Bilan

Le robot Pepper trouve un job de vendeur

L’androïde social Pepper démarre son déploiement à large échelle dans les points de vente européens. Un pari à 100 millions.
  • Le robot Pepper peut-il réussir commercialement au-delà de l'effet de com' ?

    Crédits: DR
  • Mastercard a ajouté la fonction paiement pour imposer Pepper dans les restaurants Pizza Hut en Chine. 

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Il parle 23 langues. Son intelligence artificielle est alimentée par le superordinateur Watson d’IBM et il (ou elle, c’est le prénom de l’assistante d’Iron Man) sait créer une forte empathie avec sa taille d’enfants (1,20m), ses courbes et ses grands yeux d’héroïnes de manga.

Reste que Pepper, le robot humanoïde le plus vendu au monde (10 000 exemplaires depuis juin 2014), n’a pas encore trouvé de job. Ses concepteurs français l’imaginaient majordome à la maison. Ses actionnaires japonais ont décidé d’en faire un vendeur.

Au salon Innorobo, les androïdes Pepper occupaient 400 mètres carrés dédiés à une vingtaine de partenaires. Géants comme Accenture et Mastercard ou start-up comme Conserto et Emotion Robotics, ils font partie de la centaine de développeurs d’applications pour le lancement ce mois-ci de Pepper sur le marché européen. Des applications dont le point commun est le commerce.

L’agence de design Lonsdale conçoit ainsi sur Pepper des programmes dédiées au développement des marques. L’espagnol Robotronica développe une solution d’interprétation de l’humeur d’un consommateur pour l’accueillir et le conseiller en magasin. Le groupe numérique pour le transport aérien Amadeus lui dessine un futur dans les galeries d’aéroports et CapGemini comme le hub de la relation client – son logiciel peut être relié au CRM d’une entreprise.

Le business model de l’Appstore

Avec un business model inspiré de celui de l’Appstore pour l’iPhone, Pepper peut-il pour autant prétendre au succès? Rebaptisée, Softbank Robotics Europe le 3 juin dernier pour refléter son nouvel actionnariat japonais, la start-up française Aldebaran, qui a mis au point Pepper, a en tout cas enfin les moyens de ses ambitions.

Rencontré en 2005 quand l’entreprise démarrait dans le quartier latin de Paris, Aldebaran a longtemps été le rêve d’un homme: Bruno Maisonnier, ex-banquier devenu entrepreneur. L’entreprise avait commencé par développer le petit robot humanoïde Nao sorti en 2008. Il s’en est vendu depuis environ 9000 exemplaires. Toutefois, destiné aux chercheurs, Nao conservait un potentiel commercial limité.

Grace aux fonds de soutien à la recherche européenne, Aldebaran s’est lancée ensuite dans le développement du robot infirmier Roméo. Là encore c’est une prouesse technique mais les ventes ne sont pas au rendez-vous. Bruno Maisonnier cours de levée de fonds en levée de fonds auprès d’investisseurs comme CDC innovation ou Intel Capital pour continuer à croître.

La situation change toutefois en 2012 quand l’entreprise reçoit une commande de l’opérateur mobile japonais Softbank pour un robot d’accueil dans ses boutiques. Ce sera Pepper. Les Japonais étant particulièrement enthousiastes pour les robots, le succès est cette fois au rendez-vous.

Depuis juin 2014 Softbank a déployé 2000 Pepper dans ses boutiques de téléphonie mobile. Nestlé Japon a suivi qui prévoit 1000 Pepper dans ses points de vente de machines à café. Et derrière Nissan, Japan Airlines, la banque Mizuho… ont suivi. Au total, 10 000 Pepper se sont écoulés en deux ans avec des volées mensuelles qui voient les commandes d’un millier de robots partir à chaque fois en quelques minutes.

Client devenu actionnaire

Cependant, Softbank va se révéler bien plus qu’un client pour Aldebaran. L’entreprise est dirigée par Masayoshi Son, deuxième fortune du Japon (16 milliards de dollars selon Forbes).

S’il a perdu des sommes colossales dans la bulle des dotcoms, il en a gagné d’autres depuis en investissant très tôt dans des success stories comme le leader du commerce en ligne en Chine Alibaba ou en se retirant au bon moment de Yahoo! Il contrôle aussi le troisième opérateur télécom américain Sprint. Séduit par Pepper, Masayoshi Son rachète Aldebaran pour une somme estimée à 100 millions d’euros.

La vente attendra deux ans et le départ de Bruno Maisonnier remplacé par Fumihide Tomizawa en 2014 avant d’être officialisée. Les nouveaux actionnaires veulent éviter de fâcher les autorités françaises qui redoutent une délocalisation. Crainte excessive, puisque les 400 employés de Softbank Robotics sont toujours à Paris et qu’après l’Asie où l’entreprise collabore avec Mastercard sur le marché chinois, son objectif est désormais l’Europe.

La SNCF expérimente déjà le robot dans trois gares de l’ouest en France. Costa Croisière va l’embarquer sur ces bateaux et Carrefour le teste dans quelques supermarchés européens. Très réussie du point de vue de son ergonomie et suscitant par là un succès en quelque sorte évènementiel, il reste cependant à Pepper à démontrer qu’il peut avoir une réussite au-delà de l’effet de com.

D’un côté, les progrès de l’intelligence artificielle et du machine learning suggère qu’il n’est pas impossible que ce robot vendeur (et collecteur de données) trouve ses usages. De l’autre, les mêmes arguments peuvent en faire le symbole du remplacement de l’humain par la machine. Reste que l’arbitre risque plutôt de se trouver du côté du chiffre d’affaires supplémentaires qu’obtiendront les clients B2B2C de Pepper.

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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