Bilan

Les oubliés de la HR Tech suisse

En retard sur ses voisins et mise sous pression par la concurrence étrangère, la branche helvétique des ressources humaines entame enfin son virage vers le numérique.

Les startups étrangères pénètrent en force le marché suisse.

La Suisse est reconnue pour être une terre d’innovation. Tandis que certains secteurs comme la cleantech, la foodtech ou encore la cybertech sont souvent mis en avant, d’autres tels que celui des HR Tech sont au contraire délaissés. Pourtant, à écouter les experts en ressources humaines, que l’on soit entrepreneur ou investisseur, il existerait aujourd’hui un véritable boulevard pour se glisser dans ce créneau.

Mi-septembre, lors de la cinquième édition du HR Tech Drink, premier événement RH en présentiel de l’année, plusieurs startups ont été mises en lumière. L’occasion pour les professionnels romands de rappeler le besoin pour la branche d’enclencher pour de bon un processus de digitalisation.

Une percée à deux vitesses

«Nous devons arrêter de nous voiler la face, la technologie va nous rattraper comme dans tous les métiers, des postes vont être supprimés et ceux qui n’auront pas su anticiper seront les premiers touchés», assure Laetitia Kulak, experte Digital RH et directrice du cabinet Global HR Talents. Problème: Disruptive mais nécessaire, la digitalisation fait encore peur.

Permettant d’abandonner les tâches basiques pour se concentrer sur le cœur du métier (l’humain), elle reste aujourd’hui davantage perçue comme une faucheuse qui coupe des emplois que comme un outil d’avancée. «La période Covid a heureusement joué un rôle de coup d’accélérateur et a prouvé que nous étions tous capables de nous adapter au numérique. Finalement il s’est passé en quelques mois ce que nous aurions dû faire depuis des années», souligne la spécialiste.

En retard sur les pays voisins, pour le moment en Suisse, tout reste à faire. Laetitia Kulak observe un développement timide: «Il y a d’un côté une minorité qui a pris conscience de l’évolution de la profession et qui accueille ces innovations comme des moyens de faciliter le quotidien et de l’autre, une proportion de RH aux pratiques encore très classiques.» Le brevet fédéral RH serait notamment à mettre en cause. Considéré comme une institution clé, ce dernier n’aurait lui non plus pas pris le pli et ne mettrait absolument pas en avant l’innovation et les technologies.

Face à cet essor en demi-teinte de la HR Tech helvétique, un groupe d’acteurs s’est mobilisé pour mettre en avant les efforts déjà entrepris. «Les entreprises communiquent très peu sur ce qu’elles font d’innovant dans ce secteur. Nous avons donc décidé de créer le premier Prix RH Numérique suisse afin de leur donner cette visibilité», décrit Fanny Comba, experte en marque employeur et co-organisatrice de l’événement. 

La première édition qui se tiendra en novembre est le fruit de plusieurs mois d’échanges entre les participants (CFF, Zenhausern, Batmaid, Société Générale, Swissquote…) et un jury d’experts qui a pu les accompagner et les conseiller sur les innovations en cours. «En friche, le marché suisse attire désormais des acteurs européens chez qui la HR Tech est déjà un franc succès. C’est le moment idéal pour les startups suisses de venir les concurrencer», ajoute Fanny Comba.

Un marché très attractif

En effet, si la Suisse compte quelques jolis fleurons helvétiques qui ont su dépasser le statut de jeunes pousses, on pense notamment à Swibeco et Beqom, le champ reste malgré tout libre à la concurrence étrangère. Le français Prismo, basé à Annecy, fait d’ailleurs partie des derniers arrivés sur le sol genevois. Il propose de dynamiser la profession, encore trop figée, en enregistrant tous les employés d’une société dans la Prismo App afin d’avoir accès à différents outils. 

«On peut afficher les compétences techniques et empathiques du personnel et ainsi mieux percevoir le profil des candidats qu’il manque. On peut aussi voir quels sont les objectifs d’évolution des collaborateurs, par exemple un tel aimerait une formation pour gagner en leadership…», précise Christophe Prevelle, l’un des quatre associés. Avec 2'000 nouveaux profils créés par semaine, le concept séduit.

Toujours dans le domaine du recrutement, la startup franco-genevoise Meemo fait son entrée dans le marché. Et le défi est de taille puisque Anthony Retailleau, son co-fondateur, souhaite en faire le réseau social professionnel de la génération Z. «Cette tranche d’actifs va devenir la norme dans quelques années. Elle va imposer ses propres codes, attentes et ne se reconnaît pas dans Linkedin dont la moyenne d’âge actuellement est de 45 ans. En tant que recruteur, il faut être en phase», pointe du doigt le jeune entrepreneur. 

Lancée il y a un mois, Meemo se veut donc une application gratuite et intuitive qui offre aux candidats une postulation en format vidéos interactives. Pour l’entreprise, c’est une opportunité de présenter sa marque employeur différemment, en filmant ses locaux, ses employés et qui permet de recevoir dix fois moins de candidatures puisque seuls les postulants véritablement intéressés prendront la peine de se filmer.

Mais pour KukaTree, startup genevoise, le secret d’un bon recrutement relève d’une participation de toute l’entreprise. Via un partage intra-réseau, la communauté d’employés se voit informée des offres d’emploi et peut ainsi proposer, en échange de récompenses, des profils qu’elle connaît aptes à l'embauche. 

Une cooptation 2.0 qu’Alexandre Mandel, son CEO, teste dans sa propre société RH: «Pour recruter il est important de créer un lien de confiance et nos collaborateurs peuvent justement être ce pont-levis.» Une passerelle digitale qui fluidifierait le processus et permettrait d’économiser du temps et de l’argent. «Quand on pense HR Tech, on imagine intelligence artificielle et gros investissements mais KukaTree est une solution d’étape qui permet de se digitaliser en douceur et à moindre coût», soutient le patron.

Autre startup suisse à s’être lancée sur le marché romand il y a quelques semaines: MyCerty, qui souhaite à son tour faire gagner du temps (nerf de la guerre) aux RH. Quand on sait que chaque année, en moyenne, une entreprise délivre des certificats de travail à 20% de ses collaborateurs et qu’elle consacre deux heures par document, l’utilité de MyCerty saute aux yeux. La plateforme permet notamment de générer des réponses en fonction d’une évaluation à points dans des textes pré-remplis. 

La démarche prend 30 minutes et peut être co-construite avec le candidat afin d’éviter des frustrations à la découverte du résultat. «On libère ainsi du temps sur des tâches à faible valeur ajoutée et l’on se concentre sur ce qui demande de l’humain. Le concept est unique en Suisse romande, je ne doute pas qu’il saura trouver son public», conclut le vaudois Brice Rattez, DRH au sein d’une multinationale, co-fondateur de MyCerty et dont le compteur comptabilise pas moins de 5'000 certificats à son actif.

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Julie Müller

Journaliste à Bilan

Lui écrire

Du Chili à la Corée du Sud, en passant par Neuchâtel pour effectuer ses deux ans de Master en journalisme, Julie Müller dépose à présent ses valises à Genève pour travailler auprès de Bilan. Quand cette férue de voyages ne parcourait pas le monde, elle décrochait des stages dans les rédactions de Suisse romande. Tribune de Genève, 24 Heures, L'Agefi, 20minutes ou encore Le Temps lui ont ainsi ouvert leurs portes. Formée à tous types de médias elle se spécialise actuellement dans la presse écrite économique.

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