Bilan

Les limites actuelles du Big Data en football

Première Coupe du monde largement scrutée et enregistrée par des capteurs et des ingénieurs spécialistes du Big Data, la compétition actuelle en Russie montre également les limites actuelles de l'usage des données. Des éléments qui prendront du temps pour être améliorées.

L'élimination de l'Espagne par la Russie et les statistiques du match remettent en cause la trop grande importance accordée au Big Data dans le sport.

Crédits: AFP

Dimanche 1er juillet au Stade Loujniki de Moscou: Espagne-Russie. L'équipe des champions d'Europe 2008 et 2012 et champions du monde 2010, l'équipe qui compte les stars du FC Barcelone et du Real Madrid (triple tenant du titre de la Ligue des Champions) face à une modeste équipe de Russie dont 21 des 23 sélectionnés jouent en Russie et qui faisait figure de proie facile avant le coup d'envoi de la compétition. Une sélection espagnole valorisée 965 millions d'euros par l'Observatoire du football contre seulement 132 millions pour la Russie.

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Mais au coup de sifflet final, au terme de la séance des tirs au but, ce sont bien les Russes qui poursuivent la compétition et les Espagnols qui rentrent prématurément à la maison. Un séisme sur la planète football, presque aussi fort que les non-qualifications de l'Italie et des Pays-Bas ou l'élimination de l'Allemagne au 1er tour. Les Espagnols sont-ils passés à côté de leur match? Ils n'ont certes pas assez marqué de buts, mais si on se penche sur les statistiques de la rencontre, ils semblent avoir largement dominé la Sbornaïa (sélection russe). La Roja a aligné 1135 passes, dont 90% réussies, en 120 minutes contre 191 échanges réussis (283 passes en tout) pour la Russie dans le même temps.

Ces statistiques, collectées par Opta, partenaire de la FIFA et des principales compétitions sportives sur la planète (championnats de football, NBA, NFL,...), témoignent de la montée en puissance des données et du Big Data dans le sport. Toutes les rencontres sont scrutées, décortiquées, analysées sous l'oeil des statistiques.

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«Nous avons trois personnes sur un match de football (un pour chaque équipe et un pour superviser) et tous les événements qui auront lieu pendant le match (il y en a environ 2000 pendant une rencontre analysée par Opta) vont être notés par une personne, du but au tir en passant par la passe, la passe décisive, le dribble, l'interception, le ballon récupéré,... et sont répercutés dans plein de catégories différentes. A partir de ces statistiques, notre travail est de récupérer ces statistiques et de les éditorialiser pour qu'elles soient exploitables par le média ou le grand public. Mais il faut mettre en perspective et donner un contexte par rapport à l'équipe d'un joueur ou à ses performances passées», expliquait le 15 juin dernier Damien Shernetsky, membre de l'équipe éditoriale France d'Opta Sports au micro de France Culture.

Rien n'échappe capteurs et autres systèmes de surveillance

Une expertise validée par certains décideurs. Ainsi, Damien Comolli, ex-directeur sportif de Liverpool et désormais directeur sportif du club turc de Fenerbahçe, expliquait dès 2014 au Monde que «les statistiques viennent valider ou invalider des décisions. Elles jouent un rôle complémentaire, doivent permettre de s'émanciper de l'émotionnel». Car les prémices de cette mesure de la performance par les données remonte à l'aube de la décennie 2010. Et les Espagnols ont figuré parmi les pionniers en portant, pendant les entraînements de la Coupe du monde 2014, des ceintures connectées mesurant la distance parcourue, l'accélération des courses ou encore le rythme cardiaque.

Entraînements et matchs: plus rien n'échappe capteurs et autres systèmes de surveillance. «Cela équivaut à plus de huit millions de chiffres par semaine. Nous pouvons même déterminer les périodes auxquelles, individuellement, nos joueurs sont les plus fragiles, de façon à prévenir les blessures », ajoutait également pour Le Monde en 2014 Thierry Cotte, préparateur physique de l'AS Saint-Etienne. A la fin de chaque match, les joueurs stéphanois recevaient alors une fiche détaillée avec une multitude de chiffres et de codes couleur afin de mieux appréhender sa prestation.

Dans des clubs plus riches, la démarche va plus loin encore. En Angleterre, Manchester City emploie une quinzaine d'analystes spécialisés qui décortiquent les performances des joueurs, les statistiques des entraînements et des matchs et rédigent des rapports qui viennent aiguiller la stratégie sportive. Voire la modifier. Ainsi, dès 2012, cette équipe (alors moins étoffée) avait focalisé son analyse sur les buts marqués sur corner: Manchester City n'avait inscrit aucun but sur ces phases de jeu depuis 22 matchs. En scrutant 400 buts marqués après un coup de pied de coin, ils ont conseillé de tirer ce coup de pied arrêté d'une manière différente de celle préconisée par l'entraîneur d'alors. Et lors des douze matchs qui ont suivi, l'équipe a scoré neuf fois ainsi.

Les critiques de Xavi

Alors, les données sont-elles devenues le nouveau graal du football? Avant la Coupe du monde en Russie, Opta a publié un ouvrage Opta - Coupe du Monde, qui regorge de chiffres, d'anecdotes, des données insolites. Au-delà de la curiosité, l'appétance des médias et du grand public rejoint celle des entraîneurs et de certains joueurs pour ces statistiques. Mais l'issue du match entre Espagne et Russie a de quoi tempérer cette ferveur pour le Big Data.

Et c'est justement d'une des anciennes stars de la Roja que venait la critique des données dès le 1er mars: double champion d'Europe et vainqueur de la Coupe du monde avec la Roja, Xavi avertissait, dans les colonnes de SoFoot: «Les statistiques ne remplaceront jamais les sensations». Et l'ancien joueur de Barcelone de détailler son raisonnement: «Quand ils regardent ces données, les statisticiens se disent entre eux: "Sur 100 passes, 80 ont été réussies". Oh, vraiment? Et comment savez-vous qu’elles étaient réellement réussies? Savez-vous comment ils les prennent en compte? Pour eux, une passe est validée à partir du moment où un coéquipier contrôle la passe que je lui ai envoyée. Pour le GPS, c’est une passe réussie. Alors oui, le gars a peut-être réussi à contrôler le ballon, mais il a quatre adversaires dans le dos. Donc non, on ne peut pas dire que c’est pas une bonne passe. La bonne passe, celle qui va vers un joueur démarqué, celle-ci n’est pas comptabilisée comme telle par le GPS. S’il suffit de se débarrasser de la balle pour mettre le coéquipier en difficulté, je ne vois pas l’intérêt des statistiques».

Si ce match des 8es de finale est emblématique des lacunes actuelles des données pour comprendre ce sport et ses ressorts, d'autres rencontres ont contredit les statistiques et vu le triomphe d'une équipe dominée. Ainsi, aucune équipe n'a davantage tiré au but que l'équipe d'Allemagne lors du 1er tour... mais les champions du monde en titre ont fini à la dernière place de leur groupe.

Voici deux ans, le Portugal remportait le Championnat d'Europe des Nations et sa sélection pointait au 4e rang mondial à l'orée de cette Coupe du monde. Malgré l'activité et la précision de Cristiano Ronaldo, Ballon d'or en titre, l'équipe lusitanienne a été éliminée en 8es de finale par l'Uruguay, pourtant 14e seulement au classement FIFA. Une défaite 2-1 alors même que les Portugais ont tenu le ballon 67% du temps (contre 33% aux Uruguayens), ont tiré 13 fois au but (8 tirs non cadrés et 5 cadrés) contre 5 fois pour les Sud-Américains (3 tirs cadrés, 2 non-cadrés).

Et quand justement on se penche sur le classement FIFA, sur les huit quart-de-finalistes de cette Coupe du monde, seuls cinq appartiennent au top 16 mondial (Brésil, Belgique, France, Uruguay, Angleterre), la Russie, la Croatie et la Suède ayant déjoué les pronostics tirés des statistiques.

Contextualiser les faits de jeu

Faut-il dès lors jeter les statistiques aux oubliettes? Dès 2011, Raffaele Poli, de l'Observatoire du football (CIES, Université de Neuchâtel), tentait de désamorcer la critique dans une interview à Chronofoot: «La statistique n'aseptisera jamais par elle-même le jeu. Elle permet une amélioration de la sélection et de l'emploi des joueurs. C'est donc mieux pour le spectacle. Mais la statistique ne remplacera jamais la philosophie de jeu». La solution réside peut-être dans des données plus qualitatives. Ainsi que l'évoque Xavi, deux passes ne se valent pas forcément. C'est le sens de ce qui est expérimenté lors de cette Coupe du monde avec les «expected goals» (littéralement «buts attendus»): les professionnels des statistiques mesurent le nombre de buts qu’une équipe ou un joueur aurait dû marquer en fonction des probabilités sur un match ou une saison (une probabilité de marquer est comptabilisée pour chaque tir tenté par une équipe, en s'appuyant sur les milliers de tirs tentés au cours des saisons précédentes).

Autre piste pour améliorer la prise en compte des statistiques: l'utilisation de l'intelligence artificielle pour déterminer le contexte et l'utilisation des faits de jeu. A l'instar de ce qui existe déjà (sans intelligence artificielle) avec les passes décisives: une passe qui donne à celui la reçoit l'occasion (transformée) de marquer un but. Ainsi, prendre en compte le devenir du ballon une fois celui-ci reçu à l'aide d'une série de critères (distance gagnée en direction du but adverse, temps de conservation du ballon après la passe, occasion ou but dans les secondes qui suivent,...). Encore plus de statistiques et encore plus de données à prendre en compte. Pour ce faire, les trois délégués d'Opta ne seront plus suffisants et il faudra alors recourir à d'autres dispositifs, comme l'intelligence artificielle, pour qualifier le Big Data et le transformer l'ébauche actuelle en données qualitatives réellement utiles. Mais sans doute restera-t-il des équipes et des individualités pour faire mentir les statistiques, sublimer leur prestation lors de certaines rencontres, ou triompher en dépit de données défavorables. La glorieuse incertitude du sport...

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Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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