Bilan

Les informaticiens, remparts contre la crise

Les entreprises romandes investissent dans le développement de logiciels et d’applications. PME informatiques et agences web se livrent une concurrence acharnée sur ce marché.

A Fribourg, Softcom cherche quatre collaborateurs et Liip trois. A Delémont, Artionet a deux postes à pourvoir immédiatement. A Aubonne, Virtua  doit engager huit personnes d’ici à la fin de l’année… Et il n’y a pas que ces quelques exemples, trois producteurs de logiciels sur quatre sont aujourd’hui en situation de pénurie de personnel en Suisse. Alors que le pays vient d’être rattrapé par le ralentissement de l’économie mondiale, les entreprises informatiques détonnent avec des taux de croissance souvent à deux chiffres. Attention aux apparences, cependant. Toutes ne sont pas concernées. Les investissements en nouveaux matériels ont ainsi nettement ralenti. Le développement de la virtualisation, autrement dit la possibilité de faire tourner une même application sur plusieurs machines, a fait sortir les entreprises utilisatrices du cycle infernal: nouveau système d’exploitation, nouveau matériel. La durée de vie des PC et des serveurs s’en trouve augmentée.

Le paradoxe du boom des logiciels suisses

A l’inverse, le développement et l’intégration de logiciels et d’applications, en particulier mobiles, sont en plein boom. Le Swiss Software Industry Index  mesuré par le consultant bernois Sieber & Partners auprès de 102 producteurs helvétiques de logiciels affichait ainsi une progression moyenne des chiffres d’affaires de ces entreprises de 8,9%  au cours du second semestre 2011, après une progression de 7,1% le semestre précédent. Pour mémoire, la croissance de l’économie suisse dans son ensemble a été de 1,9% l’an dernier avec une quasi-stagnation en fin d’année. Tout indique pourtant que l’essor du logiciel s’est poursuivi en 2012, même si les acteurs évoquent des temps de décision plus longs chez leurs clients. D’abord, les entrées de commandes des entreprises interrogées par Sieber & Partners progressaient encore de 7,1% à fin 2011. Ensuite, l’indice ICT, calculé, lui, à partir de 400 entreprises par le Swico, l’organe faîtier des entreprises du secteur numérique, est remonté  à plus de 110 au milieu du deuxième  trimestre contre 100 en début d’année. «Le secteur IT suisse connaîtra au troisième trimestre 2012 sa plus forte croissance jamais enregistrée entre deux périodes de mesure», commentait même l’organisation dans son dernier communiqué. Et le phénomène semble durable.  A en croire Nicolas Roch-Neirey, le CEO de Cisel: «2013 n’annonce pas la moindre diminution.»  Didier Mesnier, le directeur d’AlpICT, le réseau des acteurs des technologies de l’information en Suisse occidentale, cite une étude de PricewaterHouseCoopers signalant que «41% des multinationales étrangères ayant un siège en Suisse prévoient de centraliser leur fonction informatique dans les prochaines années». Cette santé des informaticiens dans un univers où les marges de la plupart de leurs clients sont sous forte pression paraît  paradoxale. Peu de temps avant qu’il ne quitte EconomieSuisse, l’analyste Dominique Reber offrait une explication intéressante: «Investir dans leurs outils informatiques est un moyen pour les entreprises suisses de renforcer leur productivité et leur compétitivité mise sous pression par le franc fort.» Ce à quoi Nicolas Roch-Neirey ajoute une question de timing: «C’est quand le marché ralentit qu’il devient possible de lancer des projets de refonte ou d’optimisation informatique des processus de base d’une entreprise. Pas quand on a besoin de toutes ses forces pour répondre à la demande.»

Une application iPad connectée au système de gestion de production A Fribourg,  c’est cette logique que suit Softcom avec Dominique Ducry. Après que la holding de ce dernier a repris au printemps le groupe Cantin à Domdidier, les deux partenaires se sont lancés dans un projet destiné à «amener l’usine chez les clients», comme le résume Dominique Ducry. Cantin  réalise des carrosseries d’automates électriques, de machines à café, etc., grâce à un outil de production ultramoderne et largement automatisé. Typique de nos PME industrielles avec ses 70 employés et près de 20 millions de chiffre d’affaires, l’entreprise est aussi dotée d’un ERP, autrement dit d’un logiciel de gestion intégrant les principales fonctions de l’entreprise. Sur cette base, Softcom développe une application iPad directement connectée au système de gestion de production pour les technico-commerciaux. «Au lieu de faire des séances pour planifier la production, ils vont devenir hyperréactifs avec des offres parfaitement alignées sur les délais», explique Dominique Ducry qui compte proposer cette solution à d’autres entreprises. Ce genre d’applications mobiles est très demandé actuellement par l’industrie.  «Quatre cinquième des demandes que nous recevons consistent à relier le système informatique de l’entreprise au web et souvent au web mobile», explique Yannick Guerdat, directeur d’Artionet. «Dans un cas sur deux, il s’agit de développer une application de commerce électronique comme nous le faisons actuellement avec l’importateur de bières Amstein qui souhaite synchroniser son système de gestion des stocks avec le site grand public qu’il prépare.

Dans l’autre cas, ce sont des applications d’e-business avec des industriels qui veulent faciliter l’accès à leur système d’informations en amont pour leurs fournisseurs et en aval pour leurs clients afin que ceux-ci puissent optimiser en temps réel leur propre processus de production.» Artionet développe de tels outils pour des sous-traitants horlogers. La même logique touche aussi les entreprises de services. A Neuchâtel, par exemple, Michel Perrin, le CEO d’Uditis, explique comment ses équipes viennent de relier un formulaire électronique sur iPad au système de gestion d’une régie immobilière afin de pouvoir entrer directement les états des lieux des locatifs. En collaboration avec Swisscom pour la sauvegarde des données et avec La Poste pour l’authentification, l’entreprise biennoise Abacus propose depuis peu des applications iPad permettant aux collaborateurs externes d’une entreprise d’accéder au système ERP, que ce soit pour y obtenir des informations ou pour en entrer et les synchroniser en temps réel.

Projet Softcom  (Benoît Rouiller, à g.) et Ducry-Holding (Dominique Ducry) veulent «amener l’usine chez les clients».

  Le Web est le marché

Les travaux de Spyros Arvanitis, chercheur au KOF de l’Ecole polytechnique de Zurich, ont largement démontré l’effet positif sur la valeur ajoutée par employé des technologies de l’information dans les entreprises suisses. On peut donc supposer que l’intégration par le biais du web d’entreprises partenaires en Suisse romande joue le rôle de relais vers plus de productivité encore. En même temps, le rapprochement des systèmes informatiques de gestion, qui sont au cœur des processus des entreprises, avec le web et surtout le web mobile a une conséquence sur les développeurs et les intégrateurs de logiciels: les PME informatiques se retrouvent sur des marchés très proches de ceux développés par les agences venues du web. «Il y a dix ans, quand nous avons commencé, les entreprises voulaient juste une présence sur le web avec un site», explique Gerhard Andrey, cofondateur de l’agence Liip à Fribourg. «L’évolution d’e-commerce nous amène à descendre toujours plus en profondeur dans l’informatique de processus critiques comme, par exemple, la gestion des abonnements pour un éditeur.» CEO de Virtua, Steve Savioz abonde: «Notre activité s’est progressivement étendue à toute la stratégie de communication digitale de nos clients et cela nous conduit aussi à plonger plus en profondeur dans leurs systèmes d’information, par exemple en liant les programmes de fidélisation sur internet avec le CRM (le logiciel de gestion des relations clients) de l’entreprise.» Virtua a d’ailleurs été jusqu’à développer sa propre solution: Calleo, un programme qui se greffe sur un site d’e-commerce afin d’améliorer la relation client, par exemple en analysant les temps de réponses aux demandes.

Pour Nicolas Roch-Neirey chez Cisel, ce rapprochement des métiers du web avec ceux de l’informatique de gestion crée des synergies et renforce les complémentarités. Mais on ne peut exclure que, plus souvent encore, cette évolution n’aboutisse à durcir la concurrence. Benoît Rouiller, le cofondateur de Softcom, évoque le chiffre de 60 entreprises en moyenne sur chaque gros appel d’offres. Ce n’est sans doute pas étranger au fait que la rentabilité des entreprises suisses de logiciels n’augmente de loin pas aussi vite que leurs chiffres d’affaires.

Crédits photos: Viaframe/Corbis, Thierry porchet

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

Du même auteur:

«Le prochain président relèvera les impôts»
Dubaï défie la crise financière. Jusqu'à quand'

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."