Bilan

Les Etats privatisent la censure d’internet

Alors que les régimes répressifs contrôlent le web avec la complicité d’entreprises occidentales, les démocraties mettent la pression sur Google et Twitter au nom de la cybersécurité.
  • Les protestations ont eu raison de l’accord commercial ACTA. Mais pas de la volonté des pays de surveiller le web. Crédits: Francois Lafite/Maxppp/Keystone
  • Jérémie Zimmermann, cofondateur de l’ONG. La quadrature du net, parle d’«hypocrisie». Crédits: Dr

 Impossible d’accéder au site du New York Times, ce matin-là. Depuis que le grand quotidien a publié mi-octobre son enquête sur la fortune accumulée par le premier ministre chinois, son site fait régulièrement l’objet d’attaques. Washington accuse directement Pékin d’être responsable de cette censure à distance. 

Que les dirigeants chinois contrôlent tout ce qui les concerne n’est bien sûr pas une nouvelle. Twitter et Facebook sont interdits en Chine. Cela n’a pas empêché l’éclosion des micromessages, les «weibos». Mais les internautes chinois savent qu’il faut jouer sur les mots pour échapper aux censeurs. D’autant que depuis un an ces derniers exigent des fournisseurs d’accès l’identité et même le numéro de portable des utilisateurs. 

Pour autant, on ne peut s’empêcher de rapprocher les attaques des cybercenseurs chinois contre les grands quotidiens américains (le Washington Post et le Wall Street Journal se sont aussi plaints) des fuites sur les nouveaux contours de la politique américaine de cyberdéfense. Elle donnerait au président les pleins pouvoirs, y compris celui de déclencher une cyberattaque préventive!  

«Le problème, explique la professeure Solange Ghernaouti Hélie, experte en sécurité informatique à l’Université de Lausanne, c’est que l’on passe très vite de la cybersécurité à la cybersurveillance et, de là, à la cybercensure.» D’autant que, comme l’ajoute Jérémie Zimmermann, cofondateur de l’ONG militante pour la liberté d’expression La quadrature du net, «tout cela se produit dans un contexte d’hypocrisie».

Celle-ci est devenue apparente lors de la conférence organisée en décembre dernier à Dubaï par l’Union internationale des télécommunications. Les fronts ont éclaté entre pays autoritaires et démocratiques. Les premiers se sont ralliés à un document qui augmenterait les possibilités de censure des Etats au nom de leur souveraineté. Les seconds ont suivi les Etats-Unis, dont le représentant Robert McDowell s’est exclamé que cette législation est «un assaut contre la liberté d’expression sur internet». 

Des barbelés sur le pré numérique

Apparemment, cette réaction allait dans les sens des militants de la liberté d’expression. Pourtant, ils ne sont pas dupes. Selon Jérémie Zimmermann, «cet accord aurait aussi abouti à retirer à l’ICANN, un organe basé aux Etats-Unis, son monopole sur la gestion des noms de domaine». Dans le domaine de la censure sur internet, les démocraties ne sont pas aussi vertueuses qu’elles l’ont affirmé à Dubaï. Mais elles agissent derrière le masque d’entreprises privées.  

Depuis la mise en ligne des «Spy Files» par WikiLeaks, il est de notoriété publique que les outils de filtrage utilisés pour la surveillance ou la censure par les régimes autoritaires sont vendus par des entreprises occidentales. Le Citizen Lab de l’Université de Toronto vient de révéler que l’entreprise californienne Blue Coat Systems a fourni à la Chine, au Venezuela, etc., une technologie de filtrage des contenus sur internet. 

Dans les pays démocratiques, la censure se développe par d’autres biais, sous des formes «d’autant plus imparables qu’elles se font au nom de la lutte contre la pédopornographie, du terrorisme ou du respect des droits d’auteur, explique Jérémie Zimmermann. C’est légitime bien sûr, mais le risque est celui d’une dérive.»

Vice-président du Parti pirate suisse, Pascal Gloor en décèle les traces dans l’évolution de la Grande-Bretagne qui «passe subrepticement du filtrage des contenus pédopornographiques à celui de toute la pornographie en ligne». De même, en France, une toute récente décision du Tribunal de grande instance de Paris, suite à une plainte contre la diffusion de messages racistes sur Twitter, force le site à signaler les contenus contraires aux lois françaises. 

«Twitter ne va évidemment pas mettre un censeur derrière chaque message, analyse Jérémie Zimmermann. Il va automatiser le filtrage des contenus, avec le risque que les logiciels, incapables de discerner la diffamation de la plaisanterie, finissent par censurer l’ironie.» Cela n’a rien de théorique. Pour faire respecter le droit d’auteur, la technologie Content ID de YouTube élimine désormais les extraits de film dont les internautes se servent pour créer des parodies en changeant les dialogues. «Alors que la parodie est une exception au droit d’auteur», souligne Pascal Gloor. 

Bien sûr, éliminer quelques parodies en Europe ou aux Etats-Unis n’a rien à voir avec le contrôle pratiqué par la Chine. Mais il ne fait aucun doute que la censure sur internet va partout en augmentant. Auteur du rapport annuel de Reporters sans frontières à ce sujet, Lucie Morillon le confirme. «Aux Etats-Unis, la législation antipiratage (SOPA) permettant d’empêcher de trouver un site revient de manière déguisée.»

Et après la mort de l’accord commercial anticontrefaçon ACTA qui aurait permis aux Etats-Unis et à l’Europe de surveiller et de censurer un site sans passer par un juge, l’idée fait son retour dans la négociation TAFTA. 

Même Google tire la sonnette d’alarme. Dans son dernier rapport de transparence, le moteur de recherche fait état d’une augmentation des demandes d’information des gouvernements sur des comptes utilisateurs. Au premier semestre 2012, le nombre de requêtes gouvernementales pour retirer du contenu a bondi à 1789 alors qu’il était stable autour d’un millier jusque-là. Le moteur de recherche a cédé dans 61% des cas aux demandes de la justice et dans 46% «à des demandes non appuyées par une autorité judiciaire».

L’analyste de Google Dorothy Chou indique que «certaines de ces demandes émanent de démocraties occidentales qu’on n’a pas l’habitude d’associer à la censure». Le rapport de transparence que publie Twitter va dans le même sens.

«La première victime d’une guerre, c’est la vérité», affirmait le sénateur Hiram Johnson en 1917. Le risque, c’est qu’avec le climat de guerre de l’information qui s’installe autour de nouvelles cyberfrontières, la censure ne devienne une arme privilégiée. 

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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