Bilan

Les entreprises ont déjà créé l'homme bionique

Aux Jeux paralympiques, qui se dérouleront en septembre, des records seront pulvérisés grâce aux prothèses bioniques. Les sociétés suisses ne sont pas en reste sur ce nouveau marché prometteur. Alors qu'il a été amputé de ses deux jambes à la naissance , Oscar Pistorius est parvenu à se hisser au sommet de l'athlétisme mondial avec des performances sur 400 mètres approchant celles de l'élite des coureurs valides. Une performance qui a fini par défrayer la chronique quand, au printemps dernier, le Tribunal arbitral du sport (TAS) à Lausanne a renversé une décision de la Fédération internationale d'athlétisme pour autoriser ce jeune homme de 22 ans à courir avec les valides. En juillet dernier, un temps de 46,25 secondes sur 400 mètres n'a cependant pas permis au Sud-Africain de se qualifier pour les JO de Pékin. Mais il n'est plus loin du record de 43,18 secondes établi par Michael Johnson en 1999 et se situe à deux dixièmes sous le meilleur temps féminin. Il a alors tout pour affirmer qu'il courra aux Jeux de Londres, en 2012, aux côtés des valides. Depuis cette «affaire Pistorius», les Jeux paralympiques, qui débutent dans la foulée des JO, ne sont plus regardés comme par le passé. D'autant que la polémique sur une nouvelle forme de techno-dopage s'immisce dans la compassion vaguement condescendante qui caractérisait le regard des valides sur le sport handicapé. En cause: les faramineux progrès des technologies de prothèses et notre représentation du corps humain.

La bionique, un produit commercial

Si le TAS a rendu justice au formidable courage d'Oscar Pistorius en retenant l'absence d'avantages (lire l'interview de Me Jean-Philippe Rochat), l'histoire est, en effet, loin d'être classée. Les prothèses qui sortent des laboratoires atteignent un degré de sophistication tel que leurs fabricants n'hésitent plus à les qualifier de bioniques, suggérant des images d'hommes qui valaient trois milliards et autres cyborgs de science-fiction. La fibre de carbone et l'inspiration de la nature ont fourni la génération de prothèses qui permet à Oscar Pistorius de prétendre aux Jeux olympiques ou à Jeff Skiba de participer aux championnats américains d'athlétisme valides avec des performances au saut en hauteur de 2,10 mètres. Mais les prothèses qui arrivent donnent le vertige. Qualifiées d'adaptives ou d'actives, elles sont pilotées par des programmes d'intelligence artificielle et ouvrent des perspectives sans précédent dans les sports d'endurance ou techniques. «Dans le sprint ou le saut en hauteur, le scénario reste simple et les variables peu nombreuses», explique Hilmar Jonasson, vice-président de la recherche d'Ossur,entreprise qui a développé les jambes artificielles d'Oscar Pistorius. «Dans les sports de longue distance, comme le marathon ou les sports techniques, où vous devez tenir compte de nombreux paramètres comme les changements de terrains, la pluie, la fatigue, etc., il faut des prothèses plus sophistiquées.» Déjà commercialisées par la société Ossur, les rotules Rheo Knee et Power Knee d'Ossur, la main artificielle ILimb, ou en voie de l'être comme le pied artificiel d'IWalk sont des prothèses capables de traiter les informations provenant du monde physique grâce à leurs programmes d'intelligence artificielle pour les traduire ensuite en mouvement. Une personne amputée voit ainsi sa ou ses prothèses s'adapter au rythme de sa marche ou de ses coups de pédales. De par l'association de tendons artificiels en fibre de carbone et de fluides qui stockent l'énergie et minimisent l'utilisation des moteurs, les meilleures prothèses ont une journée d'autonomie. A quand le marathon olympique ou le Tour de France?

Des prothèses au sommet d'El Capitan

«Les produits actuels servent à rendre une vie normale à des personnes amputées, mais nous arrivons effectivement à un point de l'histoire où la question se pose», répond Hugh Herr. Directeur du groupe de biomécatronique du Media Lab au Massachusetts Institute of Technology (MIT), il est certainement la personne la mieux placée du monde pour comprendre de quoi il retourne. D'autant qu'il est physiquement impliqué. Grimpeur dès l'âge de 7 ans, Hugh Herr a perdu ses deux jambes dix ans plus tard après un accident. Comme la montagne restait sa seule passion, il a alors développé, sans connaissance d'ingénierie, ses propres prothèses. Elles lui ont permis de retrouver son niveau de grimpe (5.12 dans la classification américaine, soit 7a +en Europe) et même de le dépasser pour devenir le premier grimpeur paraplégique à gravir le rocher El Capitan dans le parc de Yosemite. Entré au MIT il y a quinze ans pour poursuivre ses recherches, Hugh Herr ne met pas sur le compte de la technologie son amélioration, mais sur un meilleur entraînement. Cette expérience l'a motivé à participer à la contre-expertise d'Oscar Pistorius en qui il a d'abord reconnu un immense athlète injustement banni. «Ses prothèses Cheetah Flex-Sprint n'apportent pas d'avantages, martèle-t-il. La décision du TAS ne constitue pas une jurisprudence. Elle est spécifique aux prothèses actuelles et serait invalidée à la moindre modification.» Pas d'athlètes bioniques alors? Ce n'est pas ce que dit Hugh Herr. A l'origine de la prothèse Rheo Knee d'Ossur et du pied artificiel Power Foot One, qui l'a amené à fonder IWalk avec Nicholas Negroponte, patron du Media Lab, il ne doute pas une seconde que les progrès rapides des prothèses intelligentes trouveront un emploi dans le sport de compétition. «Pas comme une forme de dopage technologique, mais en tant que nouvelles disciplines. Les sports les plus intéressants sont souvent ceux qui voient une interaction entre une technologie et la biologie d'un athlète.» Et comme le rappelle Hilmar Jonasson, «nous n'en sommes qu'au début des prothèses adaptives.»

Vers la restauration des sensations

Comme la guerre en Irak et en Afghanistan produit un nombre conséquent d'amputés - deux fois plus que lors des conflits précédents - le Pentagone finance largement les recherches sur de nouvelles générations de prothèses. C'est devenu apparent, en juin 2007, lorsque la presse s'est vu présenter Juan Arredondo. Ce vétéran qui a perdu la main gauche près de Ramadi, en 2004, est devenu le premier soldat à recevoir ILimb, une main artificielle développée par l'entreprise écossaise Touch Bionics. Or, pour commander les doigts de cette main, Touch Bionics a introduit une innovation radicale par rapport à tout ce qui s'était fait précédemment: elle est équipée d'électrodes qui captent les signaux nerveux à la surface de la peau. C'est le premier exemple d'une forme d'intégration neurologique d'une prothèse de membre. Elle rétablit non seulement une fonction motrice mais aussi un sens, le toucher. Déjà explorée par les fabricants de prothèses auditives cochléaires comme le SuissePhonaket le développeur d'une rétine artificielle implantable, la société Intelligent Medical Implant à Zoug, la neuro-électronique est en plein boom dans les laboratoires. Sur la base des travaux de chercheurs de l'Université de Brown aux Etats-Unis, l'entrepriseCyberkineticsteste sur des patients tétraplégiques un système qui lit les signaux nerveux grâce à un senseur implanté dans le cerveau et les traduit en mouvements, que ce soit par stimulation musculaire dans des membres paralysés ou pour contrôler par la pensée une chaise roulante ou une prothèse. De nombreuses recherches visent aussi l'ostéointégration, autrement dit la fixation d'une prothèse directement sur l'os et non plus avec un manchon sur le muscle. «C'est déterminant pour restaurer les sensations. Notre système osseux est essentiel dans la transmission du toucher, explique Hilmar Janesson. De plus, c'est un moyen de retrouver la proprioception, la perception de nos membres. C'est parce que nous perdons cette proprioception qu'il est beaucoup plus fatiguant de marcher sur de la glace. La restaurer rend les prothèses plus efficaces sur le plan énergétique.»

Citius, altius, fortius?

L'émergence de telles prothèses bioniques soulève quantité de questions. Va-t-on se contenter de réparer une fonction biologique ou chercher à en augmenter les capacités? Alors que les performances des athlètes valides stagnent, comme le montre une récente étude de l'IRMES (lire l'encadré), résistera-t-on à aller chercher davantage de performances au moyen des prothèses? Les nageurs qui ont aligné record sur record lors des derniers JO à Pékin auraient-ils pu y parvenir sans leurs combinaisons, de véritables peaux artificielles inspirées de celle des requins? Le cas des athlètes amputés est cependant différent. «Ils n'ont pas choisi leurs handicaps», rappelle Hugh Herr. L'essentiel des personnes amputées l'est à la suite d'une maladie cardio-vasculaire ou d'un diabète. Aussi, il est rarissime que ces dernières atteignent un haut niveau sportif. Et personne n'imagine sérieusement qu'un athlète valide choisisse de se faire couper les jambes pour battre des records. Reste que l'intérêt pour le sport de haut niveau des fabricants de prothèses est patent. Oscar Pistorius fait, par exemple, partie du Team Ossur qui est sponsorisé par le fabricant islandais, au même titre que le Suisse Urs Kolly et une dizaine d'autres sportifs paralympiques. Quant aux autres grandes marques de prothèses, elles soutiennent également des sportifs paralympiques à l'instar du leader allemand Otto Bock. Si ces entreprises ont des objectifs marketing, elles tiennent néanmoins un discours parfaitement juste sur la nécessité d'ouvrir les compétitions valides aux athlètes handicapés aptes à s'y qualifier. Sous quel prétexte pourrait-on nier leurs droits à l'égalité d'accès et à l'intégration' Aucun, bien sûr, mais l'évolution technologique rend la frontière plus floue. Comme de nombreux batteurs de baseball aux Etats-Unis, le célèbre golfeur Tiger Woodsa remplacé des lentilles de contact des plus performantes par une opération de chirurgie laser qui lui donne une vue d'aigle. Au nom de quoi la chirurgie laser serait-elle autorisée alors qu'une prothèse ne le serait pas? Même question pour la volleyeuse américaine Kerri Walsh et sa bande Kinesio à mi-chemin entre pansement et muscle artificiel pendant les JO. Avec la bionique, le Tribunal arbitral du sport va devenir une des autorités qui comptent pour structurer le droit bioéthique du XXIe siècle. Une sacrée responsabilité!

La fin des records? Dans une étude récente, les chercheurs de l'Institut de recherche médicale et d'épidémiologie du sport (IRMES) en France ont passé au crible l'évolution de 3263 records olympiques depuis les jeux d'Athènes en 1896. Les deux tiers viennent des disciplines chronométrées (courses, natation, cyclisme...), le reste des disciplines mesurées (sauts, poids...). Leur conclusion est sans appel: l'espèce humaine a atteint 99% de ses frontières physiologiques, en partant de 75% à la renaissance de l'olympisme. D'ici à une génération, ce sera 100%. Pour les chercheurs, la moitié des records du monde ne seront pas améliorés de plus de 0,05% d'ici à 2027, date à laquelle ils prévoient la fin des records.

Photo: Jeff skiba / © Getty Images

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