Bilan

Les petites mains de l’économie numérique

Le boom du digital donne naissance à un nouveau prolétariat. Une évolution naturelle, selon des experts.
  • A Cointrin, l’accueil de deux jeunes Roumains qui vont sillonner l’Europe pour TomTom.

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  • Des voitures TomTom parcourent 1,5 million de km par an pour actualiser les cartes GPS.

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  • Patrick-Yves Badillo, professeur et directeur de Medi@LAB-Genève

     

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Lorsqu’on vous parle d’une voiture qui cartographie un pays, avec un appareil de prise de vues sur le toit et des lasers embarqués, vous avez en tête un équipage d’ingénieurs passionnés en lunettes et en blouse blanche? Oubliez ça. Le groupe néerlandais TomTom, spécialiste de la navigation par GPS, emploie désormais des petites mains issues d’Europe de l’Est.

Agé d’une vingtaine d’années, grand blond aux yeux bleus, Dorin* a parqué sa belle voiture à plaques polonaises devant l’entrée de l’aéroport de Cointrin. Porte ouverte, il fume une cigarette nonchalamment, sans se soucier de l’intérêt que suscitent le bras métallique surgissant du toit et les larges logos TomTom recouvrant la carrosserie.

«J’attends deux collègues roumains qui doivent arriver par avion de Bucarest, lâche-t-il dans un anglais fluide. Ensuite, on partira à deux cartographier la région de Saint-Etienne.» Une personne suffit en effet pour maîtriser l’ordinateur de bord, un portable léger, pendant que le chauffeur suit la route et les directives.

Quelques cigarettes plus tard, Andrei* et Silviu* le rejoignent sur la voie réservée aux taxis. Baskets, jean et sac de sport, la vingtaine sportive, les deux jeunes gens embarquent et effectuent les premiers réglages. «On vient de la région de Râșca, dans le nord de la Roumanie», explique Andrei. Le jeune homme, aux cheveux bruns et à la barbe de trois jours, parle volontiers de son parcours: «Au départ, j’ai un diplôme de marketing, mais je ne me voyais pas bosser là-dedans. Alors pourquoi ne pas sillonner l’Europe et être payé par-dessus le marché.»

Champion du «Counter-Strike»

De plus, les exigences en matière de formation ne sont pas non plus extravagantes: «Nous avons été interviewés par TomTom. Il suffisait d’avoir un permis de conduire, de parler anglais et de savoir utiliser un PC.» Sans doute faut-il aussi avoir une formation approfondie en informatique? «Pas du tout, rigole Andrei, moi je suis surtout très fort sur «Counter-Strike», un jeu multijoueurs en ligne qui oppose terroristes et forces spéciales dans des affrontements sanglants.

Les esprits sont moins libres lorsqu’il s’agit de parler du salaire horaire réglé par TomTom. De toute évidence, ça n’est pas le Pérou: «Je peux en tout cas vous dire qu’on ne dort pas dans la voiture, c’est déjà ça», élude le jeune homme. Seules deux voitures parcourent toute la France, le long des routes des Pyrénées, des rues de Paris et des traboules lyonnaises.

Mais combien sont-ils, ces équipages roumains chargés de réactualiser les cartes de vos GPS? «Des voitures comparables sillonneront les routes européennes sur 1,5 million de kilomètres cette année», relève Sebastian Mathews, porte-parole de TomTom. Il précise: «La plupart des véhicules sont polonais, car l’un de nos plus grands centres d’activité est situé à Lodz. Enfin, notre entreprise est massivement multinationale, ce qui explique la présence de Roumains dans notre staff.» Si Sebastian Mathews assure encore que leur formation est parfaitement adaptée, la rémunération, par contre, reste du domaine du secret industriel.

Profonde transformation

Ce glissement du travail d’ingénieur au job précaire pour jeune ne surprend pas Sandrine Peney, chercheur associé à la chaire d’économie numérique de l’Université de Paris-Dauphine: «C’est un symptôme de l’arrivée à maturité de l’économie numérique. Aujourd’hui, des petites mains codent déjà des programmes à la chaîne ou se retrouvent chauffeurs pour Uber. (...) Bon ou mauvais, le numérique crée des emplois et pas seulement des emplois de cadre. On peut parfois parler de précarité, mais le monde n’est pas fait que de petits génies capables de développer une idée qu’ils revendront des milliards à Facebook.» 

Un constat que tire également l’économiste et professeur à Sciences-Po Paris, Dominique Roux: «Le numérique entraîne et va entraîner une transformation profonde du travail dans tous les domaines. Pour ne prendre qu’un secteur, on se demande bien ce que vont devenir les agences bancaires physiques dans un monde où l’entier des transactions peut
se faire à partir d’un téléphone portable.»

Patrick-Yves Badillo, professeur et directeur de Medi@LAB-Genève, partage ces vues, tout en insistant sur le fait que «cette pression à la baisse sur les salaires peut être potentiellement déstabilisatrice. Notre société doit continuellement booster sa créativité pour rattraper la migration continuelle d’emplois hautement technologiques vers des postes de simples techniciens.»

Est-ce réellement le chemin que prend notre économie? Sandrine Peney est catégorique: «Nous sommes encore au Moyen Age de l’économie numérique. Le mouvement va s’amplifier et une multitude d’emplois de ce type verront le jour.»  

* Noms connus de la rédaction

Charles-André Aymon

<p>Journaliste</p>

Lui écrire

Observateur toujours étonné et jamais cynique du petit monde genevois, Charles-André Aymon en tire la substantifique - et parfois horrifique - moelle depuis une quinzaine d’années. Tour à tour rédacteur en chef de GHI puis directeur général de Léman Bleu Télévision, il aime avouer à demi-mot n’avoir pas envie de se lancer en politique «parce qu’il ne déteste pas assez les gens». Ce regard mi-amusé, mi-critique permet au lecteur de passer indifféremment du détail au général et ainsi de saisir, même dans les péripéties locales, quelques-unes des ficelles qui meuvent le monde. 

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