Bilan

Les start-up réinventent l’alimentation

En un an et demi, les start-up du secteur des nouvelles technologies agroalimentaires ont levé plus de 4 milliards de dollars. Mode ou tendance?
  • A Zurich, l’équipe d’EntoCube explore la piste des insectes, source de protéines.

    Crédits: Dr
  • Urban Farmers déploie ses serres et bassins de pisciculture en toiture à Zurich et Bâle.

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Assister à une session sur le futur de l’alimentation dans une conférence technologique est un bon moyen de se couper l’appétit. Au moins pendant les premières secondes car après cela devient passionnant. «Savez-vous quel est l’âge moyen d’une pomme sur un étal? Onze mois!», démarre ainsi Caleb Harper, chercheur au MIT lors du sommet Hello Tomorrow. «70% des terres agricoles servent à l’alimentation des animaux d’élevage qui sont la première cause d’émissions de gaz à effet de serre (18%) devant le transport (14%)», poursuit Isha Datar, directrice de l’ONG New Harvest. On vous épargne les chiffres sur l’appauvrissement des sols, la pollution des eaux, les épizooties ou les famines. 

Si ce tableau noir de l’agriculture explique que les entrepreneurs du secteur des «agtechs» sont aussi motivés par leur impact que par leur retour sur investissement, ils ont aussi des solutions. Fondatrice de Thought for Food, une ONG suisse qui organise depuis deux ans une compétition de 5000 étudiants dans 100 pays pour développer ces nouvelles technologies, Christine Gould indique que «l’innovation agricole suit aujourd’hui trois grandes pistes: les fermes urbaines et verticales, la biologie de synthèse et les insectes».

Le Japon compte ainsi déjà 145 fermes verticales et Taiwan 45. En Suisse, Urban Farmers déploie ses serres et bassins de pisciculture en toiture à Zurich, Bâle, mais aussi Berlin, La Haye et dans une vingtaine de projets. En Suisse romande, Combagroup a développé et testé l’été dernier une serre pour la production de salade en aéroponie. Dans le cadre de l’Open Agriculture Initiative du MediaLab, Caleb Harper voit encore plus loin avec le développement d’un «Food Computer» pour faire pousser n’importe quels légumes dans des conditions optimales carrément sur la table de la cuisine. 

Mais si la production de légumes à grand renfort de technologies progresse, il en va autrement de celle de protéines animales. En 2013, le professeur Mark Post, de l’Université de Maastricht, a fait naître des espoirs en parvenant à reconstituer un hamburger avec 20  000 tissus de muscle cultivés à partir de cellules-souches extraites de l’épaule d’une vache. Seul problème, la facture de ce steak : 300  000 fr.!

Chez New Harvest, qui finance des recherches en agriculture cellulaire pour cultiver in vitro des protéines animales, la biologiste Isha Datar rationalise. «La difficulté est que le seul milieu dans lequel on est parvenu à faire croître ces cellules est un sérum extrait du fœtus de bovin dans les abattoirs.» Autrement dit, en plus du coût, on ne se débarrasse pas de l’élevage. 

Isha Datar pense toutefois que la viande in vitro deviendra possible. New Harvest finance les recherches de Mark Post, celles sur la culture de viande de poulet et de dinde du professeur Paul Mozdziak à l’Université de Caroline du Nord ainsi que d’autres initiatives parties du mouvement des biohackers. 

Ces dernières sont déjà parvenues à quelques résultats spectaculaires. En Californie, Geltor fait produire de la gélatine par des microbes en bioréacteur et Afineur, à New York, du café et d’autres saveurs avec un processus similaire. Basées à San Francisco, Perfect Day et Clara Foods commercialisent respectivement du lait de synthèse et des œufs artificiels après des recherches visant à introduire dans des levures les gènes précurseurs de la caséine et du lactosérum dans le cas du lait et ceux du blanc d’œuf. 

La Suisse légalise les insectes alimentaires

Venus de Finlande à Zurich, Perttu Karjalainen et son équipe chez EntoCube explorent une autre piste prometteuse pour collecter les protéines nécessaires à l’alimentation humaine: les insectes. «Cent grammes de criquets contiennent autant de protéines que l’équivalent en viande bovine. Et pour les produire, il ne faut qu’un litre d’eau contre 1500 pour le bœuf», explique l’entrepreneur.

Démarré dans le cadre d’un projet de recherche avec la NASA pour la production de nourriture pour un voyage vers Mars, EntoCube entend résoudre le problème de la production d’insectes à une échelle agricole. Pour y parvenir, l’entreprise s’est appuyée sur l’expérience des fermes verticales et leur logique de proximité urbaine en développant une ferme d’insectes clés en main dans un container. Pour tirer parti de la logique de l’économie circulaire, EntoCube en est aussi à sa troisième génération de bioréacteurs afin d’alimenter les insectes avec des déchets alimentaires. 

Sur la question de l’acceptabilité par les consommateurs, l’entreprise a tissé des collaborations. Avec la start-up suisse Essento, elle développe un burger à base d’insectes. Et elle travaille avec l’entreprise canadienne One Hop Kitchen qui commercialise une sauce bolognaise sur le même principe. 

EntoCube n’est pas seule sur ce segment qui croît rapidement avec des concurrents comme Tiny Farms aux Etats-Unis ou Little Food en Belgique. Mais Perttu Karjalainen pense avoir un avantage unique: «La Suisse va devenir l’an prochain le premier pays à réguler la culture d’insectes dans le cadre de la nouvelle loi sur les denrées alimentaires.»

Quoi qu’il en soit, EntoCube et ses concurrents surfent sur la croissance rapide des investissements dans une myriade de start-up agtechs que suit Ag-Funder. Alors que pendant ce temps-là, les géants de l’agriculture d’hier comme Syngenta ou Monsanto se précipitent dans des fusions qui masquent leur panne d’innovations.

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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