Bilan

Les fausses promesses de l’e-commerce

Vendre sur internet des produits que l’on n’a pas en stock à des acheteurs impulsifs et naïfs, c’est la promesse d’argent facile du dropshipping. La réalité est bien différente.

Les sites de dropshipping sont souvent concentrés sur un seul produit et surfent sur des périodes ciblées comme le Black Friday.

Crédits: Svetikd/Getty images

La vidéo, datée de novembre, a été vue plus de 30 000 fois. Dans Millionnaire à 22 ans grâce au dropshipping, le youtubeur romand star Yomi Denzel, ancien HEC Lausanne désormais à Harvard, vante la pratique de l’e-commerce dite de dropshipping en forte expansion depuis deux ans. Graphique à l’appui, via le tableau de bord de ses ventes affiché sur l’écran de son ordinateur, il dévoile à son public des sommes de plus de 100 000 dollars de recettes enregistrées en quelques jours. Appartement de luxe, voiture de marque, l’usine à rêve tourne à plein régime à destination de fans assidus auxquels il assure que sa réussite est accessible à tous. Pour mettre toutes les chances de son côté, l’aspirant «dropshipper» est invité à accéder à des contenus payants, voire suivre une formation d’e-commerce complète dispensée par Yomi Denzel lui-même au tarif de 1497 euros.

Vendre sans avoir de stock

Yomi Denzel est loin d’être le seul à prôner les mérites du dropshipping et à en faire son fonds de commerce. Des dizaines de youtubeurs anglophones comme francophones – le canal favori de promotion de la pratique – s’inscrivent dans le même créneau, avec pour argument phare le faible coût de lancement d’un business. 

Le principe est simple: il s’agit d’identifier un produit tendance, souvent dans les domaines de la joaillerie, cosmétique, habillement ou électronique, vendu en ligne via des intermédiaires comme aliexpress.com. Cette plateforme chinoise met en relation des producteurs chinois de produits à bas coût et des acheteurs partout dans le monde. Un site peut alors être créé en quelques minutes sur Shopify, leader, ou un de ses concurrents. Quelques photos attractives, un faux rabais «exceptionnel» ( de -50 à -90%) et le chaland est appâté. Le produit commandé est directement envoyé chez le client par AliExpress, sans jamais transiter par le dropshipper, ce qui évite toute gestion de stock ou d’invendus. Visant l’achat compulsif, le dropshipper utilisera Adwords ou Facebook comme canaux publicitaires, ainsi que des influenceurs spécialisés, majoritairement sur le réseau social Instagram, afin de donner une visibilité rapide à son ou ses produits. 

Montres «suisses» à 2 francs «soldées»… 30 francs

Salomé Ephrati, étudiante à CREA Genève et influenceuse cosmétique et accessoires sur Instagram, relève l’explosion de la pratique et en fustige les dérives: «Une dizaine de ces dropshippers me contactent par semaine pour promouvoir et vendre directement via Instagram des produits souvent douteux, mais je ne donne pas suite. J’ai par exemple vu un site «gio-geneva», proposant une montre soit-disant suisse de la marque Geneva, 120 francs soldée 60. Un produit chinois qui valait en réalité moins de deux dollars sur AliExpress!» Le site a depuis été fermé, comme beaucoup dont l’activité est éphémère. Mais on retrouve toujours cette montre sur d’autres sites comme cdiscount «soldée» 26 francs au lieu de 69. 

D’autres influenceurs moins scrupuleux essuient depuis plusieurs semaines une tempête de critiques sur les réseaux sociaux. 

Le youtubeur «le roi des rats» a ainsi dénoncé l’influenceuse Emmacupcake – 1,6 million de followers sur Instagram – qui vantait et vendait une montre «en or rose» bradée 25 euros et qui en valait en réalité 1,5 sur AliExpress. Pour Salomé Ephrati, la pratique constitue une dérive dangereuse potentiellement dommageable pour les influenceurs: «Pour obtenir le «rabais», l’acheteur clique sur un lien et l’influenceur touche une commission. Mais berner sa communauté est nuisible à long terme.»

Cette montre, vendue 2,75  fr. sur AliExpress, est «soldée» à 60  fr. sur d’autres sites. (Crédits: Dr)

Flirt avec l’illégalité

La légalité de la pratique pose question. Valérie Muster, juriste à la Fédération romande des consommateurs, estime qu’il n’y a a priori pas d’irrégularité flagrante: «Il y a la liberté contractuelle en Suisse, à condition bien sûr qu’il n’y ait pas d’affirmation trompeuse. En revanche, en cas de contrefaçon avérée, la marchandise peut être bloquée par la douane. La marque originale peut alors engager des avocats pour mandater la douane afin de détruire l’objet. Avec à la clé des frais pour le client pouvant atteindre facilement 900 francs.» 

Nicolas Capt, avocat spécialisé dans les nouvelles technologies, relève certains recours possibles: «Le client a un an pour annuler la vente pour lésion s’il arrive à établir, d’une part, une disproportion manifeste entre la valeur de l’objet acquis et le prix payé et qu’il peut justifier de son inexpérience quant au bien faisant l’objet de la vente.» Il ajoute que, dans certains cas graves, une application de la loi fédérale contre la concurrence déloyale ou du Code pénal est envisageable. Toutefois, l’expert estime que les chances d’aboutir sont assez faibles, particulièrement pour des sites basés à l’étranger, et que les frais à engager sont rédhibitoires au regard des sommes en jeu, souvent faibles.

Salomé Ephrati, étudiante à CREA Genève  et influenceuse sur Instagram. (Crédits: Dr)

Des milliards pour les grandes plateformes

Quelle est l’ampleur du phénomène? Peu de statistiques sont disponibles concernant le chiffre d’affaires ainsi généré au niveau mondial comme en Suisse. 6400 sites ont été fermés en 2018 par Switch, qui gère les domaines «.ch» contre 700 en 2016, mais le chiffre inclut toutes les pratiques frauduleuses, dont les faux sites qui ne livrent aucun produit. Fedpol peut demander des mises en conformité de sites sous trente jours à Switch en cas d’irrégularité, un délai inadapté à beaucoup de sites de dropshipping frauduleux qui ne durent que quelques semaines, voire quelques jours avant d’être désactivés.

Lassana Dioum, cofondateur de l’agence iFluenz à Genève qui gère 22 000 influenceurs, note l’essor du dropshipping. «On voit la montée de l’e-commerce en général, incluant des dropshippers souvent centrés sur un seul produit et particulièrement sur des périodes ciblées comme le Black Friday, cybermonday ou les fêtes de fin d’année.» 

Toutefois, le meilleur indicateur de l’explosion de la pratique reste le développement exponentiel des
grandes plateformes internationales de commerce de détail, qui trouvent dans le dropshipping un important relais de croissance. En premier lieu AliExpress, qui met directement en relation acheteurs/dropshippers avec des producteurs chinois et prélève une commission d’environ 8% sur les trans-actions. Dans son rapport financier sur le premier trimestre 2018, la maison mère Alibaba relevait un chiffre d’affaires de 4 milliards sur le commerce de détail contre 2,4 milliards au premier trimestre 2017 (+63%), une hausse «principalement due au développement d’AliExpress». 

Autre market place phare des dropshippers, wish.com affiche désormais plus d’un million de «marchands», et devrait atteindre les 2 milliards de chiffre d’affaires en 2018 contre 1 milliard l’année d’avant. Quant à Shopify, leader pour la création rapide de sites de vente, son chiffre d’affaires a bondi de 630 millions à plus de 1 milliard cette année. Très investie dans le dropshipping, Shopify a racheté Oberlo, plugin permettant aux dropshippers de trouver facilement un produit sur AliExpress. 

Arnaqueur arnaqué?

Si la manne financière est incontestable pour les poids lourds mondiaux du secteur, le bénéfice est plus douteux pour les dropshippers et leurs rêves de millions. Selon des estimations de plusieurs spécialistes du secteur, ils seraient moins de 10% à atteindre ne serait-ce que la rentabilité, moins encore à sortir un petit salaire. En cause, une concurrence acharnée pour la visibilité qui engendre une addition de coûts, à l’encontre de la promesse d’un business lancé quasiment gratuitement. 

En plus des 30 francs mensuels d’abonnement à Shopify – même somme pour Oberlo dès la cinquantième commande – , des frais de publicité (Adwords, Facebook) pouvant atteindre 5 à 10 francs par produit et par jour et des applications payantes (notation en ligne, relance des paniers abandonnés), le recours à des influenceurs est souvent décisif et demande un investissement que relève Lassana Dioum, d’iFluenz
à Genève. «Les dropshippers viennent nous voir avec des budgets limités, souvent sur un seul produit, pouvant aller de 500 à 2000 francs.» Une opération à répéter plusieurs fois dans la mesure où le pari réussit rarement au premier produit lancé. Le recours aux cours en ligne des gourous du secteur (souvent entre 500 et 1500 francs) s’ajoute parfois à l’addition, favorisé par un marketing intense.

Même pour les dropshippers travaillant avec éthique, il n’existe aucune garantie de réussite donc, comme le relève Lassana Dioum: «Des sociétés sérieuses ont démarré sans stock sur le modèle de dropshipping qui n’est pas à disqualifier en soi. Le problème, c’est que beaucoup se lancent sans stratégie claire ni connaissance du commerce en ligne. Et ce manque d’expérience parfois se paie.»


Conseils pour éviter les mauvaises surprises 

Méfiez-vous des imitations de noms de domaines et de noms de produits. 

La commercialisation en dropshipping de contrefaçons d’AirPods rebaptisées Airpod et reprenant tous les codes visuels de la marque à la pomme ont fait l’objet de multiples plaintes récemment.

«.ch» n’est pas une garantie. Switch, gestionnaire des domaines .ch, confirme que des sociétés basées à l’étranger peuvent tout à fait acquérir ce que beaucoup imaginent être un label suisse. En Suisse, en revanche, les vendeurs actifs dans le commerce électronique sont tenus d’indiquer de manière claire et complète leur identité et leur adresse de contact, point à vérifier.

Lisez les conditions générales. Certains sites de dropshipping mentionnent en petits caractères que les produits soldés ne peuvent être retournés. Des sites proposant souvent exclusivement des produits avec des rabais.

Ne payez pas par virement. Les recours sont de 30 jours avec Visa et 180 jours avec PayPal, ce qui laisse du temps pour se retourner. Attention toutefois: il n'y a aucune assurance d’obtenir gain de cause, les organismes de paiement ne sont pas des juges.

Interrogez-vous sur des rabais trop importants. -70 à -90% doivent mettre la puce à l’oreille.

Jetez un coup d’œil aux forums. Si le site est actif depuis un certain moment, des remarques négatives ont pu remonter. Des bases de données d’arnaques comme la francophone signal-arnaques.com permettent de signaler un abus, mais aussi de rechercher un signalement par nom de domaine.

Joan Plancade
Joan Plancade

JOURNALISTE

Lui écrire

Diplômé du master en management de l’Ecole supérieure de Commerce de Nantes, Joan a exercé pendant sept ans dans le domaine du recrutement, auprès de plusieurs agences de placement en France et En Suisse romande. Aujourd’hui journaliste indépendant, Il travaille en particulier sur des sujets liés à l’entreprise, l’innovation et l’actualité économique.

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