Bilan

Le spin-off du CERN qui vaut un milliard

Lancé en 2002, Advanced Accelerator Applications s’apprête à lever de 75 à 100  millions de dollars sur la Bourse américaine. Une première pour une start-up de l’arc lémanique.
  • Situé en France voisine, AAA investit 15% de ses revenus dans la recherche et le développement.

    Crédits: Thierry Parel
  • Stefano Buono, directeur et cofondateur d’Advanced Accelerator Applications.

    Crédits: Dr

L’Empire State Building? C’est au 69e étage de cet immeuble emblématique de l’Amérique que Stefano Buono, le directeur et cofondateur d’Advanced Accelerator Applications (AAA), vient d’établir les bureaux de son entreprise aux Etats-Unis.

Il faut dire qu’il se prépare à une conquête. Non seulement du marché américain des isotopes radio-actifs pour la médecine nucléaire mais aussi du Nasdaq, la bourse des valeurs technologiques américaines.

A San Francisco, il vient de passer une semaine à convaincre des investisseurs, invités par JPMorgan, du potentiel de l’entreprise qu’il a créée il y a treize ans au Technoparc de Saint-Genis - Pouilly à la frontière franco-suisse. Une répétition avant le «road show» organisé par les Banques Citigroup et Jefferies et destiné à vendre 75 à 100  millions de dollars d’actions avant une introduction en bourse probable à la mi-février. Cela valoriserait AAA jusqu’à un milliard, un seuil symbolique jamais atteint par une start-up issue de l’arc lémanique.

Tout commence en 2002. Le physicien italien Stefano Buono vient alors de passer une dizaine d’années à collaborer au CERN sur divers projets de recherche menés par le Prix Nobel de physique Carlo Rubbia. L’un d’eux a abouti au dépôt d’un brevet destiné à protéger un système de production de produits radiopharmaceutiques à l’aide d’un nouvel accélérateur.

Ces produits servent d’agents de diagnostic lors d’un examen avec un scanner par tomographie par émission de positons (TEP). En l’occurrence, on injecte un traceur dont on sait qu’il se fixe dans certains tissus ou cellules. Ce véhicule biologique est associé avec un atome radioactif dont les émissions sont ensuite mesurées par le scanner. L’information permet d’imager le tissu où se sont concentrés ces produits radiopharmaceutiques.

A l’origine, Stefano Buono et les trois cofondateurs lancent leur entreprise pour développer l’accélérateur de particules issu des recherches de Carlo Rubbia. Ils vont cependant faire une découverte qui va accélérer leur business et générer des revenus capables de supporter le financement du développement de leurs recherches.

La particularité des produits radiopharmaceutiques est qu’ils ont une durée de vie très courte, de quelques heures parfois. Les hôpitaux équipés de scanner TEP ne peuvent donc pas les stocker. Ils doivent les commander en fonction des besoins avec des délais de livraison très courts. Le défi est logistique.

L’entreprise commence par se développer en proposant aux hôpitaux de Suisse et de France voisine un traceur radiopharmaceutique dont la propriété intellectuelle est tombée dans le domaine public. Elle produit l’équivalent d’un générique. Il associe une molécule de fluor rendue radioactive dans un accélérateur à du glucose dont sont avides certaines cellules, en particulier cancéreuses.

AAA a certes des concurrents pour ce produit mais sa durée de vie très courte demande une grande proximité avec les centres hospitaliers utilisateurs. En 2004, l’agence de régulation des produits médicaux en Suisse l’autorise à mettre son produit, baptisé Gluscan, sur le marché. Commence alors la conquête des autres marchés européens.

L’entreprise va construire ou racheter 16 sites pour couvrir la demande de plus de 200 hôpitaux dans onze pays avec ses 334 employés. Cela amène Stefano Buono à lever 125  millions d’euros auprès d’investisseurs comme le fonds zurichois HBM Healthcare Investment. En parallèle, elle a pu élargir son portefeuille de produits radiopharmaceutiques pour les scanners TEP en acquérant des licences.

Elle a aussi élargi son marché aux produits radiopharmaceutiques pour les scanners TEMP (tomographie d’émission monophotonique) au fonctionnement assez similaire.

Médicaments nucléaires

Cette expansion débouche sur une croissance spectaculaire. Les revenus d’AAA passent de 33,9 millions d’euros en 2011 à plus de 50 millions pour les neuf premiers mois de 2014. Certes, l’entreprise high-tech est en déficit (12 millions en 2013). Mais outre que cela n’a pas dissuadé ses investisseurs de lui apporter 41  millions l’an dernier, ce n’est pas non plus de nature à décourager ceux du Nasdaq, habitués à ce schéma pour les entreprises de biotechnologie. D’autant plus que les perspectives d’AAA sont prometteuses.

Outre ses propres accélérateurs qu’elle continue à développer, l’entreprise, qui investit 15% de ses revenus en R&D, s’est ouvert la voie non seulement du diagnostic mais aussi de celle des thérapies nucléaires et même de la médecine personnalisée.

Elle mène actuellement un essai clinique de phase III – la dernière phase d’évaluation avant la mise sur le marché – d’un traceur radiopharmaceutique qui ne se contente pas d’identifier les cellules cancéreuses. Baptisé Lutathera, il associe un peptide qui se fixe à une hormone (la somatostatine) émise par des tumeurs neuroendocrines de l’intestin. Or ici, la molécule radioactive associée (du lutétium) détruit les cellules cancéreuses voisines.

Comme cette somatostatine n’est pas présente chez tous les patients, ce médicament nucléaire est accompagné par le développement d’un diagnostic ciblé afin d’éviter d’administrer le remède chez des patients pour qui il ne serait pas efficace. Ce diagnostic compagnon est actuellement testé au CHUV à Lausanne.

Emergent, le marché des médicaments nucléaires est déjà porteur. Alors que les thérapies nucléaires ne représentent que 4% du marché total de la médecine nucléaire (4,1  milliards de dollars en 2013) dominé par l’imagerie, cette part va passer, selon le consultant MEDraysintell, à plus de 60% à l’horizon 2030 d’un marché estimé à 24  milliards. Le rachat pour 2,8  milliards l’an dernier d’un pionnier des médicaments nucléaires, Algeta, par Bayer souligne que cette évolution n’a pas échappé à la grande pharma.

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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