Bilan

Les polymathes, un atout qu’il faut choyer

Alors que la créativité est mise en valeur, les recruteurs embauchent difficilement les individus qui ont plusieurs cordes à leur arc. Ce faisant, ils passent à côté d’authentiques talents.

  • L’avantage des polymathes, c’est qu’ils maîtrisent et conjuguent plusieurs spécialités.

    Crédits: Westend61 /Getty images
  • Erez Lieberman Aiden est à la fois physicien, ingénieur, mathématicien, biologiste moléculaire, historien et linguiste.

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Dans son livre Vraies passions, vrais talents (Ed. Les Belles Lettres), Clément Finet s’interroge: «Avez-vous déjà remarqué comment un faisceau trop large de compétences nuit souvent à la bonne image d’un candidat? Peut-être même avez-vous déjà supprimé des expériences ou des formations dans votre CV pour échapper à cela.» Pour illustrer son propos, il relate une anecdote personnelle. «Il y a plusieurs années, j’avais adressé une candidature spontanée à une maison de haute horlogerie genevoise.» Deux mois plus tard, la réponse tombe, lapidaire: le profil ne correspond à aucun poste ouvert. Surpris, Clément Finet contacte la signataire de la lettre. «Début 2008, toutes les maisons horlogères étaient en quête de nouveaux horlogers pour augmenter leurs capacités de production. Mon CAP en horlogerie aurait dû logiquement retenir son attention. Je me souviens lui avoir fait part de ma surprise (...), ce à quoi cette personne m’avait répondu: «Monsieur, s’il est vrai que nous recherchons des horlogers, en revanche nous ne recherchons pas d’horlogers diplômés en sciences politiques... Je crains que votre profil ne soit trop atypique pour nous!»

Cette anecdote met en lumière l’étroitesse d’esprit de nombreux recruteurs à la recherche, non pas de talents, mais d’«évidences». Celles-ci, rappelle Clément Finet, s’articulent autour de trois critères: le bon candidat doit impérativement être titulaire d’un diplôme ou d’une formation correspondant à la fonction; il doit déjà exercer une fonction comparable à celle pour laquelle il postule; enfin, il doit présenter un parcours parfaitement intelligible et le plus linéaire possible, qui laisse au recruteur le loisir de penser qu’il n’aspirera pas à faire autre chose dans six mois.

Force est de constater que cette quête avérée d’évidences tue d’excellents candidats. Car c’est bien parmi les «atypiques» que l’on trouve les authentiques talents. «Ces personnes ont multiplié les expériences et accumulé plus de vécu que la moyenne. Malheureusement, avoir plusieurs cordes à son arc vous réserve le privilège d’atterrir dans la case des indécis, des inconstants.»

Un esprit arborescent

Tel n’a cependant pas toujours été le cas. Pour rappel, la culture florentine valorisait autrefois par-dessus tout les polymathes, soit ceux qui maîtrisent et conjuguent différentes spécialités. Au XVe siècle, ces personnes d’esprit universel ont été à l’origine du formidable essor de Florence. Intéressé par tous les arts et toutes les technologies, Léonard de Vinci est probablement le polymathe le plus célèbre de l’histoire. A la fois peintre, scientifique, ingénieur, party planner, inventeur, anatomiste, sculpteur, architecte, urbaniste, botaniste, musicien, poète, philosophe et écrivain, cet «atypique» à l’esprit arborescent et à la curiosité insatiable interrogeait longuement tous ceux dont il pouvait apprendre les secrets, du cordonnier à l’universitaire le plus érudit.

De nos jours, les polymathes, parce qu’ils savent établir des correspondances et relier ce qui se trouve séparé, sont toujours à l’origine d’innovations majeures. Et pour cause. «Dans la nature, les choses ne sont pas disposées comme à l’université avec d’un côté la botanique, d’un autre la biologie ou la géographie, rappelle le sociologue et philosophe français Edgar Morin. Tout cela est lié. Or, notre éducation nous apprend à séparer les réalités en petits morceaux à travers différentes disciplines.»

Une approche du travail nomade

Dans Bordélique, le pouvoir du désordre pour transformer votre vie (Ed. De Boeck), Tim Harford cite l’exemple d’Erez Lieberman Aiden. Physicien, ingénieur, mathématicien, biologiste moléculaire, historien et linguiste, ses travaux lui ont valu maints prix scientifiques. «Alors qu’il avait la mi-vingtaine, Aiden tâcha de séquencer le système immunitaire humain. Après des mois de dur labeur, le projet se fracassa. (...) Mais Aiden se rendit alors à un congrès d’immunologie, se trompa de salle, assista à une autre conférence et finit par résoudre un problème terriblement compliqué – la structure tridimensionnelle du génome humain – en combinant avec un concept obscur de la physique mathématique sur lequel il était tombé tout ce qu’il avait appris en échouant à séquencer les anticorps.»

Coup de chance improbable? Tim Harford répond catégoriquement: «Non. Aiden recherche les problèmes les plus complexes, rebondit de l’un à l’autre puis fusionne de façon improbable deux axes de recherche. Un échec dans un domaine lui procure ainsi de nouvelles connaissances et de nouveaux outils qui peuvent être appliqués ailleurs.» Autrement dit, les connaissances acquises dans un domaine fournissent des clés pour déverrouiller des impasses dans d’autres disciplines.

A cet égard, Howard Gruber et Sara Davis, deux éminents chercheurs spécialistes de la créativité, soutiennent que la tendance à travailler sur plusieurs projets est si courante parmi les sommités de la création qu’il faudrait la considérer comme une pratique standard. «Gruber s’est particulièrement intéressé à Charles Darwin qui, au long de sa vie, a alterné entre la géologie, la zoologie, la psychologie et la botanique, toujours avec des projets de premier plan et d’autres à l’arrière-plan se disputant son attention», poursuit Tim Harford. Il ajoute qu’une voie sans issue dans un projet peut avoir un effet libérateur. «Si une technique de gestion échoue, un entrepreneur peut se tourner vers quelque chose de neuf. L’auteur peut ressortir de vieilles notes, le scientifique peut se consacrer à une anomalie qu’il voulait analyser depuis longtemps. Ce qui aurait été une perte de temps déprimante pour un monomaniaque peut devenir un nouveau souffle créatif pour une personne qui a plusieurs projets en cours.»

L’espace entre les disciplines

Conscient que les plus grandes innovations naissent dans les esprits nomades et pluridisciplinaires, Joi Ito, responsable du Media Lab du MIT, fédère des personnes aux frontières du design et des sciences et se définit lui-même comme antidisciplinaire. Pour innover et «relever le défi de la complexité, il nous faut des gens qui nous apprennent à dépasser le cadre de leur propre discipline pour nous aider à voir la grande image, le grand dessin», assure-t-il.

Pour rappel, le terme antidisciplinaire a été forgé au MIT et désigne l’espace entre les disciplines, soit ce qui n’entre ni dans un champ traditionnel ni dans des méthodes définies. Autrement dit, l’antidisciplinarité se fonde sur la négation des frontières entre les disciplines, celles-ci étant considérées comme «élastiques». Entrepreneur sans diplôme, Joi Ito explique que ses sources d’inspiration sont les individus difficiles à «caser», dont les compétences couvrent plusieurs domaines, à différents niveaux.

En définitive, les recruteurs effrayés par les individus au parcours riche devraient s’inspirer des exemples qui précèdent et méditer cette question de la grande chorégraphe nord-américaine Twyla Tharp: «Pourquoi procéder par exclusions? Vous devez être tout.»

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Amanda Castillo

Journaliste

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Amanda Castillo est journaliste freelance. Elle collabore régulièrement avec plusieurs médias dont Bilan et Le Temps. Ses sujets de prédilection: le management et le leadership.

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