Bilan

L’entretien d’embauche à l’ère du 2.0

Visioconférences, réseaux sociaux et intelligence artificielle… Engager un nouveau collaborateur au XXIe siècle rime désormais avec digitalisation.

Durant deux mois, les entretiens se sont effectués par visioconférence.

Crédits: Pixabay

A une époque pas si lointaine, trouver un emploi s’apparentait à un jeu d’enfant. Trente ans plus tard, avec des places devenues chères et des candidats toujours plus nombreux, le recrutement s’est transformé en réel parcours du combattant. 

Les employeurs doivent à présent trier des centaines de profils tous semblables les uns aux autres et l’entretien d’embauche a pris des allures de couperet dont la lame élimine au moindre faux pas. Heureusement, certaines technologies adoptées depuis peu tentent de simplifier cette étape en bout de chaîne et signent le début de sa digitalisation.

L’écran: substitut ou complément ?

«Le rendez-vous par vidéo est pratique mais la connexion coupait sans arrêt. Dur de se justifier dans ces conditions», décrit Maxime, tout juste sorti de son entretien d’embauche via Zoom. Un exercice jugé en demi-teinte qui ne fait pas encore l’unanimité auprès des candidats. Malgré les divers défauts du système pointés du doigt, durant la crise du Covid-19, toutes les rencontres ont dû se digitaliser. 

Problème: «Par écrans interposés il est dur de se mettre à l’aise, de se livrer, d’aller dans les détails, c’est très impersonnel. Sans parler de la perte de concentration, de la gestuelle limitée et de la durée qui est nettement raccourcie dans ce type d’échanges digitaux», commente Nathalie Bordard, fondatrice de Brodard Executive Search.

Du côté des entreprises, les avis sont partagés. Certaines apprécient l’aspect gain de temps et ont d’ores et déjà adopté cette fin de processus digitalisée, tandis que d’autres ne sont pas encore prêtes à sauter le pas. Et ce, malgré le bout d’essai de ces deux derniers mois. «La vidéo est utile mais pour gérer un tel entretien, il faut y être préparé. Or, le coronavirus a pris de court les recruteurs qui, par manque d’habitude, n’ont pas forcément accroché avec cette forme d’exercice», constate Alexandre de Gennaro, spécialiste des questions d’embauche et de recrutement.

Pour Fanny Comba, responsable communication chez JobUP, l’entretien par visioconférence est intéressant mais en complément du contact humain: «80% du message passe par le langage non-verbal et à travers l’ordinateur, il est compliqué de ressentir ce fameux feeling envers un candidat. Mais peut-être est-ce l’occasion de devenir plus objectif ?» Une chose est sûre, le semi-confinement a permis de débloquer certains à priori sur l’entretien digital. Academic Work confirme avoir vu bon nombre de ses clients passer le cap. Une nouvelle façon d’évaluer qui profite également aux jeunes professionnels ayant pu montrer leur flexibilité face à ces nouveaux formats.

Les réseaux comme puits d’infos

D’une certaine façon, la digitalisation de l’entretien a déjà commencé depuis longtemps: via la e-réputation. En effet, qui n’a jamais googlisé son interlocuteur avant un rendez-vous? Au même titre qu’une poignée de main ou une posture physique, les experts s’accordent à dire que les réseaux sociaux offrent au recruteur une première impression du candidat. Une présence sur le web qui fait partie du personal branding, comme l’indique Florence Thellier, porte-parole d’Academic Work. «Cela ne vient pas biaiser le résultat mais représente une source d’informations complémentaires. Les jeunes entrants sur le marché du travail en sont bien conscients et incluent les références de leurs différents comptes dans leur CV», précise-t-elle.

Professionnel du recrutement en ligne, le sourceur genevois Guillaume Alexandre tient tout de même à émettre des limites: «Soyez simplement, en ligne comme dans la vie, un humain que l’on a envie de rencontrer. Il ne doit pas y avoir de différence entre le online et la réalité. Si ce n’est qu’il faut être conscient que tout ce qui est mis sur Internet y reste.» 

Des plateformes qui peuvent ainsi mettre en avant certains aspects de la personnalité difficilement abordables en entretien comme se révéler être un piège lorsque nous les utilisons mal. «De plus en plus d’outils permettent de scruter la vie privée des individus et cela peut fausser un jugement. C’est à double tranchant», appuie Alexandre de Gennaro, spécialiste des questions d’embauche et de recrutement.

Rendez-vous avec un avatar

Bientôt, les éléments vu précédemment pourraient être balayés par une technologie bien plus disruptive: l’intelligence artificielle (IA). Un projet conjoint avec l’UNIL sur lequel travaille le professeur Adrian Bangerter, de l’institut de psychologie du travail et des organisations de l’UNINE. «Des algorithmes sont désormais capables d’extraire des informations sur la personnalité d’un candidat à partir de son comportement verbal ou non-verbal. L’idée séduit de plus en plus de professionnels», affirme ce dernier.

La Bâloise est allée encore plus loin en décidant de créer un entretien structuré mené par un avatar. Ce programme développé par l’UNIL a déjà pu être testé et sera utilisé dès cet automne. 

«L’idée à la base du projet était de repenser notre processus de recrutement pour l’optimiser et à terme, le simplifier. Le postulant est devant un ordinateur et répond à des questions posées par l’avatar. La session qui est filmée, est ensuite visionnée par un cercle de recruteurs et évaluée selon des critères prédéfinis», explique Fiona Egli, représentante de la Bâloise. Simplifier mais aussi standardiser afin d’éviter les biais cognitifs inhérent à tout entretien d’embauche, voilà le but de cette technologie.

Nathalie Brodard, fondatrice de Brodard Executive Search, n’approuve pas ces méthodes: « Il n’y a pas qu’une seule bonne réponse à chaque question posée. Jamais des algorithmes ou des questions fermées ne permettront de déceler ce qu’un candidat tente de cacher ou de flairer une sensibilité qui pourrait faire la différence.» 

Même son de cloche du côté de Guillaume Alexandre, recruteur de talents. «Le feeling n’est ni tangible ni mesurable. Vous pouvez avoir la personne la plus compétente pour un poste qui sera néanmoins la plus incompatible avec votre équipe. Effectuer le tri par IA, pourquoi pas mais prendre la décision avec, j’en doute», conclut le sourceur. Finalement, tout dépendra de la façon d’aborder les choses: un entretien d’embauche est-il un test ou bien une rencontre?


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Julie Müller

Journaliste à Bilan

Lui écrire

Du Chili à la Corée du Sud, en passant par Neuchâtel pour effectuer ses deux ans de Master en journalisme, Julie Müller dépose à présent ses valises à Genève pour travailler auprès de Bilan. Quand cette férue de voyages ne parcourait pas le monde, elle décrochait des stages dans les rédactions de Suisse romande. Tribune de Genève, 24 Heures, L'Agefi, 20minutes ou encore Le Temps lui ont ainsi ouvert leurs portes. Formée à tous types de médias elle se spécialise actuellement dans la presse écrite économique.

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