Bilan

Les studios Abbey Road réinventent l’industrie musicale

Les célébrissimes studios des Beatles apportent leur expertise et leur marque aux start-up à travers l’incubateur Red. Visite de leur pipeline technologique, un cas d’école d’innovation ouverte.
  • Les studios, surtout connus pour avoir produit les Beatles (ici en 1967), soutiennent désormais des entrepreneurs de la musique.

    Crédits: Apple Corps
  • Soutenue par Red, la start-up américaine Ossic a développé un casque audio en 3D.

    Crédits: Dr

Les milliers de graffitis, les touristes qui se photographient sur le passage piéton rendu célèbre par l’album Abbey Road des Beatles… Pas de doute, les studios éponymes de l’avant-dernier album des «Fab Four» ont accouché d’une puissante marque globale. Universal Music, qui les a rachetés en 2012, l’a bien compris. La machine marketing tourne à fond, que ce soit avec une visite virtuelle via Google ou en actualisant les playlists de trois mythiques studios sur Spotify. Il y a peu, le géant musical s’est mis en tête d’utiliser ce levier pour incuber ses propres Spotify. 

Innove comme Lennon!

En suivant Jon Eades, responsable de l’innovation d’Abbey Road, dans le dédale des studios, on réalise que l’entreprise n’a pas qu’une marque à offrir. Bien sûr, c’est dans le studio 1 qu’ont été enregistrées les orchestrations de Star War ou du Seigneur des anneaux. Et les studios 2 et 3 sont hantés par les audaces (larsen, boucles…) testées par les Beatles et leur producteur George Martin puis les Pink Floyd. Mais, justement, ce que raconte Jon Eades, c’est une longue tradition d’innovations technologiques. Du millier de types de micros amassés depuis la création des studios par EMI en 1931 aux premiers enregistreurs magnétiques. «C’est ici qu’Alan Blumlein a inventé la stéréo», souligne-t-il. 

 

Formé à l’Université du Surrey, comme un quart des 25 ingénieurs du son employés par Abbey Road, ce n’est toutefois pas ce bouillonnement technologique que découvre en 2011 John Eades lorsqu’il débute dans l’entreprise à 18 ans. La crise de l’industrie musicale fait alors rage. «Nous avions une ligne de produits à succès mais basés sur des technologies anciennes.» 

Isabel Garvey, qui prend la tête des studios en 2014, va insuffler une nouvelle dynamique. Elle lance la franchise des instituts Abbey Road, des écoles de production et d’ingénierie du son qui, après Londres, ouvrent à Amsterdam, Berlin, Francfort, Melbourne et Paris. En parallèle, quatre studios sont créés pour des raisons technologiques (la bande-son des films Imax) ou marketing avec une version meilleur marché de son label pour les talents en herbe, la Front Room. La même logique conduit à la création de l’incubateur Red fin 2015. 

 «Nous voulions retrouver le monde de la technologie en utilisant notre expertise et nos réseaux chez les artistes. Mais sans équipe de recherche et développement, ce n’était pas simple», reprend Jon Eades. Plusieurs pistes sont explorées comme des collaborations de recherche avec les universités d’York, de Cork et de Queen Mary, les instituts Fraunhofer en Allemagne et l’IRCAM à Paris. 

Le travail d’un ingénieur des studios va servir de catalyseur. James Clarke parvient alors à séparer les différentes sources sonores d’un enregistrement pour, par exemple, élimer les cris des fans lors d’un enregistrement live. Avec ce logiciel (DE-mix), il remastérise l’enregistrement du concert des Beatles au Hollywood Bowl en 1964. Avant d’intégrer cette technologie, les studios Abbey Road s’interrogaient sur la possibilité de créer une start-up. Et pourquoi seulement une? 

La musique, laboratoire des interactions homme-machine

 «Nous nous sommes rendu compte qu’il n’y avait en Europe aucun programme dédié aux entrepreneurs de la musique», explique Jon Eades. De fait, en dehors de Project Music à Nashville (Tennessee), il n’y en a nulle part quand Red démarre. «Nous avons choisi d’être un incubateur avec un programme de six mois plutôt qu’un accélérateur. Et de prendre 2% au capital des start-up sélectionnées pour aligner nos intérêts.»

Abbey Road Red accueille les start-up quand elles viennent à Londres mais travaille surtout en ligne pour éviter les frais. Aucune des trois premières start-up sélectionnées ne vient en effet du Royaume-Uni. Fruit de la créativité de deux anciens ingénieurs de Logitech et basée à San Diego, Ossic développe un casque audio en 3D, autrement dit aussi immersif qu’une stéréo surround. Basé à Tampere en Finlande, CloudBounce est une intelligence artificielle qui effectue le travail de base d’un ingénieur du son pour produire la maquette d’une chanson pour 5 euros. Uberchord est une application développée depuis Berlin pour apprendre la guitare. Avec la particularité d’écouter ce qui est répété et de proposer des exercices destinés à corriger les défauts.

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La volée qui suit en 2016 est composée de quatre start-up londoniennes, mais ce n’est pas un critère. Titan Reality a développé un nouvel instrument de musique pour «sculpter»  le son avec des gestes. The Audio Hunt a une approche B2B avec sa place de marché qui connecte les musiciens avec les prestataires de services, les studios et les matériels dont ils ont besoin. A l’inverse, Scored et Qrates sont des produits destinés au grand public. Le premier crée des bandes-son libres de droit en temps réel pour accompagner des vidéos. Le second est une sorte de Kickstarter pour les amateurs de vinyles qui peuvent cofinancer l’impression d’un album. 

La qualité des projets choisis par Abbey Road a assuré jusqu’à présent un certain succès au programme. Uberchord a pu négocier des droits particulièrement avantageux avec les cadres d’Universal Music pour proposer des morceaux populaires à ses apprentis guitaristes. CloudBounce a pu trouver la moitié de son financement lors d’une journée de démonstration à Abbey Road.

Pas question de relâcher les critères de sélection malgré une demande massive pour bénéficier du label. Au contraire, la volée actuelle n’a retenu que deux start-up. La première, Vochlea, interprète un «lalala» sous la forme de n’importe quel instrument. A.I. Music explore la création musicale personnalisée par des logiciels d’intelligence artificielle. 

Pour la suite de Red, Jon Eades n’exclut rien, y compris l’acquisition d’une start-up par Universal Music. Mais son objectif est atteint. Il a réinstallé la technologie dans une entreprise qui se vivait jusque-là en victime de l’innovation numérique.

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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