Bilan

Les luthiers high-tech donnent vie à la musique électronique

Les musiciens peuvent enfin quitter leur PC et remonter sur scène. Grâce à l’émergence de nouveaux instruments.

Depuis la guitare électrique (1924) et le synthétiseur Moog que le Beatle George Harrison utilisa pour la première fois dans un album (Abbey Road) en 1969, l’innovation semblait avoir déserté le monde des instruments de musique. Certes, l’ordinateur est devenu un instrument quasi omniprésent dans les concerts aujourd’hui. Le hic, c’est qu’il n’a pas été conçu pour cela. Le clavier et la souris sont pratiques en studio, mais ils offrent une pauvre interface dès lors qu’il s’agit de jouer et d’exprimer une émotion en résonance avec un public. Du coup, les musiciens les plus en pointe s’intéressent à la création de nouveaux instruments rendus possibles par la technologie. Symptomatiquement, la chanteuse Björk a, par exemple, introduit de nouveaux instruments dans son dernier spectacle, Biophilia. Toutefois, sortes de machines de Tinguely, ces spectaculaires dispositifs ne sont pas encore véritablement joués mais programmés. Les musiciens de Björk pianotent sur un PC pour diffuser des sons préenregistrés et les moduler, en temps réel, avec des potentiomètres. C’est ce que les nouveaux luthiers ont décidé de changer.

Clarinette Karlax Son déplacement dans l’espace permet de moduler les sons.

La quête de l’expressivité

Près du canal Saint-Martin à Paris, au sein de Parrot, l’entreprise qui a développé le drone commandé par iPhone, Rémi Dury fait la démonstration de ce à quoi pourrait ressembler la musique dans le futur. Il a entre les mains un instrument qu’il a mis dix ans à mettre au point: le Karlax. Dès qu’il pose les doigts sur les touches de cette clarinette high-tech, sans bec et sans fil, une sonorité cristalline sort des haut-parleurs. En appuyant plus ou moins sur les pistons, il module les sons en divers vibratos. Bientôt, la musique est à nouveau transformée par les torsions exercées sur l’axe de l’instrument ou en le déplaçant dans l’espace, un peu comme le ferait un clarinettiste classique dont tout le corps joue la musique. Un geste brusque de percussionniste résonne comme un gong concluant l’interprétation. Véritable bijou d’ergonomie et de technologie avec ses huit cartes électroniques et ses deux microprocesseurs, le Karlax répond à un besoin de musicien. Ni MBA ni ingénieur, mais compositeur et professeur de musique devenu patron de start-up, Rémi Dury a cherché à résoudre un problème qui grève la musique électronique depuis ses premiers pas dans les laboratoires de Radio France dans les années 1950 sous la houlette de Pierre Schaeffer et de Pierre Henry.

Ces pionniers étaient parvenus grâce à l’enregistrement d’échantillons de bruits (sirène, machines…) et au principe de la boucle (la répétition d’un bruit qui finit par créer une rythmique) à élargir considérablement la palette sonore utile à la création d’une musique. Cependant, en se convertissant à la console de mixage puis à l’ordinateur, ces compositeurs et ceux qui les ont suivis, de Karlheinz Stockhausen aux DJ techno en passant par Pink Floyd, ont dû renoncer à leur statut d’interprète. «Toute la musique étant enregistrée, la scène ne sert qu’à accueillir des haut-parleurs. Pour l’essentiel, le musicien n’a plus qu’à appuyer sur le bouton «play» même s’il peut donner le change en manipulant ses potentiomètres», résume Rémi Dury. En brisant les contraintes des contrôles et autres interfaces issues de l’informatique, la technologie du Karlax tout comme celle des harpes Eigen sorties en 2009 remettent l’expressivité de la musique jouée sur scène et à plusieurs au cœur de l’interprétation. Développés par John Lambert, un millionnaire de la bulle internet qui s’est enfermé pendant huit ans dans sa ferme du Devon, les trois modèles d’Eigenharps (Alpha, Pico et Tau) reposent ainsi sur une technologie de touches en trois dimensions dont la sensibilité est mesurée par des diodes laser. «Cela multiplie d’un facteur 30 les possibilités de nuances par rapport à un clavier de synthétiseur», explique Neil McDougall, directeur d’Eigen Labs. «Une anche comparable à celle d’un hautbois augmente les possibilités du musicien pour souffler certaines sonorités en plus des filtres qu’il active à partir des touches.»

Harpes Eigen Des touches en trois dimensions dont la sensibilité est mesurée par des diodes laser.  

«Guitar hero»

Cette idée d’«augmentation» des possibilités d’un instrument est aussi au départ de la démarche que suit Tod Machover au sein du Nicolas G. Hayek Laboratory du Media Lab au MIT. Dans les années 1990, le groupe de recherche dirigé par ce compositeur a mis au point pour le virtuose Yo-Yo Ma un «hypervioloncelle». Les capteurs équipant ce cello mesuraient la position des poignets, la pression des doigts sur les cordes, etc., permettant aux musiciens de moduler électroniquement les sonorités de leur instrument. Deux des élèves de Tod Machover se sont inspirés de ces recherches pour créer le jeu vidéo Guitar Hero. Dans les années 2000, le groupe de l’Opéra du futur de Tod Machover a continué d’innover afin de sortir la musique électronique du carcan de l’ordinateur. Par exemple, le Brain opera a abouti à la mise au point de nouvelles interfaces musicales comme le «mur des gestes» – un précurseur de la Kinect – qui génère la musique en fonction des mouvements du spectateur ou le «singing tree» qui émet une musique adaptée à ce que lui chante une personne. L’an dernier, une étape a encore été franchie avec Death and the powers, un opéra robotique au cours duquel le personnage principal, un richissime entrepreneur high-tech mourant, fond son identité dans sa maison pour déjouer le destin. Après le premier acte, le chanteur rejoint un studio où, bardé de capteurs, il retransmet son interprétation aux divers objets qui composent sa nouvelle identité: chandelier géant, chœur de robots, bibliothèque lumineuse… «Les objets deviennent le média sonore et visuel de l’interprétation de l’artiste», explique Elly Jessop, chercheuse au Media Lab. Les idées radicales de ces luthiers high-tech seront-elles de nature à créer un nouveau courant musical? «Le principal obstacle reste l’apprentissage de tels instruments», tempère Neil McDougall. Toutefois, de Jean Michel Jarre au DJ Laurent Garnier en passant par le compositeur de musique de films (Pirates des Caraïbes, Gladiator…) Hans Zimmer ou les Conservatoires de Genève, Londres ou Berkeley, les nouveaux instruments séduisent les artistes. Ils leur apportent l’intuitivité et l’expressivité du spectacle vivant sans les forcer à renoncer à l’infinie palette des sonorités de la musique électronique. On attend impatiemment les premiers chefs-d’œuvre.

Le Montreux Jazz dans un nuage

Le festival a mis à la disposition du MetaMedia Center de l’EPFL 5000 heures d’archives audio et vidéo.

A l’EPFL, le MetaMedia Center, qui mêlera créations artistique, technologique et «entertainment», va démarrer l’an prochain avec un gros atout. «Le Festival de jazz de Montreux a mis à la disposition du campus 5000 heures d’archives audio et vidéo afin qu’il les protège mais aussi les exploite à des fins de recherche et d’éducation», explique Alexandre Delidais, responsable du MetaMedia. Cependant, pour être utilisable dans des projets comme le Cocon, un studio de 15 m3 destiné à des expériences d’immersion dans les archives, ou sur la plate-forme Montreux Jazz Lab pour développer des moteurs de recherche multimédias personnalisés et intelligents dans l’esprit des smartradios, ces archives doivent être disponibles à tout moment et sans latence. Or 3 petabytes de données (30 fois la bibliothèque du Congrès!) ne se stockent pas facilement. Une solution utilisant le cloud computing de l’entreprise Amplidata va cependant permettre un streaming de très haute qualité.

Crédits photos: Dr

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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