.

Selecta Biosciences a perfectionné cette technologie avec la  mise au point de nanoparticules contenant un immunosuppresseur – la rapamycin (déjà utilisé par ailleurs pour éviter les rejets de greffe de reins), afin d’apprendre au système immunitaire des patients à ne plus rejeter certains médicaments biologiques essentiels.

Parce qu’il est universel, le potentiel d’une telle technologie est immense.  « Nous avons évalué environ 40 produits sur le marché pour des maladies graves dans lesquels les rejets immunitaires ont un impact important pour plus de 20% des patients », explique Werner Cautreels, le CEO de Selecta.   Il s’agit de population importante allant de 15% de ceux souffrant  d’arthrose rhumatismal,  à 30% parmi les hémophiles et encore plus, jusqu’à 75% dans des maladies rares comme la maladie génétique de Pompe.

Selecta teste ainsi diverses associations de ses nanoparticules immuno-tolérogéniques. C’est le cas pour des traitements du cancer (pancréas, mésothéliome) ainsi que pour éviter les rejets lors de thérapies génique de maladies rares. C’est toutefois dans le domaine de la goutte chronique sévère –choisi pour prouver sa validité scientifique et clinique - que sa technologie est la plus avancée.

«L’intolérance immunitaire au principal médicament pour cette maladie touche plus de 70% des patients », poursuit Werner Cautreels. Au cours du dernier  essai clinique, il est ainsi apparu que son produit SEL-212 permet aux patients de ne plus rejeter  cette enzyme uricosique destinée à diminuer le taux d’acide urique dans le sang cause des crises de goutte.   

Au-delà d’avoir fait rebondir le cours de Selecta entré en bourse, cette nouvelle est une validation importante des promesses de cette nouvelle immunothérapie. Elle est, en effet, de nature à rendre des centaines de milliers de patients capable d’accepter des médicaments par ailleurs vitaux pour leurs conditions.

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

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Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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