Bilan

Les accélérateurs prolifèrent en Suisse

Qui n’a pas son accélérateur de start-up? Ces programmes pour start-up se répandent telle une épidémie. Zoologie d’un animal hybride qui accouche d’un Erasmus de l’entrepreneuriat.
  • Kickstart Accelerator a vu le jour l’année dernière à Zurich.

    Crédits: Dr
  • MassChallenge Switzerland a reçu 450  candidatures pour 70  places.

    Crédits: Marius Affolter/24h
  • A Genève, Fintech Fusion a lancé deux nouveaux programmes, dans les proptechs et dans la santé numérique.

    Crédits: Lionel Flusin

Après les parcs technologiques, les incubateurs et les espaces de coworking, on assiste à une explosion des accélérateurs de start-up. En Suisse, deux ans après le lancement de la pionnière Swiss Start-up Factory à Zurich, l’année 2016 a vu le démarrage de deux mastodontes: MassChallenge Switzerland à Renens (VD) et Kickstart Accelerator à Zurich. A Genève, Fintech Fusion accélérait sa première volée. Et, depuis le début de l’année, le mouvement s’accélère, si on nous passe l’expression.

Un accélérateur par mois

En février dernier, un accélérateur spécialisé dans les sciences de la vie a démarré à Bâle. Baptisé BaseLaunch, il est opéré par Kickstart Accelerator, qui négocie d’autres déclinaisons potentielles au parc de l’innovation de l’EPFL et à Lugano. En avril, la Haute Ecole de gestion de Fribourg a lancé un programme d’accélération pour les fintechs, le Lab. Le mois suivant, ce sont les capital-risqueurs du réseau Inno-Fuel qui finalisent un accélérateur spécialisé en cybersécurité: Rising Star à Genève.

En parallèle, Fintech Fusion annonce deux nouveaux programmes, l’un dans les proptechs (les technologies de l’immobilier) et l’autre dans la santé numérique. «On entend parler d’un nouveau projet pratiquement chaque semaine», observe Benoît Dubuis, directeur du Campus Biotech et artisan de la venue de MassChallenge en Suisse. Serait-on en train de gonfler une bulle?

Voir aussi: Fusion: au coeur d'un accélérateur fintech

Si elle n’arrive en Suisse qu’aujourd’hui, la vogue des accélérateurs a démarré il y a douze ans, évidemment aux Etats-Unis. Le capital-risqueur Paul Graham crée alors le Y Combinator d’abord à Boston avant de le déménager à Mountain View dans la Silicon Valley. Comme c’est là que vont naître des succès retentissants comme Airbnb et Dropbox, il est rapidement imité par des confrères.

En 2006, David Cohen lance Techstars à Boulder. En 2008, Reshma Sohoni et Saul Klein créent la franchise Seedcamp. Les accélérateurs font des petits et des copies. On en comptait déjà 200 dans le monde en 2011 et 300 rien qu’en Europe aujourd’hui. Selon Nicolas Steiner, cofondateur suisse de l’accélérateur Level 39 à Londres et du Lab à Fribourg: «Il n’y a pas moins de 43 accélérateurs dans la capitale britannique.»

En Suisse comme ailleurs, ces accélérateurs fonctionnent sur le même modèle avec des nuances. Alors que l’incubateur est toujours un lieu physique inscrit dans la durée, ce n’est pas systématique pour un accélérateur. Les accélérateurs privilégient la rapidité avec des programmes en mois, voire en semaines. «C’est une sorte de MBA pratique et musclé pour start-up, avec un début, une fin et des objectifs», résume Guillaume Dubray, cofondateur de Fintech Fusion. Des mentors et des coaches se chargent d’aider la start-up à ses débuts pour passer de l’idée à l’entreprise ou du produit au marché. 

Sponsors ou actions

Du coup, l’autre particularité du modèle des accélérateurs est le rôle central qu’y tiennent le financement et la commercialisation. D’où la présence de sponsors. De grandes entreprises industrielles cherchent par ce biais à collaborer avec des start-up (ou à afficher qu’elles le font). MassChallenge Switzerland a tissé 22 partenariats de ce type. Ils assurent son budget annuel de 2 à 3 millions de francs. De son côté, Kickstart Accelerator a conclu une cinquantaine de partenariats avec des sponsors comme Novartis et Johnson & Johnson pour sa déclinaison bâloise.

S’ils apportent la gratuité pour les start-up de MassChallenge et de Kickstart, ces sponsors amènent aussi leurs propres experts et surtout ouvrent la porte de leurs boîtes. «A Londres, Techstars est considéré comme la porte d’entrée chez Barclays», explique Nicolas Steiner. «La présence d’un Nestlé a clairement attiré des start-up de l’agro-alimentaire», ajoute Ksenia Tugay, directrice marketing de MassChallenge. Il faut dire que ces accélérateurs servent aussi de filtres pour les sponsors (et les investisseurs). Kickstart Accelerator avait reçu 950 inscriptions en ligne l’an dernier et 1500 cette année pour 30  places. Dans le cas de MassChallenge Switzerland, il y avait 450  candidats pour 70  places.

Lire aussi: En Suisse romande, l'effet MassChallenge

Il faut dire que ces deux programmes ne prennent pas de capital dans les start-up qu’ils accélèrent en échange de leurs services. Spécialisé et concentré sur un univers de 400 start-up identifiées en Europe et Israël, Rising Star va, lui, prendre 5% du capital des 8 à 10 start-up de sa première volée.

«Outre un bureau dans un coworking space à Genève et un logement bon marché pour les 24  semaines du programme, nous leur donnons 15  000  francs pour couvrir leurs frais», précise Colin Turner, cofondateur du programme. De son côté, Fintech Fusion se contente d’une commission sur la levée de fonds de ses start-up mais ne donne pas de cash. «Notre client, ce n’est pas la start-up mais les entreprises qui paient un droit d’adhésion pour apprendre et travailler sur des projets pilotes.»

Influence soft et réseaux

Que ce soit sous forme de sponsoring ou d’actions, ces coûts posent la question de savoir ce que sponsors et start-up retirent de ces programmes. Ayant participé à quatre programme différents depuis 2014, Matthias Vanoni, fondateur de Biowatch, est bien placé pour avoir un avis. Si la distance avec Boston lors de MassChallenge et avec Zurich pour Kickstart l’a déçu, il met en avant la visibilité et les contacts avec les chercheurs de l’Institut IDIAP, lors de l’International Create Challenge à Martigny (VS) et la rencontre avec l’homme d’affaires Patrick Delarive lors de Fintech Fusion. «Il est devenu notre lead investor pour notre premier tour de financement.» A cela s’ajoute la clientèle de BNP Paribas.

Les rencontres clés sont aussi mises en avant par les autres entrepreneurs accélérés que nous avons interviewés. Fondatrice de Xsensio, Esmeralda Megally explique: «Le premier bénéfice direct de MassChallenge a été de rencontrer Beth Krasna qui est devenue notre chairman.» «Un mentor nous a aidés à structurer notre levée de fonds et un expert de Voisin Consulting nous a conseillés pour la régulation», relève Vincent Forster, fondateur de Versantis, vainqueur ex aequo du premier MassChallenge Switzerland. 

Fondateur de Fastree3D, Claude Florin insiste sur la dimension internationale de MassChallenge. «Cela nous a permis d’entrer en contact avec deux personnes clés de notre industrie à Boston.» Esmeralda Megally confie avoir été approchée par un géant des cosmétiques aux Etats-Unis.

L’Erasmus de l’entrepreneuriat

Claude Florin remarque que «ces programmes développent la solidarité entre entrepreneurs». «C’est un aspect essentiel, insiste Esmeralda Megally, il y a un vrai partage d’expériences avec les autres entrepreneurs.» «Cela rassure et booste la confiance», ajoute Matthias Vanoni qui tempère cependant l’avantage du réseau des accélérateurs et de leurs centaines de coaches. «Ils protègent aussi leurs contacts.»

Si la qualité des coaches est présentée comme inégale par les start-uppers, ils critiquent la multiplication des sollicitations à participer à ces programmes. «Nous recevons à peu près une demande par semaine pour rejoindre un accélérateur», indique Vincent Forster. Un rythme que confirme Esmeralda Megally et que précise Claude Florin: «Nous recevons régulièrement des propositions de Dublin, Munich, Dresde…» Les autorités locales tendent, en effet, à considérer les accélérateurs comme un nouvel outil de promotion économique pour attirer des start-up.

C’est d’ailleurs aussi le cas en Suisse. Porte-parole de Kickstart Accelerator, Simone Bächler confirme qu’«attirer des talents à Zurich est bien un des objectifs du programme». L’entreprise Dalou a ainsi déménagé de Londres à Zurich. Avec 45% de start-up étrangères sélectionnées dans sa première volée, MassChallenge Switzerland en a retenu quelques-unes dans le canton de Vaud comme Taste of Kenya venue d’Irlande ou MachIQ de France.

Si cette situation devait tourner à la chasse aux subventions, on pourrait craindre que les accélérateurs ne deviennent des instruments de concurrence déloyale. Mais pour l’heure, ce n’est pas ce qui se passe. Au contraire, la multiplication de ces programmes aboutit à créer en Europe et au-delà une sorte d’Erasmus de l’entrepreneuriat. Les accélérateurs et leurs réseaux de coaches et d’entreprises sont, en effet, un moyen privilégié pour entrer sur de nouveaux marchés. Claude Florin rapporte ainsi comment un tel programme doté de 300  000  euros de cash et d’un bureau a permis de créer une filiale aux Pays-Bas pour une collaboration avec l’Université de Delft.

Lire aussi: Les start-up suisses lèvent un milliard en 2016 

On voit ainsi des start-up bouger d’un accélérateur à l’autre pour évoluer. Avant Londres et Zurich, Dalou était à Berlin. Et la spécialisation des accélérateurs comme Rising Star ou Fintech Fusion, qui recrutent largement à l’étranger afin de créer un écosystème local, concourt à cette évolution qui, au final, sert les entrepreneurs. Sous la réserve des questions financières.

Dès lors qu’un accélérateur entre au capital d’une start-up, celle-ci devra limiter ses participations et bien cibler celles qui serviront son expansion internationale. On dira qu’il y a des accélérateurs qui ne prennent pas de capital parce qu’ils sont sponsorisés. Mais, là aussi, la question est ouverte de savoir le retour sur investissement que mesureront des entreprises qui paient des tickets atteignant parfois 500  000  francs. A ce sujet, Matthias Vanoni s’étonne du peu de projets pilotes développés entre start-up et sponsors. Un constat qui a amené Nicolas Steiner à développer le Lab à Fribourg pour se concentrer sur ces collaborations.

«A l’exception du Y Combinator, les accélérateurs n’ont pas plus démontré leur succès que les incubateurs, diagnostique Hervé Lebret, responsable du programme Innogrants à l’EPFL. Ils prolifèrent en Suisse au moment où ailleurs on s’interroge sur leur performance.» 

Si la spécialisation des accélérateurs est la tendance du jour, on n’évitera pas la question du retour sur investissement des sponsors. Et à partir de là, la consolidation.

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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