Bilan

Les technologies augmentent l’art... et son audience

Blockchain, IA, réalité augmentée… Au Forum ArtTech, les startups mettent la technologie au service de l’art. Pour le moderniser, mais surtout pour reconquérir le public.
  • Deep Art a développé un programme d’intelligence artificielle qui traite une photo «à la manière» d’un artiste (ici tel Gustav Klimt).

    Crédits: Dr
  • Cuseum: une appli pour admirer virtuellement des œuvres.

    Crédits: Cuseum
  • Les lunettes de Creal 3D projettent des hologrammes.

    Crédits: Creal3d
  • Verisart utilise la blockchain pour créer des certificats d’authenticité infalsifiables des œuvres d’art.

    Crédits: Verisart

L’art et la culture sont-ils des industries comme les autres? Certes, à cause de leur profonde base émotionnelle, l’art et plus généralement la création culturelle semblent sanctuarisés du reste de l’économie. Les chiffres disent une autre réalité. 

En vrac: il y a plus de 55 000 musées dans le monde (1111 en Suisse en 2015) qui génèrent 2 milliards de visites par an. Et il s’en ouvre 700 nouveaux par an, dont 300 rien qu’en Chine… Dans sa dernière livraison en relation avec ArtBasel, UBS estime le marché de l’art en 2017 à 63,7 milliards de dollars. Et on ne parle ici que des œuvres physiques: peintures, installations et sculptures qui ont aussi fait l’objet de 45 136 expositions dans des galeries et des musées selon la même source et pour la même année.

Ajoutez la musique et vous avez, en plus, un marché mondial de 15,7 milliards de dollars en 2016, dont plus de 50% passent désormais par le numérique. Les plateformes de streaming payantes de type Spotify dépassent les 112 millions d’abonnés auxquels il faut ajouter les 175 millions d’auditeurs et 12 millions de créateurs de SoundCloud. On vous épargne la production audiovisuelle, les jeux vidéo… 

Comme toutes les autres industries de contenus, l’art et la culture sont soumis aux changements du numérique. Et à sa course intrinsèque à l’audience qui vaut reconnaissance, et en définitive valeur. Après San Francisco, l’exposition Color Factory a ainsi ouvert cet été à New York avec l’objectif affiché de satisfaire les chasseurs de selfies d’Instagram… 

En Suisse, le Forum ArtTech, qui s’est tenu les 11 et 12 octobre dernier sur le campus de la Haute Ecole d’art et de design (HEAD) de Genève, jette une passerelle entre la culture et l’innovation. «En plus des aides publiques, il existe désormais, grâce aux nouvelles technologies, de nouveaux modèles attractifs pour les milieux économiques traditionnels», explique la directrice de la Fondation ArtTech Nathalie Pichard.  

Pour preuve, les huit start-ups qui ont eu la possibilité de pitcher au Forum ArtTech. Parmi elles, NoMadMusic a été choisie par le public pour emporter le prix de 10 000 francs décerné par la fondation. Présentations. 

NoMadMusic (France)

Après avoir créé il y a quatre ans un nouveau label de musique classique et de jazz qui sert aussi de plateforme de diffusion, Clothilde Chalot et Hannelore Guittet sont convaincues que le futur de la musique est dans l’interactivité. Leur application de réalité virtuelle audio NomadPlay permet à un musicien de se substituer au membre d’un orchestre, un peu à la manière d’un karaoké. 

«Notre algorithme est issu de quatre ans de R&D. Il est basé sur la géolocalisation et l’analyse du spectre. Il sépare les différentes sources pour générer un format multipistes sur lequel un musicien peut se substituer à l’original pour s’entraîner ou un élève pour apprendre», explique Hannelore Guittet. L’entreprise estime son potentiel à 510 000 musiciens professionnels, 88 millions d’étudiants en musique et 210 millions de musiciens amateurs dans le monde. L’application sera lancée en novembre avec le soutien de Yamaha.  

Cuseum (Etats-Unis) 

En mars 1990, des voleurs emportent 13 œuvres (dont des Rembrandt, un Vermeer, un Manet…) évaluées pour 500 millions de dollars du Musée Gardner à Boston. Elles sont toujours manquantes. Cela a suggéré à Brendan Ciecko de développer une application de réalité augmentée qui permet au visiteur du musée de voir ces toiles à leur emplacement originel avec son smartphone. Un coup qui attire les projecteurs sur Cuseum, entreprise qu’il a créée en 2015. A la suite de cela, Cuseum voit, au cours de l’été 2015, le nombre d’institutions clientes passer de 5 à 35 pour atteindre maintenant les 200. 

Persuadée que les visiteurs des musées attendent plus d’interactivité, Cuseum a développé une suite d’outils allant d’informations en réalité augmentée à un système d’analytiques pour les conservateurs en passant par des «beacons» pour la géolocalisation de proximité. Tout passe par le smartphone dans une logique de «bring your own device » en attendant les lunettes de réalité augmentée.  

Creal 3D (Suisse)

Rendre possible la réalité augmentée (et virtuelle), c’est précisément la mission que se sont donnée les fondateurs d’un spin-off de l’EPFL: Creal 3D. Comme l’explique le CEO, Tomas Sluka, «les casques de réalité virtuelle ou augmentée utilisent des écrans plats qui fixent la distance de focalisation. Or, nos yeux doivent pouvoir adapter la profondeur optique à la distance des objets (clair devant flou en fond, par exemple).»

Pour y parvenir, Creal 3D a développé des lunettes qui projettent des hologrammes afin que la vision de l’utilisateur change de focale naturellement. Baptisée Light-field, cette technologie insère des objets virtuels dans le champ de vision sans fatigue pour l’utilisateur. De Samsung à Google en passant par Logitech, elle intéresse tous les industriels du secteur. 

Dotphoton (Suisse) 

Plus de 80% du trafic internet est constitué d’images et une proportion équivalente est stockée dans le cloud. Cette situation ne va pas en s’arrangeant, avec une estimation de 1200 milliards de photos prises en 2017. Chaque individu stocke ainsi des mégabytes d’images. La situation est pire pour les photographes professionnels (et les prosumers) qui utilisent le format RAW afin d’avoir toutes les informations brutes prises par le capteur d’une caméra pour les traiter ensuite. 

Bruno Sanguinetti et Eugenia Balysheva se sont associés pour créer, à Genève, Dotphoton sur la base d’une technologie d’inspiration quantique qui compresse les images RAW d’un facteur dix sans perte de qualité. Outre une app, l’entreprise de sept personnes a développé une plateforme B2B pour convaincre un marché estimé à 20 millions de photographes. 

Danae Human Intelligence (France) 

17 000 tokens pour une vidéo (Liquid crystal) de l’artiste digital Yoshi Sodeoka. 13 000 tokens pour une œuvre numérique évoquant un Cervin de science-fiction d’Andrej Ujhazy. La visite de la galerie d’art digital fondée par Laetitia Maffei et Frédéric Laffy réserve bien des surprises, et pas qu’artistiques. 

Les tokens sont les cryptomonnaies émises sur la base d’une blockchain. Convaincus que la rareté et l’élitisme financier qui règnent sur le marché de l’art traditionnel font place à un art digital, par nature infiniment reproductible, Laetitia Maffei et Frédéric Laffy ont trouvé avec la blockchain un moyen de sécuriser et de valoriser les transactions sur ce marché émergent. 

En substance, leur plateforme titrise les œuvres sous la forme de tokens équivalents à des obligations convertibles et capables de recevoir des royalties sur leur exposition, leur vente ou leur édition. «L’art digital se consomme plutôt sous forme d’usage que de propriété», explique Frédéric Laffy, pour qui la demande, en particulier corporate (hôtels, centres commerciaux, immobiliers…), explose.   

Verisart (Etats-Unis) 

Le FBI estime que 10% du marché de l’art est frauduleux. Basée à Londres et Los Angeles, Verisart utilise la blockchain pour créer des certificats d’authenticité infalsifiables des œuvres. «Lors d’une vente, deux choses comptent, explique Robert Norton, le CEO. L’œuvre est-elle authentique et ai-je le droit de vous la vendre?» La blockchain Verisart suit et vérifie l’authenticité de plus de 2000 œuvres au moyen d’horodatages des transactions et de signatures cryptographiques. 

Deepart (Allemagne) 

En août 2015, un article scientifique fait un énorme bang. En substance, ses auteurs de l’Université de Tübingen décrivent comment un programme d’intelligence artificielle traite une photo «à la manière» d’un artiste. C’est devenu aujourd’hui Deepart, dont les 395 000 utilisateurs ont généré 3,5 millions d’œuvres. 

Basés sur la technologie du deep learning, les algorithmes discernent les contenus du style d’une image puis les mixent à partir de sources différentes. L’entreprise applique cette technologie à la vidéo pour produire, par exemple, un film à l’esthétique inspirée du cubisme de Picasso (Cubist mirror). 

Odoma (Suisse)

Spin-off du projet de Venice Time machine de l’EPFL, Odoma développe des technologies d’intelligence artificielle pour exploiter le big data du passé des institutions culturelles mais aussi des marques. En lisant par exemple l’écriture manuscrite des anciennes archives pour les référencer et les rendre navigables à la manière d’internet. Longines a ainsi gagné en temps et en précision dans l’authentification de modèles produits il y a des décennies.  

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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