Bilan

Le réveil du capital-risque suisse

La question de la «vallée de la mort» des start-up était au cœur des débats lors de la Journée de l’innovation et des PME organisée mardi par Le Réseau et le Centre Patronal à l’EPFL.
  • Ernesto Bertarelli ( de g. à d.), Jurgi Camblong, Patrick Aebischer, Stefan Catsicas, et André Hoffmann débattent du besoin de capital croissance pour les start-up suisses.

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  • Le président de l'EPFL, Patrick Aebischer acceuille le conseiller fédéral Alain Berset au Swisstech Convention Center pour la Journée de l'innovation et des PME.

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  • Président du Réseau, le conseiller national Fathi Derder (à g.) améne les grandes entreprises comme Nestlé, représentée ici par son CTO Stefan Catsicas, à s'interesser aux start-up de l'ecosytème lémanique.

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La Suisse romande grouille de start-up innovantes, en particulier dans le domaine de la santé. Mais la région peine encore à les faire émerger en tant que leaders sur la scène mondiale. Tel était en substance le constat auquel sont parvenus les orateurs et l’audience de la seconde Journée de l’innovation et des PME organisée par Le Réseau et le Centre Patronal, mardi 12 mai, au Swisstech Convention Center de l’EPFL, en présence du conseiller fédéral Alain Berset.

Pour le président de l’EPFL, Patrick Aebischer, l’écosystème de nouvelles entreprises innovantes bâti autour de son campus est devenu particulièrement productif. L’an dernier, il a donné naissance à une nouvelle entreprise tous les 15 jours ! Et elles ne manquent plus de fonds pour démarrer.« Les spin-off de l’EPFL ont levé 220 millions de francs en 2014, ce qui nous met dans la catégorie des MIT. »

D’Alain Berset au conseiller d’Etat vaudois Pierre-Yves Maillard, les orateurs ont aussi loué le système de recherche helvétique et la bonne collaboration public-privé. Deux piliers qui ne sont pas étrangers aux premières places qu’obtient notre pays dans les différents classements sur l’innovation.  

Le prisme trompeur des classements

Pour autant, le navigateur et entrepreneur Ernesto Bertarelli est revenu sur ces classements. Par exemple, « quand la Suisse se classe sixième dans la création de start-up, il ne faut pas perdre de vue que l’innovation en science et en technologie est en fait très concentrée dans très peu d’endroits dans le monde», relève-t-il. «Par analogie avec la voile, c’est un peu comme si on se classait sixième dans une régate qui n’a que huit bateaux au départ ! »

CEO de Sophia Genetics, Jurgi Camblong lui donne raison en rappelant que les concurrents de son entreprise de bioinformatique sont à Cambridge au Royaume-Uni, et dans la Silicon Valley. Et que là, ils disposent de moyens financiers bien plus considérables que lui en Suisse pour croître rapidement. Lors de l’atelier consacré au financement des start-up, un intervenant résumait : «Les capitaux à disposition ici ne sont pas en adéquation avec nos ambitions. »

En d’autres termes, les fonds d’amorçage – les centaines de milliers de francs nécessaires à un démarrage - ne manquent plus. Mais dès que l’on dépasse des besoins de l’ordre de 10 millions de francs, cela se complique.

Directeur de l’incubateur genevois Eclosion, Jesus Martin Garcia évoque même un manque « spectaculaire » de capital développement ou croissance en Suisse. Et de révéler que « la vingtaine de start-up qu’a encadrée Eclosion depuis 15 ans ont levé collectivement 180 millions de francs, dont seulement 10% de la part d’investisseurs suisses. »

Sortis mardi, les chiffres de l’Association européenne du capital risque (EVCA) ont d’ailleurs confirmé cette impression, avec un maigre 7,5 millions d’euros levés en 2014 par les firmes de venture capital basées en Suisse, contre près de 130 millions il y a deux ans. Or en aval, ce manque, c’est la «vallée de la mort » pour nombre de start-up suisses. Faute de ces capitaux, destinés à les imposer rapidement sur des marchés qui changent vite, elles risquent sinon la disparation du moins la stagnation ou l’exil. 

A côté de ce constat financier, les intervenants ont aussi mentionné des risques nouveaux sur la situation de la Suisse en matière d’innovation. Le président du Réseau Fathi Derder rappelle d'abord le franc fort. Il ne fait pas que pénaliser les exportations mais accroît aussi les difficultés de financement des start-up en les rendant plus chères pour des investisseurs étrangers comme ceux des start-up d’Eclosion.

Patrick Aebischer ajoute que les conséquences du vote sur l’immigration du 9 février pourrait avoir des conséquences « catastrophiques » dans la bataille pour les talents. Chief Technology Officer de Nestlé, Stefan Catsicas rappelle que les entreprises qui veulent effectuer des investissements importants en R&D, comme Nestlé aujourd’hui, sont très courtisées par tous les pays européens avec des mesures, en particulier fiscales, auxquelles la Suisse doit de plus en plus s'adapter pour demeurer compétitive.

Le momentum du Fonds suisse d’avenir

Si ces risques ne sont que potentiels, Colin Turner de GreenTek Ventures ajoute un défaut peu connu mais déjà bien réel de la non-participation de la Suisse à l’Union Européenne. Depuis le Luxembourg, l’European Investment Fund arrose abondamment en capitaux toutes les firmes de venture capital européennes, suisses incluses. Or, ces fonds parapublics leur permettent souvent de convaincre ensuite d’autres investisseurs. La règle est toutefois que les fonds venus de l’EIF, puis mélangés avec ceux d’autres origines, soient investis à au moins 70% dans des start-up de l’Union Européenne. Donc pas en Suisse.

Face à cette situation, l’ancien directeur financier de Roche Henri B. Meier a fait la proposition d’une sorte de pendant helvétique de l’EIF avec le Fonds suisse d’avenir. Il est désormais examiné par le Conseil fédéral. Il s’agirait d’orienter une petite part des 700 milliards de francs gérés par les caisses de pension dans le capital risque investissant dans les start-up suisses. Membre du comité de direction de Retraites Populaires, Johnny Perera confirme, en effet, l’extrême timidité des caisses de pension suisses à investir dans le private equity dont le capital-risque est une des catégories.

Selon Pierre Kladny de Valley Road Capital, alors que « dans le monde, les caisses de pension investissent en moyenne 4% dans cette classe d’actifs et bien plus encore aux Etats-Unis le chiffre n’est de même pas 0,5% en Suisse. »

Certes, l’une des difficultés est que ce type d’investissement demande des compétences particulières difficiles à créer ex-nihilo pour les caisses, et de plus trop coûteuses si chaque caisse doit constituer son équipe. D’où l’idée du Fonds suisse d’avenir qui permettrait de mutualiser les avoirs. Dernière pièce du puzzle, il semble urgent de ranimer le marché des introductions en bourse, quand rien que dans la biotech il y a eu 150 IPO aux Etats-Unis depuis deux ans contre seulement une en Suisse.  

Au final, bien que cet exercice consistant à pointer les manques du financement de l’économie innovante en Suisse puisse donner l’impression qu’il reste un long chemin à parcourir, plusieurs éléments indiquent que la situation pourrait rapidement évoluer. D’abord, parce que le sujet est sur la table mais aussi, comme l’a souligné Colin Turner, parce que de plus en plus d’entrepreneurs à succès deviennent eux-mêmes investisseurs dans des start-up.  

Enfin et peut-être surtout, comme l’a remarqué le conseiller fédéral Alain Berset, qui dit soutenir le Fonds suisse d’avenir, «l’époque est favorable (pour investir dans le capital-risque, ndlr) dans la mesure où les rendements habituels des caisses de pension sont devenus très faibles. »  De fait, quelle logique y a-t-il à aller chercher de la performance sur des marchés actions ou immobiliers surchauffés par l’absence d’alternative obligataire, quand les start-up suisses sont bon marché faute d’investissement de croissance? CQFD.

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

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Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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