Bilan

Les robots cherchent du boulot

Techniquement, les nouvelles machines sont prêtes à devenir manutentionnaires, co-workers et même CEO. Y aura-t-il assez d’emplois?

Foxconn est une entreprise monde. Le groupe taiwanais qui emploie 1,5 million de personnes en Chine continentale pour assembler les iPhone et autres iPad est, sans doute, le plus grand employeur privé de la planète. Malgré cela, l’entreprise a du mal à suivre les commandes frénétiques de son principal client: Apple. Il y a deux ans, cette situation a conduit à une vague de suicides d’ouvriers pressurisés. Foxconn a répondu avec des moyens classiques: cellule de crise, audit et augmentations de salaire. Mais elle a aussi pris une décision parfaitement inattendue pour une entreprise chinoise: le recrutement d’un million de robots. A elle seule, cette décision va doubler la population mondiale de robots d’ici à trois ans.

Da Vinci   Le robot chirurgien d’Intuitive Surgical a été vendu à 1500 exemplaires.

Les robots ne se suicident pas

Ces machines n’auront cependant que peu en commun avec les robots qui sont déjà largement déployés dans l’industrie automobile ou sur les chaînes de packaging de l’agroalimentaire. Dans ces secteurs, tout ce qui a pu être automatisé l’a déjà été. Les robots de Foxconn ne sont pas destinés à être enfermés dans des cages par mesure de sécurité pour jouer au Chaplin des Temps modernes. Non, ils sont destinés à travailler en symbiose avec les hommes. Ils ont pour cela trois caractéristiques: la mobilité, l’adaptabilité et un certain degré d’intelligence. Foxconn embauche en ce moment même 2000 chercheurs dans un nouveau centre de recherche et développement à Taiwan pour déployer ces robots fin 2013. Mi-mars à Lyon, au salon Innorobo, le principal rendez-vous du secteur en Europe, la stratégie de Foxconn était une des histoires les plus commentées par les professionnels.

C’est qu’entre le plongeon du prix des composants, l’explosion de la puissance de calcul - démultiplié par l’informatique à distance du cloud computing - et les avancées de la recherche, les nouveaux robots dits de services (par opposition aux robots aveugles, sourds et stupides de l’industrie classique) sont prêts à travailler. Toutefois, comme le relève Nicola Tomatis, CEO de l’entreprise lausannoise BlueBotics: «La question que se pose désormais tout le secteur, c’est de savoir pour quel emploi?» Selon Martin Hägele, le directeur de la robotique du Fraunhofer Institute de Stuttgart, il y a dans le monde aujourd’hui 250 entreprises de robotique de services dont une centaine en Europe et une dizaine en Suisse. Certaines ont trouvé des applications à succès comme Intuitive Surgical avec son robot chirurgien Da Vinci (1 500 vendus), Lely avec son robot-trayeuse (12 500) ou bien encore Kiva Systems, une entreprise cofondée par le professeur de l’ETH Zurich Raffaello D’Andrea, qui cartonne dans les centres de stockage.

Cependant, la plupart tâtonnent encore. Beaucoup de robots ne sont encore que des jouets ou des objets de recherche, comme Nao. Certains faits indiquent pourtant un degré de maturité nouveau pour la robotique de services. Ainsi, Kiva vient d’être rachetée 775 millions de dollars par Amazon. Et Aldebaran, l’entreprise française qui a créé le petit androïde Nao, va, selon le Financial Times, recevoir une injection de cash de 100 millions de dollars de l’investisseur japonais Softbank. Nao, qui mesure 60 cm, aura bientôt un grand frère (Roméo) de 1,40 mètre. Ses concepteurs lui voient un avenir sinon d’infirmière, du moins de garde-malade ou d’aide à domicile, en particulier dans le vieillissant Japon. Un développement qui, au passage, est une bonne nouvelle pour deux de ses sous-traitants suisses: Portescap et Cyberbotics. Pour Frank Tobe, l’auteur du très suivi Robot Report, les principales places de travail que vont prendre les robots ne sont cependant pas dans la santé mais dans les ateliers d’assemblage de précision et dans les fermes. «La cobotique, autrement dit l’idée d’augmenter la productivité d’un travailleur humain en le flanquant d’un co-worker robot qui ira chercher les pièces ou passera les outils tout en apprenant les tâches les plus simples, intéresse, en effet, non seulement les start-up mais aussi les grands fabricants de robots industriels comme Schunk, Kuka, Adept ou bien encore ABB.» Longtemps réticents à laisser sortir leurs robots des cages sécurisées, ces groupes allemand, américain et helvético-suédois ont tous développé (ou racheté) récemment des bras articulés, susceptibles d’être montés sur des plateformes mobiles et surtout capables d’interagir, sans danger, avec les humains. Une rumeur insistante affirme d’ailleurs que Foxconn pourrait acquérir Frida, le robot à deux bras prototypé par ABB…

kiva Systems  Ces robots peuvent aller chercher seuls des articles dans des entrepôts.

Un androïde plutôt qu’un migrant illégal?

Fondée ou non (d’autres redoutent que Foxconn se contente de copier ABB), cette rumeur souligne le changement de paradigme de la robotique industrielle vers la robotique de services. Quand Schunk, une entreprise familiale allemande plutôt connue pour son conservatisme, lance un bras articulé modulaire pour servir de troisième bras à un assembleur, on n’est plus dans la science-fiction mais au cœur de l’économie d’exportation du Mittelstand germanique. «Cette évolution touche aussi un autre secteur plutôt conservateur: l’agriculture», poursuit Frank Tobe. Ainsi, John Deere multiplie les ventes de ses tracteurs robots qui travaillent en équipe autour d’un tracteur piloté par un agriculteur dans les immenses champs de céréales nord-américains. Et on assiste actuellement à l’éclosion de robots capables de distinguer fruits et légumes du reste de la plante dans l’environnement hétérogène (donc complexe pour un robot) d’un verger ou d’un potager. «Les nouvelles lois contre l’immigration illégale que vient d’adopter l’Etat d’Alabama sont un préalable au déploiement de robots ramasseurs de fruits et de légumes», prédit même Frank Tobe. C’est aussi ce que croit Gaëtan Séverac, fondateur de Naïo Technologies au cœur du Sud-Ouest maraîcher français. «Pour demeurer compétitifs, les agriculteurs ne peuvent plus payer les salaires, mêmes bas, des saisonniers. Du coup, nous avons le support des collectivités locales qui voient dans la robotique appliquée à l’agriculture le moyen de créer des emplois à forte valeur ajoutée alors qu’il n’y a plus de main-d’œuvre pour effecteur les tâches ingrates et sous-payées du ramassage.»

Les usines et les champs sont aussi les deux secteurs que voit mûrir Nicola Tomatis chez BlueBotics. La start-up suisse s’attend à une prochaine explosion des ventes de ses systèmes dans la logistique. Et elle va recevoir en avril un tracteur Case New Holland destiné à être équipé de ses systèmes de navigation automatique pour des applications dans le ramassage des olives. Toutefois, selon l’entrepreneur helvète, il y a urgence. «Les PME robotiques ont besoin d’unir leurs forces maintenant que les grands fabricants s’apprêtent à entrer sur le marché de la robotique de services. Et l’entrée de la Chine dans le secteur avec Foxconn durcit la compétition.» Est-ce pour cela que d’autres PME robotiques envisagent encore d’autres métiers que manutentionnaires ou cueilleurs pour leurs robots? Celles qui, à l’instar de Willow Garage ou Gostaï, développent des robots de téléprésence – mobiles et dotés d’un écran – testent en tout cas leur praticité pour des managers qui participent, via ces avatars, à des réunions à distance. Ce rêve d’ubiquité pour CEO semble cependant moins tangible que les jobs d’assembleurs ou d’agriculteurs envisagés pour les robots. Reste à savoir comment les humains accepteront ces machines semi-intelligentes sur leur lieu de travail?

Lely  Elaboré pour traire des vaches, il a été élu «machine agricole de l’année 2012» en Pologne.

Crédits photos: Dr

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

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Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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