Bilan

Les Romands entrent à pas feutrés dans le cloud

De plus en plus d’entreprises, de hautes écoles et d’ONG s’engouffrent dans le nuage… Avec une prudence tout helvétique.

En février 2012, le blog officiel de Google affiche un article qui est loin de passer inaperçu chez les spécialistes du web et des technologies de l’information. Son auteur? Alan Hippe, directeur financier du groupe Roche. Un dirigeant plus habitué aux assemblées générales et aux conférences téléphoniques avec les analystes financiers qu’aux colonnes d’un des sites web parmi les plus consultés au monde. Alan Hippe explique, à la demande spéciale de Google, pourquoi le groupe pharmaceutique a décidé de migrer la messagerie électronique, les agendas et les documents de ses 90 000 collaborateurs, répartis sur plus de 140 pays, dans l’univers des Google Apps développé par le géant de Mountain View. «Désormais, nos employés pourront travailler mieux ensemble et de partout», résume le financier. L’opération permet surtout à Roche de délaisser les deux plates-formes logicielles qui coexistaient au sein du groupe bâlois depuis plus de deux ans et demi et d’externaliser en partie ses coûts de maintenance informatique, moyennant l’hébergement de ses données dans les fermes de serveurs de Google.

Roche n’est pas la seule entreprise suisse d’envergure à céder aux sirènes du cloud. Logitech, depuis longtemps, s’est engouffrée dans le nuage. «Au cours des trois dernières années, nous avons introduit de nombreuses technologies basées dans le cloud», explique Sanjay Dhar, vice-président des systèmes d’information de la multinationale vaudoise. C’est la croissance organique de la société qui a servi de déclencheur. «Notre infra-structure informatique doublait tous les neuf mois, et nous avons réalisé que cette croissance linéaire nous poussait à chercher une autre solution que tout gérer à l’interne.» C’est auprès d’Amazon, un des précurseurs dans l’hébergement de données et de la location d’espaces de stockage électronique, que Logitech s’adresse alors. «Cette solution nous a permis d’économiser des coûts tout en nous fournissant le même niveau de confidentialité pour nos données», poursuit le responsable. Selon ce dernier, le fait que les données de Logitech transitent et soient stockées au sein d’une autre société n’est guère problématique, l’intégrité et la mise à disposition de ces dernières étant rigoureusement garanties par contrats.

Réduction des coûts

Sur le papier, les applications cloud ont tout pour plaire. Messagerie disponible sur simple navigateur web, agendas partagés, stockage de fichiers de type Dropbox se taillent la part du lion. Ces services ont l’avantage d’être totalement gratuits – en tout cas dans leur version de base – et, moyennant l’intrusion de publicités plus ou moins discrètes, ne posent guère de contraintes aux utilisateurs. «Pour les entreprises, cela signifie qu’elles n’ont plus à immobiliser leurs investissements dans des infrastructures comme des serveurs, ni à dédier une partie de leur personnel pour faire de la maintenance informatique. Toute l’infrastructure est fournie par un prestataire externe chez qui le client dépose ses données. En termes de coûts, l’avantage est certain», note Didier Gabioud, patron de Yoocloud, une société sise à Martigny spécialisée dans l’intégration d’outils collaboratifs pour PME. Sous les coups de Google ou de Dropbox, les entreprises suisses, encore très peu enclines à voir leurs données informatiques stockées on ne sait où, cèdent peu à peu, y compris en ce qui concerne les petites et moyennes entreprises. Une récente étude, réalisée au printemps dernier par le magazine ICTjournal et le cluster AlpICT, indiquait que près de 86% des fournisseurs de prestations informatiques suisses proposaient des services dans le domaine du cloud computing, que ce soit sous la forme de simple conseil sur l’utilisation des outils utilisés aussi par les particuliers que de solutions clés en main.

Une grande flexibilité

Car les PME ne trouvent pas toujours, dans les applications grand public, chaussure à leur pied. Fly7, une société lausannoise de gestion d’avions détenus par des particuliers, en est le parfait exemple. «Lorsque j’ai repris la société, je me suis retrouvé devant une mixité de plates-formes impossibles à gérer. Par exemple, certains collaborateurs étaient équipés d’iPhone, d’autres de BlackBerry», se souvient Yves Roch, directeur de la société. Ce dernier s’adresse alors à Evok, un prestataire basé à Fribourg, pour obtenir une solution adaptée à son entreprise couvrant tous les aspects recherchés: messagerie, calendrier partagé et surtout la possibilité, pour les collaborateurs, de travailler à distance sur les mêmes documents, avec une synchronisation automatique des différentes versions des fichiers. «Nous avons poussé à l’extrême les limites de la sous-traitance. Les infrastructures pour échanger et stocker nos données sont toujours nécessaires, mais elles ne sont plus hébergées chez nous. L’avantage énorme, c’est que les coûts liés à l’informatique ne sont plus dépendants du nombre de collaborateurs que nous avons», ajoute Yves Roch. La diminution des coûts n’est donc pas la seule proposition de valeur de l’informatique dans le nuage. La flexibilité est également un excellent argument de vente. «Le retour sur investissement du cloud est facile à prouver», souligne Antoine Rosset, directeur d’Evok. Si la messagerie sur serveurs Exchange décentralisés – le produit phare de Microsoft en la matière – reste la demande la plus fréquente des PME suisses, ces dernières comprennent peu à peu l’utilité de disposer de plates-formes logicielles complètes intégrant des fonctionnalités comme la comptabilité, la gestion du fichier client, celle du stock et la facturation, par exemple, sans que ces produits soient physiquement intégrés à leur infrastructure informatique. Les PME n’ont-elles donc pas peur de ne plus être complètement propriétaires de leurs données? Cela reste pourtant le cas, estime Jérôme Vial. «Les aspects liés aux risques d’utilisation du cloud continuent à susciter les craintes», confie le responsable des ventes «Fiduciaires» de SolvAxis. Le groupe bernois a, semble-t-il, trouvé la parade pour sa solution Amanda, dédiée aux fiduciaires et PME, en s’alliant à un partenaire qui suscite la confiance de la clientèle: Swisscom. L’argument semble porter, puisque le groupe compte une centaine de clients pour ce produit.

Toujours en mouvement

Comparées avec leurs consœurs anglo-saxonnes ou même françaises, les entreprises suisses restent timides dans leur tentative d’entrer dans le cloud. Dans notre pays, les entités les plus volontaires restent issues du milieu académique, à l’image de l’Ecole de commerce et de culture générale de Martigny qui a lancé un projet pilote de services ad hoc pour ses enseignants et étudiants, permettant à ses derniers de travailler à distance et d’échanger facilement des documents. Des organisations comme Terre des hommes, Aide à l’enfance testent aussi les promesses du cloud, disposant enfin d’un moyen de communiquer aisément avec des collaborateurs éloignés et hors de portée des lourdes applications informatiques habituelles. Reste une impression, propre à tout nouveau champ technologique en devenir et qui agit sur la confiance des entreprises. Comme le résume Didier Gabioud, «le cloud est toujours en mouvement, acquérant sans cesse de nouvelles fonctionnalités. Je ne peux pas conseiller aujourd’hui à un client de migrer complètement sa suite Office sur Google. Sans compter que les applications grand public conservent, parfois, une interface donnant l’impression qu’on est revenu vingt ans en arrière en termes d’ergonomie et de graphisme.»

Crédits photos: Cornelis Gollhardt/Laif/Keystone

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